A Mayotte, dérapages face aux "sans-papiers" comoriens

Manifestation le 6 avril 2008 à Mayotte (Nicolas Goinard).

Loin des regards métropolitains, une partie dramatique se joue pour la France dans un coin reculé de l'océan Indien, partie dans laquelle des principes contradictoires sont en jeu, qui mettent à mal les règles républicaines, et qui ont mené à la manifestation, dimanche à Mayotte, pour l'expulsion des sans-papiers Comoriens.

Résumé de la situation pour ceux qui auraient oublié que l'empire français ne s'est pas complètement éteint. L'île de Mayotte, dans l'océan Indien, est une "collectivité territoriale" française, c'est-à-dire pas tout à fait un DOM-TOM mais une composante de la République. Un héritage du référendum organisé en 1975 pour l'archipel des Comores, alors composé de quatre îles (Grande Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte). Cette dernière vota massivement pour rester française et fut détachée de l'archipel, décision condamnée par les Nations unies.

Mayotte bénéficiant de facilités sociales françaises alors que les Comores sont un archipel resté pauvre, son pouvoir d'attraction a agi comme un aimant, attirant de nombreux Comoriens, principalement des Anjouanais, l'île la plus proche, venus en "kwassa-kwassa", ces bâteaux de pêche dont les accidents réguliers font de nombreuses victimes. Parmi ces migrants, des femmes enceintes tentant d'obtenir le droit du sol pour leurs enfants à naître, afin qu'ils soient français. Cette situation provoque des tensions régulières, au point que Paris a envisagé un moment suspendre le droit du sol pour Mayotte -ce qui aurait été une brèche sans précédent dans l'égalité républicaine.

M'Zungus et Mahorais unis contre les Anjouanais qui feraient couler l'île…

Cette situation a connu un brusque regain de tension récemment avec les événements d'Anjouan, où un chef rebelle, le colonel Mohamed Bacar, qui avait pris le contrôle de l'île, a été débarqué du pouvoir par une intervention armée conjointe des Comores et de l'Union africaine. Lorsque Bacar a trouvé refuge à Mayotte (puis a été exfiltré à la Réunion où il se trouve toujours), les Anjouanais de Mayotte ont provoqué de violentes émeutes le 27 mars, s'en prenant aux "métropolitains", les "M'Zungus", les Blancs… Des événements qui ont précipité l'expulsion de centaines de clandestins anjouanais vers les Comores. Ces événements ont choqué les habitants de Mayotte, et ont conduit à la grande manifestation de dimanche contre les "sans-papiers". Sur place, à Mayotte, Nicolas Goinard témoigne:

"Ce qui est aujourd’hui impensable en métropole est devenu courant à Mayotte: des marches sont organisées, certes pacifistes, mais contre des sans-papiers… Les Anjouanais sont directement visés dans des slogans décomplexés. Dimanche 6 avril au matin, Mamoudzou, principale ville de Mayotte, a connu une des ces manifestations: une foule nombreuse composée de Mahorais et de métropolitains a brandi des pancartes aux textes virulents contre les voisins de l’île comorienne les appelant à partir: 'Vols, insécurité… Prison pleine. Partez, partez'… Egalement sur les banderoles, des prises de position contre le droit du sol: 'Mayotte est trop petite, elle risque de couler.'

Cette marche, organisée en réponse aux émeutes du 27 mars qui ont suivi l’arrivée à Mayotte de Mohammed Bacar, despote chassé du pouvoir par l’Union africaine et cause de l’immigration continue d’Anjouanais vers l’île aux parfums, faisait suite à une série de défilés organisées cette semaine dans l’île, notamment à Labattoir sur Petite Terre, et à M’tsapéré, en périphérie de Mamoudzou. Il n’y a pas eu de débordement en marge de ces cortèges. Les émeutes sont désormais loin, même si elles ont choqué une grande partie de la population mahoraise."

Manifestation le 6 avril 2008 à Mayotte (Nicolas Goinard).

