Tribune

La gastronomie française, "patrimoine immatériel"

A l’objection répandue selon laquelle l’élection de la cuisine française au rang de patrimoine immatériel par l’Unesco pourrait finalement la fossiliser, ses partisans objecteront -à raison- que ce projet ne remet pas en cause la poursuite du mouvement de modernisation de la cuisine. Cette initiative portée par Nicolas Sarkozy, lors du dernier salon de l’agriculture, et soutenue à l’arrière-plan par l’Institut européen d’histoire et des cultures de l’alimentation (IEHCA), se veut salvatrice. Que s’agit-il au fond de sauver et avec quel degré d’efficacité ? Employé comme antidote, ce projet reconnaît l’influence néfaste de la globalisation sur l’identité de la gastronomie française.

Une première question se pose : au nom de quoi la France est-elle éligible ? Est-ce parce la gastronomie française est, selon Nicolas Sarkozy, « la meilleure au monde” ou bien parce qu’elle constitue une “culture » à part entière ? La première alternative qui mériterait davantage de circonspection est au moins discutable ; quand à la seconde éventualité, en reconnaissant ce qui l’était déjà (qui doute encore de la dimension culturelle de la gastronomie ? ), elle devra admettre que toutes les cuisines, qui sont autant de cultures, sont in fine dignes d’être reconnues patrimoines immatériels. En tout cas, légitimement, suite à l’annonce française, l’Italie a pris position en faveur de sa propre candidature.

Une mesure protectionniste pour un monopole historique révolu ?

Témoignant de l'ascendant de la mondialisation sur la gastronomie, la proposition de Nicolas Sarkozy pourrait être interprétée comme une mesure protectionniste motivée par la montée en puissance de gastronomies étrangères (Espagne, GB, Italie, Australie, Japon) d’autant plus entreprenantes et lestes qu’elles subissent moins le poids de la tradition que la France. Concurrence non seulement culturelle mais économique, qui s’explique encore par la vitesse de circulation des savoir-faire, des savoirs avec le numérique et par un cosmopolitisme des gourmets, et par le fait que les conditions économiques et politiques qui firent la gloire de la cuisine française depuis le XVIIe siècle sont aujourd’hui abolies. La patrimonialisation pourrait être simplement employée à conserver une rente issue d’un monopole historique révolue.

A l’opposé, invoquant en toute hâte que la cuisine française résulte des échanges économiques et que son métissage a toujours fait sa force, des opposants au projet se réjouissent des opportunités de la mondialisation. L’argument adopte le parti du caractère mécaniquement vertueux d’une libéralisation de la cuisine. Cette dernière hypothèse, à bien des égards irrecevable, se signale par un renoncement à toute politique en matière de goût que la proposition de Sarkozy aura eu le mérite de rappeler. Pourtant, la solution retenue est insuffisante face à une crise qui excède le périmètre de la gastronomie française qui n’en est qu’un des symptômes.

La cuisine n’est pas tant un objet qu’une pratique

Considérons seulement ce qui résulterait d’une décision favorable de l’Unesco. D’une part, autant la protection des éléments matériellement destructibles est identifiable et a des chances par conséquent d’être efficace, que ce soient les terroirs ou les productions indissociables d’un terroir, et évidemment les monuments. Autant avec la gastronomie, qui résulte d’une opération de production, le rapport au territoire est intangible. En outre, la cuisine n’est pas tant un objet qu’une pratique. D’autre part, une fois la gastronomie classée patrimoine immatériel de l’humanité, comment empêchera-t-on effectivement un déferlement des avatars alimentaires issus de l’industrie et des biotechnologies ? Certes, on pourra contempler avec nostalgie la cuisine française à travers ses archives à l’instar des vestiges architecturaux de la cité de Pétra.

