
Un sous-préfet suspendu en France pour être "sorti de sa réserve"… Un site internet néerlandais suspendu par un fournisseur d'accès américain pour l'empêcher de diffuser un film anti-islam… Un journaliste converti par le pape en Italie, provoquant un tollé dans la communauté musulmane. Aucun rapport entre ces trois événements? Pas si sûr…
Le point commun, c'est évidemment le débat croissant en Europe sur les limites de la liberté d'expression dès lors qu'on touche à la sphère communautaire. Il est d'ailleurs significatif que ces trois affaires ne concernent pas toutes la même communauté, car si l'on dit l'islam particulièrement sensible à sa représentation publique, il n'est pas le seul. Reprenons les séparément.
L'affaire du sous-préfet de Saintes, Bruno Guigue limogé par la ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie, est assez paradoxale. Le porte-parole du ministère expliquait dimanche soir sur France 2 que ce n'était pas le fond de ce qu'avait écrit Bruno Guigue qui était en cause, mais le fait de ne pas avoir respecté le sacro saint "devoir de réserve". Mais il est évident que si le sous-préfet avait contribué à un forum internet sur la crise économique mondiale, sur l'avenir de l'art contemporain ou sur les nouvelles tendance de la mode masculine, personne n'y aurait trouvé à redire.
Il se trouve que le sous-préfet a exercé sa plume sur Israël, sujet dit "sensible". Il est d'ailleurs l'auteur d'un livre (que je n'ai pas lu) intitulé "Proche-Orient, la guerre des mots", publié en 1998 par les éditions l'Harmattan, et il écrit régulièrement sur le site Oumma.com, "premier site de l’islam francophone sur Internet", comme il se décrit lui-même. Sur ce site (qui n'est pas l'annexe d'Al Quaeda comme certains voudraient le croire...), pas moins de 18 articles sont référencés sous son nom et sa fonction de sous-préfet n'est pas mentionnée.
L'article incriminé, intitulé "Quand le lobby pro-israélien se déchaîne contre l'ONU", constitue en fait une réponse à une tribune publiée dans Le Monde par des intellectuels comme Claude Lanzmann, Pascal Bruckner, Elie Wiesel, etc. Une réponse qui ne fait pas dans la nuance et qui se laisse aller à certaines formules plus que douteuses, comme cette ironie sur le fait qu'en Israël, "grâce à la loi religieuse, on s’interrompt de torturer durant le shabbat". Dans un autre article, Bruno Guigue écrit:
"Il n’est nul besoin d’accréditer la thèse négationniste pour saper la légitimité d’un Etat qui drape son propre fascisme dans la tenue rayée des déportés."
Avec ces formules douteuses, ce normalien et énarque à la plume trop facile est souvent "border line", à la limite d'un antisémitisme ou d'un négationnisme qui le feraient tomber sous le coup de la loi. Mais, on l'a dit, le ministère de l'Intérieur ne lui reproche paradoxalement pas le fond de ce qu'il écrit, mais le simple fait de s'exprimer en violation de ce droit de réserve. Le ministère est évidemment hypocrite car c'est de la question israélienne qu'il s'agit d'abord, de la "question juive" en France aussi. On est là dans le tabou, le malaise, le non-dit, la zone grise de la liberté d'expression en France, et le ministère de l'Intérieur a tort de se cacher derrière une clause administrative pour réduire au silence un haut fonctionnaire dissonnant.
Zone grise encore, s'agissant cette fois de l'islam en Europe. Où se trouve la limite acceptable du débat public, de la critique ou de la satire de la religion musulmane? On se souvient évidemment de la crise suscitée par les caricatures, pour la plupart nulles rappelons-le, du prophète Mohammed dans la presse danoise, qui semble d'ailleurs revenir en deuxième saison.
Cette fois, c'est un "provocateur" néerlandais, le député d'extrême droite Geert Wilder, qui est au centre du débat, avec l'annonce, à grand renfort de publicité, de la prochaine diffusion sur Internet de son film "Fitna" ("la discorde" en arabe), présenté comme un document très provocant sur l'islam, suivie d'un coup de théâtre avec la suspension de son site internet par son fournisseur d'accès, l'américain Network Solution. La société américaine dit avoir reçu "un certain nombre de plaintes".