Cette crise met en conflit l'histoire des relations régionales, une réalité coloniale qui ne dit pas son nom, et les règles de la République. Elle conduit à des comportements inadmissibles sur un "bout de France", même éloigné, comme en témoigne ce texte que nous avons reçu de Jean-Philippe Decroux, proviseur du lycée de Kahami à Mayotte, responsable local du syndicat des proviseurs SNPDEN. Dans ce long texte, daté du 1er février, soit avant les derniers incidents, M. Decroux dénonce la manière dont est gérée la question des sans-papiers par l'administration française, conduisant à des "drames humains, des atteintes aux droits et à la dignité humaine". Après avoir souligné l'ambiguïté du statut de "sans-papiers" dans un archipel autrefois intégré où les traditions familiales et économiques incluaient la liberté de circuler, et la politique du "chiffre" du ministre Brice Hortefeux qui utilise Mayotte pour compenser son incapacité à remplir ses quotas ailleurs, le proviseur relève:

"Le souci de 'faire du chiffre' ne permet évidemment pas de porter une réelle attention aux situations. C'est ainsi que des enfants de parents expulsés se retrouvent, de plus en plus nombreux, totalement livrés à eux-mêmes… parfois à n'importe qui. Il n'est pas rare de voir des enfants mendier ou se nourrir sur les décharges publiques. Des bandes se forment et on a affaire là à de vraies bombes à retardement.

A l'inverse, lors de la visite de la CIMADE (seule association agréée par l'Etat pour visiter les centres de rétention), sa responsable s'est déclarée choquée "du nombre de mineurs expulsés seuls chaque année" -ce qui est strictement interdit par la loi- et "confiés à des personnes plus ou moins proches". Pour 2006, le chiffre de 3093 est avancé! Elle ajoute que "le centre de rétention de Mayotte est le pire de France". La surpopulation peut y atteindre 200 personnes pour 60 places. Les gens sont massés dans deux petites pièces de 50m2, sans les matelas ni les draps réglementaires, avec seulement cinq gamelles pour la nourriture."

Former des élèves “en situation irrégulière“ est la meilleure forme de coopération régionale

S'agissant des élèves, le proviseur relève ainsi:

"Les vacances scolaires, période de moindre réactivité, sont particulièrement propices aux expulsions massives."

Et il ajoute:

"la question de l'immigration à Mayotte, ce "confetti", îlot de prospérité au cœur du canal du Mozambique, ne peut être à l'évidence réglé uniquement par de bons sentiments. (…) il faut admettre que la tâche des responsables est complexe si l'on veut éviter que "Mayotte ne coule sous le poids de l'immigration clandestine", comme le disait le président de la Collectivité. En revanche, la situation des "élèves clandestins" ne devrait souffrir -quant à elle- d'aucune ambiguïté".

Quelle solution à cette situation qui résulte du choix très contestable, et illégal au plan international, fait en 1975 sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, de séparer Mayotte du reste des Comores? Le proviseur esquisse une piste:

"Chacun s'accorde à dire que la solution à l'immigration clandestine est dans l'amélioration des conditions de vie dans le pays d'origine, afin bien entendu que les gens ne soient pas contraints à fuir la misère et à chercher à Mayotte un sort meilleur. Le consensus se fait alors sur la nécessité de développer la "coopération régionale".

Les actions dans ce domaine sont encore modestes et se heurtent de plus à quelques obstacles. On peut citer évidemment le "mode de gestion" de certains responsables sur place, mais -pour ce qui concerne la formation-, quelle efficacité peut-on attendre, par exemple, d'une action de formation pédagogique menée par nos professeurs français en direction d'enseignants anjouanais alors que ces derniers n'ont pas touché leur traitement depuis plusieurs mois?

En tout cas, les élèves en situation irrégulière accèdent, à Mayotte, à des formations de qualité et à de vrais diplômes. Tout ceci n'a rien à voir avec le délabrement du système éducatif des Comores. Au-delà de la mission incontournable de l'école qui se doit d'accueillir tous les élèves sans distinction et d'offrir à tous l'opportunité d'un destin individuel réussi, la formation des élèves “en situation irrégulière“ est la meilleure forme de coopération régionale. Si l'on se place en effet dans l'optique d'un retour ultérieur dans le pays d'origine, on donne ainsi à ce pays la chance de bénéficier de personnes qualifiées, ce qui est l'un des incontournables du développement économique. On fournit également des citoyens qui ont pratiqué, à travers l'école de la République, des valeurs de tolérance et de démocratie. Tout ceci ne peut être que porteur de progrès."