Si une œuvre d’art peut être reconnue après plusieurs décennies, la gastronomie n’existe qu’au présent et pour un mangeur. Sans le gourmet, la gastronomie sonne creux. Paradoxalement, le point cardinal de la cuisine réside moins dans la formation des chefs, même si elle reste absolument nécessaire, non plus uniquement dans les produits et les recettes, mais dans la conversion du mangeur en gourmet. Opération qui conduit de la neutralité du mangeur au discernement esthétique du gourmet. Celui-ci déploie des compétences qui l’érigent en juge d’une gastronomie qui n’a pas d’existence intrinsèque. C’est dire que la gastronomie, française ou étrangère, se conserve grâce à la transmission de compétences par le truchement de la famille, de l’école, de la restauration collective ou privée. A cela s’ajoute que ce gastronome ne « cultive » pas son goût uniquement dans les grandes tables, mais à travers des gestes et des exercices quotidiens et plus ordinaires. Et lorsque sa culture se transforme en s’érodant, la gastronomie en supporte indirectement le contrecoup.

De mangeurs en consommateurs : les soins palliatifs de la gastronomie française

Une des raisons de la crise de la gastronomie française tient notamment à la transformation par l’industrie du mangeur en consommateur. Ce n’est pas l’industrie en tant que telle qui est en cause car des modèles alternatifs sont parfaitement concevables, mais un type dominant de développement industriel qui aura prévalu depuis le XXe siècle. L’industrialisation alimentaire a eu des effets destructeurs sur des traditions qui portaient jusqu’alors la gastronomie française : neutralisation des activités de préparation, destruction ou minoration des terroirs, abandon des consommations locales, transformation des rythmes, conversion des usages en consommations, abandon des valeurs religieuses au profit de valeurs ludiques. L’industrie aura globalement eu raison des us et des coutumes alimentaires. Cette lame de fond a déstabilisé un bloc où étaient soudés des systèmes de transmission des savoir-faire et des systèmes d’appréciation gustative. Autrement dit, tout le tissu sur lequel se tissait par surimpression la gastronomie française s’est vue partiellement déchiré au nom de la modernité ou aujourd’hui du postmodernisme.

Le sort de la gastronomie française n’est pas juste la chasse gardée de quelques amateurs de bonne chère, c’est une question sociale qui appelle désormais une politique permettant de lutter efficacement contre des maux à la fois diffus, larges et débordant l’enceinte d’une seule nation française et sa gastronomie. Protéger notre gastronomie, c’est prendre soin des citoyens en cultivant les compétences nécessaires pour leur assurer une souveraineté gustative. Ce programme appelle une politique économique fondée sur la conception d’un autre modèle d’appréciation esthétique et de distribution économique, capable de faire appel à des « réseaux intelligents » pour promouvoir à grande échelle des productions locales, qualitatives et des savoir-faire. Politique encore esthétique et éducative, relayée par l’intelligence collective de l’Internet, qui mériterait d’introduire la formation au goût dans les programmes scolaires. Ce programme épargnerait à ce patrimoine immatériel de s’achever en service de soins palliatifs pour la gastronomie française.


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eskimo
23H08 01/04/2008

C’est l’échelle aussi qui pose question : qu’est ce que la gastronomie française ? les quelques chefs de renom, identifiés comme patrimoine vivant, comme cela se fait en Asie ? Les régions et « provinces » ? l’ensemble des restos ? L’objet (y compris dans cet article) n’est pas réellement identifié. Pourtant bienq ue dit immatériel il faut une base définie, tangible. Tel cuisinier, telle recette, tel lieu, tels aliments. Immatériel car n’existant que fugacement, lorsque l’on mange, cuisine, cultive, pêche, etc… Mais la répétition de ces gestes est réelle, pas une idée en l’air.

L’Unesco au Patrimoine immatériel s’inscrit peu dans les logiques nationales pour l’identification des éléments à conserver, et davantage dans les logiques régionales (aires culturelles régionales) : à part exalter le chauvinisme français, y’ a t’il vraiment un lien culturel entre le baeckhoff, la crêpe, la fondue, et l’aïoli ?

