Outrages à agent: peut-on encore parler aux policiers?

Les procédures pour outrage se multiplient devant les tribunaux, et les militants accusent la police de "faire du chiffre".


Au commissariat de Nanterre en 2006 (Olivier Culmann/Tendance floue).

Naomi Campbell a passé sept heures au poste, à Londres, ce week-end, pour avoir craché sur un policier. La top model réputée forte en gueule n'est pas la seule à avoir maille à partir avec les forces de l'ordre. En France, les affaires invoquant l'outrage à agent se multiplient, et le nombre de cas soumis aux magistrats ont explosé en quelques années. La plupart du temps, pas de projection de salive, mais de simples paroles prononcées lors d'opérations de police.

A Rue89, pour la seule semaine dernière, nous avons été sollicités à trois reprises à ce sujet. Jean-Jacques Reboux, éditeur et auteur familier de Rue89 dont nous avons déjà publié le témoignage, nous a ainsi contacté:

"Après beaucoup d'hésitations, je vais publier le 20 juin un petit livre intitulé 'Lettre au garde des Sceaux: pour une dépénalisation du délit d'outrage'. L'ouvrage va sortir une semaine avant mon procès pour outrage, le 27 juin. Je cherche à recueillir des témoignages de gens ayant été condamnés pour outrage.

"Histoire d'étayer mon propos, j'ai besoin d'exemples -autres que ceux, nombreux, que je connais. J'avais pensé à publier, non pas une tribune, mais une "petite annonce" (!) sur Rue89, qu'en pensez-vous?"

L'auteur hésite, craignant de se retrouver "noyé sous un flot d'infos". Mais il a déjà tranché sur la signature du livre: sa lettre ouverte sera co-écrite avec Romain Dunant, un militant de la CNT et du Réseau éducation sans frontières. Le 14 février, ce dernier a en effet été condamné à 800 euros d'amende pour "outrage" pour avoir comparé au régime de Vichy le ministère de l'Intérieur, du temps où Nicolas Sarkozy l'occupait.

Jean-Jacques Reboux s'interroge et souhaite ouvrir le débat: où commence l'outrage? Faut-il considérer, à l'instar de Romain Dunant, le militant du Doubs, qu'il commence "dès qu'on essaie de parler de son travail avec un policier dans l'exercice de ses fonctions"?

Deux adolescentes interpellées en marge des manifestations lycéennes

Au même moment, le Web se mobilise au sujet de deux adolescentes scolarisées au lycée Utrillo, à Stains, et qui ont été interpellées mardi 1er avril en marge des manifestations lycéennes. Les deux élèves, dont l'une est majeure, ont été placées en garde à vue jusqu'au lendemain matin au commissariat de la gare du Nord, à Paris, après une rixe avec des policiers en civil dans le métro à la fin de la manifestation.

C'est ce que nous raconte un enseignant du lycée, qui nous écrit en regrettant que la mobilisation des profs n'ait pas été plus forte, notamment pour assurer la sécurité des élèves:

"Une fois de plus, la réponse donnée aux citoyens qui utilisent leur droit démocratique de manifester est la violence. Sans même savoir les raisons qui les ont amenés à choisir tel ou tel manifestant pour les interpeller, nous devons tous condamner pour leurs méthodes violentes et injustifiables les policiers qui sont intervenus à la station Vaneau.

"Les passagers du wagon, dont ces deux jeunes lycéennes revenant de manifester, ont eu raison de protester. 'L'outrage à agent' qui leur est aujourd'hui reproché ne découle que de cette réaction humaine et citoyenne. C'est le droit de parler qui est entravé ce soir par ces comportements de police et demain par la justice si elles devaient être condamnées."

Les deux lycéennes sont sorties depuis quelques heures à peine du commissariat, lorsqu'à Aix, mardi 2 avril, Philippe Chouard est interpellé en train de distribuer des tracts pour la manifestation "contre l'immigration jetable", qui avait lieu samedi 5 avril un peu partout en France. Il est d'abord appréhendé par un vigile, puis par la police municipale, appelée sur les lieux par ce vigile.

