Polémique 28/03/2008 à 22h17

A l'ONU, Jean Ziegler fait volte face sur les biocarburants brésiliens

Michel Bührer | Tribune des droits humains

Le Suisse Jean Ziegler est connu pour ses engagements sociaux et politiques, sa fougue à défendre la veuve et l'orphelin, ses appuis dans la société civile et dans les pays en développement. Sans oublier son opposition virulente aux carburants issus de l'agriculture. Il en a récolté le fruit le 26 mars lors de son élection triomphale au comité d'experts du Conseil des droits de l'homme de l'ONU (voir encadré). Il finira pourtant son mandat de rapporteur onusien sur l'alimentation par une curieuse concession aux carburants « verts » brésiliens.

En octobre 2007 à New York, le rapporteur des Nations Unies sur le droit à l'alimentation critiquait en effet sévèrement la production d'agrocarburants, y compris au Brésil où, écrit-il,

 » le Mouvement (…) des sans terre a déjà dénoncé « l'esclavage“ auquel sont soumis les ouvriers de certaines plantations” .

Mais surprise, lors de la présentation orale de son rapport, le 11 mars dernier devant le Conseil, Jean Ziegler a mis de l'eau dans son vitriol.

 » La situation au Brésil est différente des autres producteurs de biocarburants d'une part parce que ce pays n'utilise pas d'aliments comme le maïs, mais la canne à sucre » .

D'autre part, parce que le programme brésilien a une « forte composante sociale » qui bénéficie à des paysans marginalisés. Le rapport ajoute :

 » En conclusion la production de biocarburant du Brésil respecte le droit à l'alimentation de la population et aide à sortir les paysans marginalisés de la pauvreté » .

Jean Ziegler élu au Comité consultatif


Au vu du résultat de son élection au Conseil consultatif du Conseil des droits de l'homme de l'ONU, jeudi, Jean Ziegler n'avait pas de souci à se faire pour son avenir d'expert. Candidat le mieux élu avec 40 voix sur 47, il a bénéficié du soutien habituel des pays africains, asiatiques et latino américains. La Suisse de son côté n'avait pas ménagé sa peine pour promouvoir son candidat.

Jean Ziegler arrive au terme de son mandat comme rapporteur spécial sur le droit à l'alimentation.

Le Comité consultatif, composé de 18 membres, fonctionnera comme organe de réflexion et de proposition pour le Conseil des droits de l'homme. Il se réunira pour la première fois en août prochain à Genève.

Que s'est-il passé ? Jean Ziegler a-t-il voulu se concilier les bonnes grâces du Brésil à la veille de l'élection du « comité d'experts » où il vient d'être élu, comme le suspecte un correspondant brésilien au Palais des Nations à Genève ? La mission brésilienne auprès du Conseil des droits de l'homme dément tout arrangement :

 » Jean Ziegler est un ami du Brésil. Nous avons discuté avec lui après sa présentation à New York, et lui avons présenté notre position » .

Joint par téléphone par Tribune des droits humains, Jean Ziegler juge « absurde » l'accusation d'avoir modifié sa position pour des raisons électorales.

 » Les discussions avec le Brésil ont eu lieu avant Noël l'année dernière, nous avons eu des débats très vifs. Ils m'ont convaincu que le Brésil est un cas à part. Ma présentation orale était la première occasion qui se présentait de faire part de ces discussions » .

Pourtant on ne compte plus les publications et études sur la politique des agro-carburants au Brésil qui insistent sur ses effets néfastes. Elle pousserait notamment les paysans évincés par la monoculture de la canne à sucre ou du soja à défricher la forêt pour planter de quoi vivre, sans parler des conditions de travail dans les plantations, dénoncés par Ziegler lui-même dans son rapport comme « proches de l'esclavage » . Quant aux « programmes sociaux » qui aident les paysans appauvris, ils existent, mais sans commune mesure avec les grandes industries de la canne à sucre et du soja.

De plus, cette production est prévue pour être mélangée à du biofuel de production industrielle. Ce qui fait dire à une étude parue en février de cette année (1) que

 » malgré l'intention affichée, le programme de biodiesel [pour les petits paysans] offre en fait un marché supplémentaire à la chaîne consolidée d'agrobusiness contrôlée par les géants américains tels que Cargill, ADM et Monsanto » .