Personne n'a évidemment vu ce film et certains se demandent s'il existe réellement. Mais il a plongé les Pays-Bas dans un débat douloureux sur les limites de la liberté d'expression. Débat qui avait déjà entouré le personnage, également sulfureux, de Théo Van Gogh, ce cinéaste finalement assassiné en 2004 par un intégriste marocain vivant aux Pays-Bas.
Le gouvernement néerlandais, déjà critiqué dans l'affaire de la protection de l'ancienne députée Ayaan Hirsi Ali, n'a pas voulu, cette fois, transiger à la liberté de ce député de produire un film incendiaire. Dont le résultat sera de rendre les musulmans furieux, ce qui permettra à ce député de les montrer du doigt comme une communauté dangereuse et intolérante… L'interdire serait, dans le même raisonnement, faire la preuve qu'on ne peut pas "tout dire" dès lors qu'il s'agit d'islam: le piège est complet, et le débat public sur la place de l'islam en Europe en sort perdant.

Dernier dossier, celui du journaliste italien Magdi Allam, 56 ans, ex-musulman baptisé par le pape et qui a publié dimanche, dans le grand quotidien Corriere della Sera, dont il est le directeur adjoint, un pamphlet contre son ancienne religion. Il écrit:
"J'ai dû prendre acte que, au-delà du phénomène des extrémistes et du terrorisme islamique au niveau mondial, la racine du mal est inhérente à l'islam, qui est physiologiquement violent et historiquement conflictuel."
Cette prise de position frontale, intervenant au-lendemain de son baptême par nul autre que le pape, s'accompagne d'une critique de la timidité de l'église dans son prosélytisme vis-à-vis des musulmans. On touche là à un domaine explosif, réminiscence des croisades du passé dont le discours intégriste s'inspire et s'abreuve. Magdi devenu Christian Allam sait ce qu'il fait quand il allume cette mèche.
Dans ces trois affaires, de nature très différente, on touche au poids des mots dans un contexte, qu'on le veuille ou pas, de plus en plus communautarisé. La société laïque française ou le communautarisme néerlandais sont confrontés à différentes versions du même problème, auquel il n'y a pas de réponse claire ni évidente. Comment "Vivre ensemble", selon le beau slogan de la journée à laquelle Rue89 s'est récemment associé, sans pour autant renoncer à ce qu'on est et à ses valeurs? Un cap difficile à tenir en ces temps troublés.

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Ce que je trouve déplorable dans le cas du sous-préfet c'est d'abord mettre le devoir de réserve en avant comme argument de licenciement, et ensuite dire que ses propos étaient insoutenables. Or, c'est le fond qui est intéressant, ses propos sont-ils réellement insoutenables et incompatibles avec sa fonction de citoyen ? Je ne le pense pas, personnellement, tout au contraire. Ce qui revient à dire que si le sous-préfet voulait s'exprimer sur les exactions commises par Israel, il devait le faire sous un nom d'emprunt, un pseudo, en toute discrétion, en tout anonymat. Sommes-nous aussi dans le collimateur du gouvernement et des associations sectaires si nous osons donner notre point de vue sur cette question ?
La frontière est ténue entre la liberté d'expression et la liberté de raconter n'importe quoi. Et pour cause : il n'y en a pas vraiment.
C'est la liberté d'expression de Faurisson qu'a défendue Chomsky ; c'est contre la liberté de raconter n'importe quoi que Vidal-Naquet s'est insurgé. Aujourd'hui encore, je serais bien en peine de les départager tant ils me paraissent l'un et l'autre avoir raison ; et aujourd'hui encore je me demande si une loi comme la loi Gayssot est bien l'instrument le plus adéquat.
Dans la confrontation, je me demande en particulier si la censure, fût-elle légale, est un moyen plus probant que le débat. Après tout, les "travaux" de Faurisson se flattaient de méthodes universitaires que Vidal-Naquet n'a eu aucune peine à démonter : c'est bien la démonstration de Vidal-Naquet qu'on retient pour disqualifier Faurisson, pas ses condamnations.
Au-delà du cas du négationnisme "crypto"-nazi, si je suis passé par la loi Gayssot, c'est qu'on peut dater de de ce moment, me semble-t-il, le développement d'une propension à déterminer ce qui est licite ou illicite. Qu'on ajoute à cela le sentimentalisme doloriste ambiant qui infecte jusqu'aux travaux universitaires (lire sur ce sujet le livre de Prochasson, "L'Empire des émotions", chez Démopolis), et le tableau sera édifiant.