Militant des droits de l'homme, cet ingénieur retraité, également "officier de réserve", comme le précisent volontiers les sites militants, a passé la nuit au poste. Motif? Là encore, "outrage à agent". Son avocate, Me Claudie Hubert, résume sa version des faits:

"Il a fait valoir son droit à se trouver sur la voie publique auprès du vigile. Ensuite, mon client a refusé de les suivre les deux agents de la police municipale, et il a finalement été interpellé pour ses propos contre les policiers. L'enquête est en cours, il a été libéré mais sera convoqué ultérieurement. Toutefois, j'ai tout lieu de penser qu'il n'y a pas eu outrage."

La parole du prévenu contre celle du policier

Comme souvent dans ces affaires, c'est la parole du prévenu contre celle des policiers. Cette avocate, qui travaille "sur des cas de nature très différente", ne saurait pas dire précisément si le nombre de cas d'outrage augmente dans son secteur géographique.

Du côté de la magistrature, on estime que le nombre de cas "pas seulement d'outrage mais même de rébellion" est "en pleine explosion". Emmanuelle Perreux, juge et présidente du Syndicat de la magistrature, constate ainsi "une forte augmentation du nombre de poursuites pénales":

"Nous n'avons pas de statistiques nationales, mais j'avais fait une étude auprès du parquet de Bordeaux il y a trois ans, dans laquelle je constatais déjà une hausse de 70% du nombre de cas soumis au tribunal de grande instance de Bordeaux. Depuis, la progression est flagrante."

Vice-procureur au parquet de Bordeaux, Denis Chausserie-Laprée acquiesce:

"Il y a eu ces dernières années une augmentation notable du seul fait d'outrage ou de rébellion, en général dans des affaires qui font suite à un contrôle de police ou à une intervention des services de police.

"Mais il est surtout intéressant de constater que les parquets sont désormais saisis de ce seul fait-là, alors que, par le passé, on poursuivait parfois pour outrage à l'occasion d'une autre infraction, plus importante."

Intérêt statistique: le taux de résolution des affaires augmente

Pour Denis Chausserie-Laprée, le climat a changé:

"Avant, on observait plutôt une volonté d'apaisement des forces de l'ordre. Ce n'est plus le cas. On peut s'interroger sur l'intérêt statistique des poursuites pour outrage, à l'heure où l'on réclame un taux de résolution de plus en plus élevé: ce sont des affaires rentables, puisqu'une poursuite pour outrage à agent est par définition aussitôt résolue."

Souvent, les peines pour outrage se résument à une amende. Mais la magistrature rappelle ainsi que, de plus en plus souvent, ces délits débouchent sur des peines de prison avec sursis. Un magistrat du parquet précise toutefois:

"Une peine de prison avec sursis sera souvent prononcée selon le passé du prévenu, sachant qu'il s'agit souvent de profils plutôt jeunes et souvent issus des quartiers sensibles."


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Par scalp
06H25    07/04/2008

je suis quotidiennement amené à rencontrer des "jeunes sauvageons" de par mon metier.
je les recois parfois apres leurs gardes à vue, les accompagne au tribunal pour enfants, bref tt plein de deémarches dont ils ignorent tout, quoique....
ce que j'ai appris, c'est que ces agents de polices, ont eu la consignes, il y a qq années, de tout faire pour que ces jeunes explosent devant eux.
resultat; depot de plainte, passage devant le tribunal et dommages et interets à la clé.
le but? gonglé le salaire net d'un flic.
eux meme le reconnaissent, c'est dire
et ca, je le vois tous les jours........

 
Par damon99 | Citoyen, c'est déja beaucoup
09H29    07/04/2008

Je n'ai pas encore vu de témoignage d'un "représentant" des forces de l'ordre, c'est pourquoi j'apporte ma pierre à l'édifice.