Une approche humaniste et républicaine dont, c'est le moins qu'on puisse dire, la gestion actuelle de la crise des Comores/Mayotte semble bien dépourvue.

Pierre Haski, avec Nicolas Goinard à Mayotte

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Par Dan51
16H51    07/04/2008

Pour connaître assez bien cette région de l'Océan Indien, j'ai l'impression que la personne qui a écrit cet article n'y a jamais mis les pieds.

Il écrit:

"Parmi ces migrants, des femmes enceintes tentant d'obtenir le droit du sol pour leurs enfants à naître, afin qu'ils soient français.

C'est absolument exact, c'est exactement là que se crée le problème. Elles débarquent enceintes de plusieurs mois pour accoucher sur l'île. Cet afflux de personnes déstabilise totalement la population de cette petite île.

Un île n'est pas extensible. C'est aussi un écosystème qui a un point d'équilibre. Lorsque celui-ci est dépassé, le système bascule. Il en est de même dans toute la nature.

Cette situation provoque des tensions régulières, au point que Paris a envisagé un moment suspendre le droit du sol pour Mayotte -ce qui aurait été une brèche sans précédent dans l'égalité républicaine."

C'est LÀ que se situe l'erreur intellectuelle, selon moi. On ne peut pas appliquer les règles d'un pays avec une tradition démocratique et économique centenaire, un territoire vaste et peu peuplé, à une petite île dans l'Océan indien.

Si vous reportez les mêmes dimensions à la France, c'est comme si l'immigration clandestine dépassait bientôt le nombre d'habitants du pays...

Inutile de décrire ce qui se passerait dans notre pays "civilisé" !

Le terme "d'égalité républicaine" est ici totalement dévoyé.

Il faut comparer ce qui est comparable !

 
Par Hops85
17H27    07/04/2008

Bonjour, ma mére est française blanche "M'zungu" et mon pére est lui mahorais.
Je ne suis pas né sur Mayotte, mais j'y ai vécu 6 ans avec mes parent.
Donc j'ai pu m'en apercevoir comment on vit laba.
Le probleme de l'immigration sur l'ile ce n'est pas pareil qu'ici en métropole.
Au faite pour y rentrer deja c'est plus facile car par la mer, on peut accoster n'importe ou sur l'ile donc il ya chaque jour plus d'une centaine de clandestin qui déparque sur les cotes mahoraises malgrés les radars qui ont été installé pour surveiller les cotes.
Quand ils sont sur place les clandestins vivent dans des conditions précaires, c'est a dire deja ils dorment dans des "Todis" des petites cabanes construite avec des Morceaux de Toles.
Pour se avoir un peu d'argent, ils font de la vente à la sauvette, en vendant des produits agricole ou manufacturée de mahorais francais ou de comoriens qui dispose la double nationnalité.
Au dernier recencement on estime qu'un tiers de la population de mayotte est clandestine.

 
17H37    07/04/2008

Il n'y a plus de TOM depuis la révision constitutionnelle de 2003 mais des COM (collectivités d'outre-mer) dont fait partie Mayotte.
La présentation de la décision "contestable et illégale" de Giscard est largement déformée et partiale. Les Comoriens ont toujours méprisé les Mahorais qui ne voulaient surtout pas se retrouver dans l'indépendance avec eux sachant qu'ils auraient été discriminés et maltraités. Giscard était fort embarrassé par le plébiscite des Mahorais en faveur du maintien dans la République et son représentant à l'ONU, Guy de Guiringaud, avait rédigé une note indiquant que la France ne pouvait s'encombrer de cette île "dont il faudrait se débarrasser" ... la note fît scandale à Mayotte qui veut depuis toujours non seulement rester française mais revendique un statut départemental d'assimilation comme la Réunion, les Antilles et la Guyane (pour cause d'ancrage dans la République mais aussi d'égalité des droits sociaux).Mais le fait de ne pas avoir voulu décoloniser Mayotte de force ni osé mépriser la volonté claire et massive des Mahorais a conduit à en faire, malgré les réticences de Paris, un eldorado pour les Comoriens et les Anjouannais qui ont, eux, plongé dans la misère à l'indépendance. Les Anjouannais rêvent d'ailleurs de redevenir Français, comme les Surinamiens et les Brésiliens qui se précipitent en Guyane. Mais quel dirigeant de "gôche" aurait osé refuser l'extension des droits sociaux à ces territoires alors même que cela bousille leur économie et attire une immigration ingérable. C'est la quadrature du cercle.