Incontestablement, il existe une tentation de l'imprimatur, et elle n'est pas réservée aux instances religieuses. Loi Gayssot plus exaltation victimaire, le cocktail est parfait pour tenter d'instituer, côte à côte, de multiples religions civiles qui, toutes, prétendent à la sacralisation de leurs bases. Le sacré est, avant tout, ce qui ne peut être touché, faute de quoi il serait souillé. C'est précisément ce qui s'est passé dans le cas de Pétré-Grenouilleau, cet historien (pourtant incontestable, lui) des traites négrières qui s'est retrouvé au tribunal.
Enfin, il y a tout de même une chose amusante à observer : les multiples tentatives de censure plus ou moins effective auxquelles nous avons pu assister n'ont jamais fait que donner plus d'audience aux textes mis en cause. On se rappellera même qu'on avait soupçonné (avec quelque motif) Houellebecq d'avoir planifié un coup publicitaire dans ce genre à l'occasion de la parution d'un de ses romans.
Le journaliste Luc Rosenzweig nous écrit:
"en réponse à Pierre Haski
Je suis celui par qui le scandale Guigue est arrivé, par le biais d'une chronique que j'ai faite mardi 18 mars sur RCJ, la radio de la communauté juive.(voir url ci dessous) Le préfet de charente Maritime a eu connaissance de cette chronique et en a fait communication au ministère de l'intérieur. A partir de ce moment la sanction était inévitable: l'entorse à l'obligation de réserve était flagrante, constituée incontestable. Voilà pour la forme. Pour le fond, je m'étonne que Pierre Haski trouve somme toute benin qu'un haut fonctionnaire de la République, dépositaire de l'autorité de l'Etat puisse se laisser aller des propos qualifiés par lui " border line" relatifs au négationnisme, à l'antisémitisme sans que l'autorité réagisse. A-t-on jamais vu de haut fonctionnaire favorable aux positions israéliennes - j'en connais, au Quai d'Orsay et ailleurs - se laisser aller à un tel déferlement de haine envers les ennemis de l'Etat juif? Le cas Guigue est en tout point semblable à celui d'Alain Ménargues, ancien directeur de l'info de RFI, qui n'a pas lui été simplement muté d'office, mais proprement licencié par son employeur pour avoir tenu des propos du même style. Non, Pierre, Madame Alliot Marie n'est pas hypocrite, elle a agi en tant que gardienne du savoir vivre républicain, celui qui permet à une démocratie de ne pas regarder la couleur politique de ses plus éminents serviteurs. Ces dernières années, en France l"Israel bashing" est devenu un exercice sans risque, puisque l'Etat juif a pour principe de ne jamais attaquer en justice ceux qui le diffament allègrement. Dans le cas Guigue Il ne s'agit pas d'une atteinte à la liberté d'expression, mais au contraire d'un rappel salutaire des règles qui permettent son exercice. Enfin, plus généralement, le site rue89 me semble faire bien peu de place, dans les articles qu'il publie, à ceux qui ne sont pas au diapason de la vulgate gauchiste sur la question du proche orient. c'est bien dommage; http://www.radiorcj.info/reecouter_detail.tpl?sku_arch=32451366385105235
l'expression "vulgate gauchiste" situe assez bien le propos sur le terrain idéologique : la discrimination à priori de toute opposition par sa disqualification "morale" est également un "exercice sans risque" dans notre pays...
Je voudrais simplement poser à ce monsieur une simple question : l'antisionnisme et l'antisémitisme se confondent-ils? Peut-on être farouchement opposé au racisme à l'égard des juifs et simultanément hostile à la gestion politique, sociale et militaire de l'état d'Israël (il est frappant d'ailleurs que vous n'employez que l'expression "état juif" pour un pays de 7 millions d'habitants dont 25% n'est pas de confession juive)?
Les propos de monsieur Guige sont inacceptables en la forme et sur le fond. Ils ne sont cependant pas les premiers de sa part et son comportement sur ce terrain était connu de longue date. La réaction du ministre de l'intérieur est donc bien "hypocrite".