Depuis quelques années déjà, le débat est en train de glisser et le plus souvent hélas nous nous trompons de cible. Il est bien entendu de bon ton dans notre "sociétédesdroitsdelhomme" (terme utilisé à tout bout de champs) de considérer qu'il est impensable de regrouper l'ensemble de la jeunesse française derrière des termes tels que casseurs, branleurs et j'en passe.
Je constate amèrement que les policiers ne sont pas logés à même enseigne. Je lis vos commentaires et revoit ressurgir toute l'amertume de chacun envers la police, entre ceux qui ont des "amis" qui ont raconté ceci, ou ceux, qui pour on ne sait quelle raison hait la police, mais persuade son auditoire que c'est de leur faute et pas de sa mauvaise foi chronique. Bref, entendons nous déja sur un point : merci de ne pas généraliser et nous partirons sur des bases saines de débat.
SVP un peu d'objectivité, je ne prétends pas maitriser ce sujet compliqué, mais j'essaye seulement d'écouter les 2 parties et de pas me faire aveugler par mes préjugés.

 
Par Jean-Jacques Reboux | Ecrivain et éditeur
11H53    07/04/2008

Je suis d'accord avec vous: il ne s'agit pas de dire que tous les policiers en tenue sont soit d'infâmes fascistes, soit d'indécrottables têtes brûlées, soit des racistes invétérés… Mais, tout de même, le constat est pour le moins accablant…
Depuis un an et demi que je m'intéresse de près au sujet de la coercition policière et de l’un de ses corollaires, l'outrage (tout flic coupable de violences porte systématiquement plainte contre sa victime pour outrage), j'ai aussi eu l'occasion de recueillir des témoignages de policiers dénonçant le comportement outrancier de leurs collègues. Pour être précis, j'en ai rencontré… quatre. Trois au Sénat, lors d'une journée contre les violences policières organisées par les Verts (deux syndicalistes, un ex-truand devenu flic "pour voir ce que ça faisait d'être de l'autre côté" et qui a depuis démissionné), le quatrième étant un officier de police qui allait un jour jusqu'à m'écrire (authentique): "Moi, c'est au kärcher que je nettoierais bien volontiers les rangs de la police de ces gens dangereux!"
Mais ce sont là des EXCEPTIONS.
Deux raisons à cela, à mon avis.
1°) Il ne fait pas bon, dans la police, dénoncer l'inacceptable, tant l'esprit de corps est développé.
2°) Il faut s’interroger sur les raisons profondes qui peuvent pousser quelqu'un à "entrer dans la police" (à part le fait de vouloir échapper au chômage), je veux parler de la police "en tenue", celle qui porte l’uniforme et est au contact constant avec les citoyens, de plus en plus traités comme des délinquants en puissance. Ces raisons sont, me semble-t-il, bien éloignées des bons sentiments idéalistes qui peuvent pousser un jeune à devenir "gardien de la paix" (en gros, défendre la veuve et l'orphelin). Le port de l’uniforme, le fait d’être assermenté, donc d’être un citoyen au-dessus des lois, induisent un comportement d’arrogance et de toute-puissance qui sera plus ou moins exacerbé en fonction du comportement "pousse-au-chiffre" du ministre de l’Intérieur en exercice, auquel il faut ajouter, bien entendu, les objectifs actuels d'un Brice Hortefeux concernant la chasse aux sans-papiers… La question (l’une des questions) étant : "Peut-on encore (mal) parler aux policiers?" et , aussi: "Peut-on encore croire, en France, aux vertus républicaines de la police?
C'est le sujet (complexe) d'un livre de Maurice Rajsfus (Portrait physique et mental du policier ordinaire) qui va sortir en mai. C’est aussi la raison pour laquelle nous avons, avec Romain Dunant ("outrageur" du président de la République! On se croirait revenus au temps de Baudelaire!), décidé d’écrire cette "Lettre au garde des Sceaux pour une dépénalisation du délit d’outrage".
Evidemment, en ces temps où l’on réinvente l’outrage au drapeau, où il est question de dépénaliser le droit des affaires, on va nous rire au nez place Vendôme, place Beauvau et à l’Elysée, mais au moins nous aurons essayé.