 
15H42    08/04/2008

Le problème mahorais ne date pas d'hier. Mayotte fait partie géographiquement de l'archipel des sultants batailleurs. Depuis des siècles, notre population est victime des querelles entre Grands comoriens et Anjouanais. Il fut une époque vers 1845, suite aux agressions anjouanaises et aux razzias malgaches, la population locale a demandé la protection de la France à l'occasion de l'arrivée du Commandant Passot (Suite à la perte l'ile Maurice). Notre ile n'a jamais pu vivre en paix. Dans la bataille territoriale que se livrait la France et l'Angleterre, Mayotte est devenue française à notre grand bonheur (je rappelle que la Savoie à l'époque n'était pas française.....). Ensuite les autres iles de l'archipel ont été annexées à la France, mais le chef lieu de l'archipel est resté sur Mayotte. Dans les années 60, le chef lieu a été transféré à Moroni (Grande Comores) entrainant le départ des hommes mahorais, de l'administration et l'extinction de l'économie locale. une période de grande précarité (plus de vivres, ni de vetements... en bref la misère) et un dénigrement des mahorais par nos voisins a décidé les femmes mahoraises à prendre les choses en main. C'est à cette époque que les femmes ont crié "assez !, nous ne voulons plus des Comores, nous voulons nos hommes et notre tranquillité". Par chance, cette époque correspondait à la Décolonisation.... le choix fut simple pour nous : Restez français !
Seul problème, l'autodétermination été prévue globalement et non ile par ile. Nos grands mères ont réussi à obtenir gain de cause (merci M. Pierre Messmer), un référendum ile par ile en 1975. Nos voisins ont choisi l'indépendance.

Et bien je vais vous dire, qu'ils la gardent leur indépendance. ils ont choisi !!! nous, nous n'en voulons pas

Chers voisins, il fallait y penser avant. maintenant, à qui profite l'indépendance des Comores.... à Mohamed Bacar et Consorts. Ils ont été plus malins que vous car ils ont la double nationalité.

 
08H15    08/04/2008

Bonjour,
En 2002, je suis arrivé à Mayotte en même temps qu'un représentant du gouvernement. A la question sur l'avenir statutaire de l'île, notamment sur la question de la départementalisation, il m'a répondu que cela n'était pas envisagé par le gouvernement, ce sera le statut de POM. L'avantage étant de régler le différent politique avec les Comores (Union de 4 îles indépendantes), en conservant le position française dans l'océan indien, et également avec des statuts particuliers (droit du sol, ...)
Les mahorais ont toujours été manipulés par leurs dirigeants et l'état français. La France est ennuyée, car en ayant laissée croire que Mayotte deviendrait un département, il sera difficile de revenir en arrière. La solution c'est d'avoir 2 discours, un pour le peuple qui continue avec le mirage du département, et l'autre pour les élus locaux : une brigade de gendarmerie sous couvert de missions standards est chargée de monter des dossiers sur les élus, notables et leurs familles. Ce sont eux qui auront le charge de demander un statut respectant les spécificités mahoraises ...
Peut être que le président Sarkozy décidera de changer ce qui a été programmé depuis 15 ans, mais j'en doute !

PS : un Kwassa a fait naufrage dans la nuit du 07 au 08/04, une trentaine de personnes secourues dont 3 bébes; il y aurait des disparus.
PS2 : Depuis le 27/03, aucun travailleur anjouanais n'est signalé à Mamoudzou par peur des représailles.
PS3 : Le 03/04, le maire de Mamoudzou a fait raser le marché au légumes, car les vendeurs étaient tous clandestins.
PS4 : Le 04/04, le même maire a envoyé les policiers municipaux prévenir ceux habitants dans des bangas en tôle de partir, car leurs maisons seront rasées.