Deux journalistes livrent ce jeudi une enquête sur « L’Incroyable histoire du compte japonais de Jacques Chirac ». Entretien.

Il y a eu la disparition de Ben Barka, les diamants de Bokassa, la mort de Robert Boulin… Il y a désormais l’affaire du compte japonais de Jacques Chirac. Autant de révélations qui agitent le pouvoir, sans que l’on ne connaisse le fin mot de l’histoire. Autant de révélations qui viennent et reviennent au compte goutte, au gré de la publication de livres d’enquête.
Le dernier en date arrive en librairie ce jeudi. Il est signé Nicolas Beau, directeur de la rédaction de Bakchich, et Olivier Toscer, grand reporter au Nouvel Observateur. Le titre parle de lui-même: « L’incroyable histoire du compte japonais de Jacques Chirac » (éd. Les Arènes*). Ou comment deux journalistes, qui sont quasiment les seuls à croire depuis plusieurs années à l’existence de ce compte, entendent finir de démontrer qu’ils ne faisaient pas fausse piste.
Comme dans toutes ces affaires, donc, ne vous attendez pas à y voir le fac similé d’un document faisant office de preuve irréfragable. Mais l’enquête n’en fourmille pas moins de preuves confondantes pour l’ex-Président, de rétablissements de vérités ou de dénonciations de mensonges.
Une enquête qui a commencé en 2001, quand Nicolas Beau, alors au Canard enchaîné, apprend que la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) enquête sur un compte que détiendrait au Japon le président de la République en exercice. Sur ledit compte, 300 millions de francs.
Rondot « connaît tout sur ce compte japonais »
Deux documents vont alors venir étayer son information. Une note faisant état de l’existence du compte bancaire et signée d’Atama, alias Jean-Claude Guillot, chef de poste des services secrets français à Tokyo. Elle est adressée à trois membres de la DGSE, dont Gilbert Flam, ancien juge d’instruction devenu chef des affaires réservées. Le seul des trois destinataires, selon les auteurs, à rechercher la vérité. Une volonté qui sera contrariée en juin 2002, quand cet homme, par ailleurs encarté au Parti socialiste, « est enfin débarqué ».
Une note et un PV d’audition. Celui du général Rondot, spécialiste des renseignements missionné pour enquêter sur l’enquêteur. Dans le cadre de l’affaire Clearstream, les deux juges d’instruction Huy et Pons l’interrogent fin mars 2006. Au cours de l’entretien, une confidence: le compte existe… et il a été ouvert en 1992. Les juges ignoraient cette précision, qui ne figurait pas dans les documents saisis quelques jours plus tôt au domicile du général.
Flam et Rondot, deux personnages centraux dans cette affaire. Le premier « a beaucoup inquiété Jacques Chirac », expliquent les auteurs, mais il « est aujourd’hui dans le déni absolu ». Le second « connaît tout sur ce compte japonais », bien plus même qu’il ne veut bien le dire:
Un compte qui aurait été ouvert à la Tokyo Sowa Bank. Etablissement dirigé par le sulfureux Shoichi Osada, dont les affaires vont rapidement péricliter. En 1999, la banque est déclarée en faillite et son patron fait un séjour en prison. Peu avant, écrivent les deux journalistes, le magazine japonais Shukan Gendai avait dressé « un portrait peu flatteur du banquier »: harcèlement sexuel des secrétaires, relations troubles avec le milieu du spectacle et de l’immobilier, goûts de luxe…
Du Japon à la Polynésie française
Entretemps, entre l’ouverture du compte et la faillite, ce même Shoichi Osada a été nommé en France chevalier de la Légion d’honneur en 1994, puis officier en 1997. A chaque fois, « à la demande de Jacques Chirac ».