Jean Ziegler s'est-il pris les pieds dans le tapis ? Pas du tout, explique-t-il,

« mon mandat touche au droit à l'alimentation et le Brésil utilise des ressources qui n'en font pas partie au sens strict. Donc pour moi, il respecte ce droit » .

Les afficionados comme les détracteurs de cet ancien député socialiste suisse, auteur de plusieurs ouvrages dont « L'empire de la honte » consacré aux problèmes alimentaires, lui ont connu une vision plus ambitieuse de sa mission. Il lui restera à expliquer sa nouvelle position à la société civile dont il se réclame souvent, et souvent avec raison, lorsqu'il lance ses attaques contre les cultures industrielles, les transferts de populations paysannes et les sociétés transnationales.

(1) Food and Energy Sovereignty Now : Brazilian Grassroot Position on Agroenergy. Camila Moreno avec Anuradha Mittal. Terra de Direitos, Oakland Institute, Février 2008

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  • daniel
    daniel
    daniel
    • Posté à 07h46 le 29/03/2008
    • Internaute
      daniel

    Qu'en est il chez nous de la loi imposant un certain pourcentage de « bio“carburant dans les gazoles et autres ?

  • DidierB63
    • Posté à 09h18 le 29/03/2008

    Mr Ziegler était bien plus virulent quand, la semaine dernière, il accusait le PDG de Nestlé de ne penser qu'aux profits quand il disait craindre une famine mondiale...

    Et il était bien plus convainquant quand il disait que vouloir remplacer le pétrole par les agrocarburants était criminel...

    Mais Nestle n'a pas de droit de vote à l'ONU, et les pauvres qui meurent de faim non plus.

    Lien

  • léo solo
    • Posté à 10h16 le 29/03/2008

    Chaque spectateur du film « We feed the world » se souviendra de la scène finale où le PDG de Nestlé fait l'apologie de l'agrobisness et des modèles productivistes.

    A la surprise générale, ce monsieur vient de déclarer que les agrocarburants sont une des plus grandes menaces pour le devenir de l'alimentation dans le monde, se rapprochant du slogan : « manger ou conduire, il faut choisir ».

    Ce qui rend la déclaration de Mr Ziegler encore plus surprenante.

    A suivre donc ; de près.

  • Caius
    • Posté à 14h02 le 29/03/2008

    Si Jean Ziegler, dont on connaît l'engagement, donne une sorte de quitus à la filière des biocarburants brésiliens, et seulement à ceux-ci, c'est sans doute qu'il a jugé qu'il y avait de bons arguments en la matière. On peut du moins lui accorder ce crédit.

    Il est vrai, en effet, que la canne à sucre est le seul végétal dont la culture produise du biocarburant avec un bilan énergétique et écologique satisfaisant, et que le Brésil dispose des possibilités de l'exploiter pour réduire se consommation de combustibles fossiles sans, a priori, mettre pour cela en cause sa capacité à satisfaire ses besoins alimentaires. Un cas particulier, donc, qui ne saurait justifier, et JZ reste bien sur cette ligne, la généralisation des biocarburants sur des terrains infiniment moins favorables.

    Reste à apprécier le volet environnemental et social dans son ensemble : si la culture de la canne à sucre au Brésil se fait au prix de la déforestation, si les conditions de travail dans les plantations sont celles d'une exploitation brutale de la main d'oeuvre, alors c'est sûr, on peut se poser des questions sur le bien-fondé de ce changement de position. Y a t-il des éléments objectifs pour trancher sur ce point ?

    • vieux-rat
      vieux-rat répond à Caius
      • Posté à 14h32 le 30/03/2008
      • Internaute

      D'accord.
      Et pour aller dans ce sens, la canne à sucre pousse bien sur les zones pauvres ou préalablement dévastées par des cultures industrielles prédatrices.

      JZ a l'intelligence de se tenir à ses convictions, il peut admettre qu'il existe des cas limites dans lesquels les agro-carburants ou plutot les necro-carburants ne sont pas trop necro. peu de biocides grace à des selections bien faites, pas d'engrais.