L'instrumentalisation prosionniste de cet antisémisisme, à laquelle vous précodez apparement, ressort plus ou moins du même mode opératoire. La question, tragique et effroyablement complexe, du conflit israélopalestinien mérite peut-être mieux qu'un choix binaire entre la défense aveugle d'Israël et de ses égarements d'un côté ou la justification non moins aveugle du radicalisme palestinien et de son instrumentalisation par les mouvances terroristes moyen-orientales les plus diverses.
Vous savez sans doute mieux que moi combien Israël et le protoétat palestinien sont les enjeux d'un conflit qui les dépasse largement. Ramener ce conflit à la seule question de l'antisémistime ou du racisme anti-arabe (composantes importantes mais loin d'être uniques) est aussi réducteur que contreproductif.
"Enfin, plus généralement, le site rue89 me semble faire bien peu de place, dans les articles qu'il publie, à ceux qui ne sont pas au diapason de la vulgate gauchiste sur la question du proche orient. c'est bien dommage;" ne me paraît pas relever de ce "savoir faire républicain" auquel vous semblez si attaché.
Et c'est bien dommage...
Lisez Machiavel et vous comprendrez tout ! Mais si la grosseur de l’ouvrage vous décourage un certain Joly a publié « Dialogue aux enfers » entre Machiavel et Montesquieu. Voilà comment Machiavel imagine la presse du Prince :
« Cette manipulation commence par un contrôle des publications, puis par une organisation des journaux afin de donner l'impression de liberté de la presse. Le bruit causé par le flots d'informations permet alors de dissimuler le fait que l'essentiel n'est jamais mis en cause, et que seules des anecdotes insignifiantes font la une.
« [...] A l'aide du dévouement occulte de ces journaux publiques, je puis dire que je dirige à mon gré l'opinion dans toutes les questions de politique intérieure ou extérieure. J'excite ou j'endors les esprits, je les rassure ou je les déconcerte, je plaide le pour et le contre, le vrai et le faux. Je fais annoncer un fait et je le fais démentir suivant les circonstances ; je sonde ainsi la pensée publique, je recueille l'impression produite, j'essaie des combinaisons, des projets, des déterminations soudaines, enfin ce que vous appelez, en France, des ballons d'essai. Je combats à mon gré mes ennemis sans jamais compromettre mon pouvoir, car, après avoir fait parler ces feuilles, je puis leur infliger, au besoin, les désaveux les plus énergiques ; je sollicite l'opinion à de certaines résolutions, je la pousse ou je la retiens, j'ai toujours le doigt sur ses pulsations, elle reflète, sans le savoir, mes impressions personnelles, et elle s'émerveille parfois d'être si constamment d'accord avec son souverain. On dit alors que j'ai la fibre populaire, qu'il y a une sympathie secrète et mystérieuse qui m'unit aux mouvements de mon peuple. »
Et encore :
« [...] Le bruit occasionné par l'agitation du gouvernement donnera l'impression du mouvement et du progrès. C'est encore grâce à la presse que le spectacle de cette immobilité spectaculaire permet de tromper le peuple :
« [...] les masses consentent à être inactives, mais à une condition, c'est que ceux qui les gouvernent leur donnent le spectacle d'une activité incessante, d'une sorte de fièvre ; qu'ils attirent constamment leurs yeux par des nouveautés, par des surprises, par des coups de théâtre ; cela est bizarre peut-être, mais, encore une fois, cela est. [...] en conséquence, je ferais, en matière de commerce, d'industrie, d'arts et même d'administration, étudier toutes sortes de projets, de plans, de combinaisons, de changements, de remaniements, d'améliorations dont le retentissement dans la presse couvrirait la voix des publicistes les plus nombreux et les plus féconds. »
Et aussi :
« Le président doit paraître jeune, dynamique, faire semblant de faire bouger les choses, ce qui lui permet de se légitimer contre des institutions qui ne seront plus jugées selon leur utilité et le droit, mais selon la valeur, positive en démocratie, de jeunesse. L'hagiographie médiatique permet de disposer des institutions à son gré sans que cela apparaisse sous le jour plus véritable d'un coup de force :
« [...] Mes principes, mes idées, mes actes seraient représentés avec l'auréole de la jeunesse, avec le prestige du droit nouveau en opposition avec la décrépitude et la caducité des anciennes institutions. »