Enfin, effectivement comme le mentionne cet article, le patrimoine immatériel n’est rien s’il n’est vivant c’est-à-dire s’il n’est pratiqué. Sinon il suffit de conserver un livre des meilleures recettes. Or la pratique passe par la cuisine et surtout le repas, qui est régi par des rites particuliers (horaires des repas, cérémonial de la mise de table, dimension festive, etc).

 
Servais-Jean | Psychanaliste orphelin
00H06 02/04/2008

Ben au vu de l’ouverture de l’UNESCO à des domaines humains je vais déposer ma candidature.
- Je demande mon classement au titre de monument historique éphémère et au rang de patrimoine français en danger.

 
Numerosix | Prisonnier dans le village global
01H18 02/04/2008

la proposition de Nicolas Sarkozy pourrait être interprétée comme une mesure protectionniste motivée par la montée en puissance de gastronomies étrangères (Espagne, GB, Italie, Australie, Japon) d’autant plus entreprenantes et lestes qu’elles subissent moins le poids de la tradition que la France.

Australie et ..GB ? La bouffe anglaise est considérée comme de la GASTRONOMIE ? Mais par QUI !!!???

 
guerzit
17H00 02/04/2008

Mon chien adore le pudding un an d’âge ou quand je mélange de délicieux fayots au sucre avec du canigou…

 
FdT | En pleine décroissance
11H05 02/04/2008

Je ne suis pas contre l’évolution de la gastronomie française mais à condition que celle-ci se fasse naturellement et non pas imposée sous l’effet de pures et simples contraintes motivées par des considérations d’ordre économique. Par exemple si je ne suis pas contre la création de nouveaux types de fromage je suis en revanche farouchement opposé à cette évolution cherchant à nous priver de nos fromages au lait cru pour des prétextes purement économique mais hypocritement cachés derrière des considérations sanitaires. Idem pour le lait et le beurre fermier au lait cru devenus quasiment introuvable…quand j’étais petit la norme était était le fromage au lait cru, du camembert premier prix au plus cher tout était au lait cru et goûteux! Or de nos jours il faut payer un prix fou pour un fromage au lait cru, c’est devenu un luxe!
Je dis non à ces évolutions nivellant vers la bas les qualité nutritionnelles et organoleptiques de notre alimentation!

Ceci dit il ne s’agit pas de se scléroser en refusant toute forme d’évolution et nouveauté mais à la condition que cela apporte quelque chose en plus et qualitativement appréciable. Par exemple il eut été dommage de rejeter l’introduction des tomates et pommes de terre de notre alimentation dans la mesure où ces aliments originellement étranger au continent européen ont véritablement su être parfaitement intégrés à notre tradition gastronomique en l’enrichissant considérablement…par contre pouvons nous en dire de même des fast-food avec leur produit de piètre qualité? Leurs nuggets de poulet avec 30% de viande (déchets de viande) et 70% d’additifs divers (conservateurs, épaississants, colorants, exhausteurs de goût, stabilisants…)le tout allègrement chargées en graisses hydrogénées toxiques… cela représente-t-il un progrès? Sur le plan de la plus-value oui, mais sur le plan santé et organoleptiques c’est une jolie escroquerie!

 
re-belle | mère au foyer
03H24 02/04/2008

les chefs d’oeuvres culinaires en périls avec la nouvelle loi sur les OGM!!!…
l’UNESCO va reconnaitre quoi là???!!!…

 
re-belle | mère au foyer
03H24 02/04/2008

les chefs d’oeuvres culinaires en périls avec la nouvelle loi sur les OGM!!!…
l’UNESCO va reconnaitre quoi là???!!!…