  • Jachri
    • Posté à 16h40 le 29/03/2008

    On nous prend pour des zozos quand on donne des raisons « humanitaires » à une politique de biocarburants qui va coûter cher, en plus, au niveau de la pollution. Leurs effets terribles sur l'agriculture des pays pauvres où elle a été menée sont déjà constatés ! Quelle hypocrisie immonde ! Le résultat est le même : prendre aux pauvres pour donner aux riches. Une autre forme de colonisation que celle d'auparavant, mais toujours les mêmes arguments de bonne conscience. Quant à Jean Ziegler...je suis tellement en colère que je n'en dirai pas plus, simplement qu'il soit au Conseil des Droits de l'H, ne va pas arranger nos fameux « droits de l'H » qu'ils sont en train de réexaminer et « remanier »...
    On marche sur la tête !

  • supprimé à la demande du riverain 28.04.09
    • Posté à 18h56 le 29/03/2008

    Vives inquiétudes de l'ONU au sujet des biocarburants
    Par Jean Etienne, Futura-Sciences

    L'accroissement de la production des biocarburants n'ira pas sans provoquer de sérieux problèmes au niveau alimentaire dans les pays les plus pauvres de la planète, met en garde l'ONU.

    « Le changement d'orientation [de nombreux exploitants] en faveur de la production des biocarburants a détourné des terres de la chaîne alimentaire », s'inquiète Josette Sheeran, la directrice du Programme alimentaire mondial (PAM). Et de signaler qu'en Afrique, le prix de l'huile de palme atteint à présent celui du carburant.

    Les pays de l'Union européenne se sont en effet engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 20 % à l'horizon 2020 par rapport à 1990, et de ce fait encouragent la production de carburant dit vert, autrement dit de combustible distillé à partir de divers végétaux. Mais la spéculation, ainsi que la demande sans cesse accrue, font que les matières premières voient leurs prix s'envoler. « C'est peut-être une très bonne affaire pour les agriculteurs mais à court terme les plus pauvres sur la planète seront durement frappés », ajoute Josette Sheeran.

    Les efforts contre la faim dans le monde se heurtent au prix de l'alimentation, dont l'augmentation a été de plus de 40 % depuis juin 2007, soit en moins d'une année. Les cultures destinées aux biocarburants tendent de plus en plus à remplacer celles destinées à l'alimentation humaine, moins rentables, dont les produits se situent désormais économiquement hors de portée de nombreux habitants des pays pauvres.

    Selon Josette Sheeran, cette situation provoque l'apparition d'un nouveau type de carence alimentaire dans ces pays, les gens n'ayant plus les moyens d'acheter suffisamment de nourriture, abondante mais hors de prix. Réunis la semaine dernière, les 27 ministres européens de l'environnement ont exprimé leurs inquiétudes devant les conséquences économiques et humanitaires d'une telle situation.

    Le problème n'est pas qu'alimentaire...

    En effet, alors que les règlements tendent à imposer une part de plus en plus importante de biocarburants dans l'usage quotidien en vue de réduire la pollution, l'effet est inverse dans certaines régions, et tend à s'accroître.

    Ainsi, les engrais azotés utilisés dans plusieurs états comme l'Illinois, l'Iowa, le Nebraska et le Wisconsin se déversent sous forme de nitrates dans les affluents du Mississippi, dont ils favorisent le développement d'algues grandes consommatrices d'oxygène. Cette prolifération provoque une eutrophisation importante à l'endroit où le fleuve se jette dans le Golfe du Mexique, concernant une zone atteignant aujourd'hui 20.000 km².

    Selon Simon Donner, de l'université de Colombie-Britannique, cette eutrophisation rend l'eau du Golfe impropre à la vie des écosystèmes aquatiques, provoquant la mort des organismes sédentaires et la fuite des poissons. Ce phénomène a aussi d'importantes répercussions sur la pêche, mais celle-ci est malheureusement économiquement moins importante que la production de carburant…

    Les Etats-Unis produisent actuellement 19 milliards de litres de bio-éthanol par an au moyen de 140 raffineries. L'objectif, annoncé en 2007 par le président Bush, est d'atteindre 1.300 milliards de litres annuels d'ici 2017.

  • Servais-Jean
    • Posté à 15h59 le 30/03/2008
    • Internaute
      43

    Un documentaire sur les bio-carburants est passé sur TV5.

    La conclusion est qu'un plein de bio-carburant, 50 litres, fait à partir de maïs, représente la nourriture d'un être humain pendant un an.

    Pour la canne à sucre qui ne concurence pas les cultures vivrières pourquoi pas.