 
abcd | retraitée
08H42 02/04/2008

Pour protéger la gastronomie française, il faut de toute évidence protéger d’abord les terroirs et ceux qui essaient de les maintenir; qui se souvient par exemple des lentilles vertes sauf qques privilégiés du massif central, remplacées partout par d’horribles lentilles marronnasses et farineuses, des tomates St-Pierre qui poussaient comme du chiendent, des haricots verts Contender tendres et gras, si bons en salade.Tout cela remplacé par des légumes et fruits plus rentables: des fraises monstrueuses et sans saveur,des cerises sans goût et traitées à outrance pour ne pas attraper le vers; alors on remplace par des souches greffées xfois, et surtout le summum, par des semences que le petit agriculteur ou le petit jardinier dans son jardin ne peut plus garder d’une année à l’autre, puisque il lui faut obligatoirement passer par des semenciers.Bcp de femmes,de mères essaient encore de transmettre à leurs enfants et entourage ce qui leur à été transmis par leur mère et leur gd mère, et je ne parle pas là des gds chefs de France qui ré-inventent souvent l’eau chaude avec bcp d’argent et d’imagination, et bcp de décorum.
Venez en Cévennes, nous avons mangé du chevreau sur un lit de pommes de terre boulangère pour Pâques,des pelardons , des fraises du littoral, les enfants étaient aux anges; la gastronomie française n’était elle pas au rendez-vous, pour qques temps encore ?

 
miresa
11H55 02/04/2008

c’est quoi des «  pelardons »???

 
abcd | retraitée
16H14 02/04/2008

Les pélardons sont de délicieux fromages de chèvre, typiques des Cévennes (et même de la Vallée française), qui ont toujours existé dans le coin, et qui, maintenant qu’ils ont l’AOC, valent un prix fou,tout en décourageant les producteurs d’en faire, car les normes européennes sont passées par là.La gastronomie française , comme toutes les cuisines, n’empoisonnait pas toujours les gourmands et les gourmets, mais les normes hygiénistes couleront à coup sûr la gastronomie, qui sera réservée à une élite friquée.

 
guerzit
17H07 02/04/2008

« la conversion du mangeur en gourmet. Opération qui conduit de la neutralité du mangeur au discernement esthétique du gourmet… à travers des gestes et des exercices quotidiens et plus ordinaires. »

Pourquoi cette distinction du mangeur au gouyrmet.

Le but de ce « combat » n’est-il pas de perpetuer une tradition culinaire quotidienne et non de mettre en avant quelques chefs innaccessibles ou quelques recettes infaisables?

Il faut défendre la salade de pommes de terre, le fromage qu’il est bon, la viande tendre et un peu faisandée… Il faut défendre la possibilité de manger ces choses jour après jour…

J’aimerais simplement pouvoir manger simplement, et pas trop cher…

Je ne goutte pas forcément les plats avec noms à rallonges, ou ceux qui comportent plus de 25 ingrédients, ou ceux-ci ne m’apportent en tout cas pas tant de plaisir que cela, si l’on veut les comparer à d’autres plats communs qui accompagnent mes repas quotidiens, au gré des saisons….

J’ai envie d’une salade de pomme de terre, avec des échalotes, de l’huile d’olive, un peu de vinaigre, quelques anchois…

 
guerzit
17H08 02/04/2008

avec du pain frais…

 
abcd | retraitée
21H07 02/04/2008

humm!! que c’est bon !!!!

 
zénon denon 84 | Bonne
20H42 03/04/2008

Ok pour la viande un peu faisandée,
je dois dire que les dernières nouvelles du
fronts sont excellentes …sous cellophane
Vous voyez ce que je veux dire ,mais bon
vos pommes de terre cher voisin savez-vous
seulement d’ou elle viennent ?
Et la c’est encore et toujours un autre problème.

 
Olivier Assouly | Professeur de philosophie
10H08 08/04/2008

Je tiens à souligner que cet article n’a que peu à voir avec les débats des gourmets, avec les plaisirs des uns et des autres, pas davantage avec les polémiques infinis autour de l’origine des produits, ou des identités locales, il vise à mettre en évidence les conditions sociales et esthétiques de possibilité plus larges, et complexes, indispensables à la consolidation de ce qu’on appelle gastronomie qui est une « esthétique » de l’alimentation, en même temps liée à des conditions techniques, sociales et politiques. C’est en ce sens qu’elle n’est que le symptôme d’une crise plus profonde. Autrement dit, si crise il y a de la gastronomie (ce qui n’a rien d’évident), il faut passer en revue ses points d’appui et de dysfonctionnement.