Une fois le compte localisé, restait à découvrir la provenance de l’argent. Les auteurs évoquent deux pistes. La filière polynésienne avec Gaston Flosse, baron de la chiraquie qui tente de régner depuis 1972 sur les cinq archipels français, en principal protagoniste grâce à sa « facilité à dégager du cash ». Et une fondation toujours présente en France et au Japon, fondée par Ryoichi Sasakawa, « criminel de guerre devenu milliardaire » aujourd’hui décédé. De l’argent, en tout cas, qui aurait servi à développer « les pratiques clientélistes » de Jacques Chirac:
Les notes de la DGSE, les liens entre Jacques Chirac et le Japon, ses relations aussi avec la Polynésie… « Tout mis en perspective, à la fin on se dit que c’est évident que ce compte existe », en conclut Nicolas Beau. Ils n’ont pas la preuve irréfragable? Vrai, mais: « Nous, on est des journalistes, on ne peut pas faire des perquisitions dans les banques. »
La « diplomatie du chéquier » de Chirac
Les deux auteurs espèrent que ce livre poussera juges et policiers à aller plus loin. Car « ce qui est intéressant, au-delà de ces petites économies qu’il avait au Japon », est de voir que « Jacques Chirac a mené une politique étrangère qui ressemble à ce qu’on peut appeler une diplomatie du chéquier »:
Nicolas Beau et Olivier Toscer attendent désormais une réaction de la part de l’ancien Président, qui a toujours refusé de s’entretenir avec eux. De l’ex-Président ou de son entourage. L’avocat de Jacques Chirac, Jean Veil, a promis une action en justice à quiconque évoquerait ce compte. Chiche, lui rétorquent les auteurs. « Tant mieux s’il le fait, il y aurait au moins une enceinte judiciaire où les choses pourraient être débattues. »
Ils ne sont pas les seuls à le souhaiter. Leur ouvrage reprend une interview réalisée par Rue89 en mai 2007. Eva Joly, ancienne juge d’instruction au pôle financier du TGI de Paris, confiait:
« Il me semble vital qu’une enquête soit faite sur les rumeurs très persistantes, et maintenant aussi sur les documents qui existent, sur l’existence d’un compte au Japon qui appartiendrait [à Jacques Chirac]. »
► L’incroyable histoire du compte japonais de Jacques Chirac de Nicolas Beau et Olivier Toscer - éd. Les Arènes - 250p., 19,80€.
* Les Arènes est membre de la société des Amis de Rue89.









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J’ai abordé à deux reprises dans mes livres cette question du compte japonais. Dans Jacques Chirac, une biographie (Flammarion), et « Dans le secret des services » (Denoël). Bien que ce ne soit guère romanesque, j’ai toujours douté de l’existence de ce ou de ces comptes.
Voici ce que j’ai écrit dans mon dernier ouvrage, publié en 2007 :
Nous sommes en juin 2002, un mois plus tôt, Jacques Chirac a été enfin élu glorieusement à la Présidence de la République. Dûment « informé » par des proches, le nouvel élu est convaincu que la DGSE a tenté de le déstabiliser avec la complicité de certains agents proches des socialistes, en initiant au cours de l’année 2001 des enquêtes sur le financement étranger de la campagne présidentielle, et en particulier sur des liens supposés entre le Président de la République et des financiers japonais et la fondation Fuji-Sankei.
Il y a bien eu enquête, elle dure depuis 1996. Le dossier comporte une série de rapports émis par le chef du bureau DGSE de Tokyo. Diffusé auprès de cinq destinataires, signé Atama, daté du 11 novembre 1996, le premier compte-rendu s’appuie non sur un article de journal mais sur les dénonciations d’un informateur masqué, « Jambage ». Il est reproduit par le Canard Enchaîné le 15 novembre 2006.
Les informations concernant la participation du Président aux travaux de la fondation ont été publiées d’abord au Japon – mais les références n’ont jamais pu être retrouvées – et en France par Le Figaro en 1993. Dans sa biographie de Jacques Chirac publiée en 2002, l’auteur a écrit, sans être démenti :
» À partir de 1988, et au moins jusqu’à 1994, Chirac reçoit au surplus chaque année 100 000 $ en argent liquide pour couvrir ses » frais » en tant qu’expert désigné auprès du Jury du Prémium impérial au Japon. Soit, en fonction du taux de change, de 91 000 à 104 000 euros par an. «
Un nouveau rapport est rédigé, en 2000, à propos de la faillite de la banque de M. Osada. L’information est répercutée par Le Monde, 22 juin 2002 :
» M. Chirac avait, semble-t-il, rencontré au moins une fois le banquier Shoishi Osada: en 1994, il avait passé une nuit dans son luxueux hôtel, sur l’île d’Awashima. »
Un témoin proche de la DGSE raconte comment la question a été soulevée à partir de données recueillies par l’analyste du secteur Asie qui a découvert dans des journaux japonais l’évocation de contacts possibles entre Jacques Chirac et des financiers japonais, notamment le banquier Shoishi Osada.
« Comme toujours dans ce cas, l’analyste a rédigé une « note pour informer « , dupliquée à tant d’exemplaires qu’on ne peut pas savoir d’où est partie la fuite. On cite à cette occasion le nom [de Gilbert Flam] un magistrat détaché à la DGSE, à tort, très probablement ! »
L’information est reprise et développée par Le Canard Enchaîné, 17 mai 2006. Les montants versés et leur utilisation restent toujours aussi incertains… et non prouvés.
Dès les premiers échos sur cette affaire, Jacques Chirac prend feu. Non seulement il dément tout en bloc, et il ne cessera jamais de démentir, mais encore il exige que toute la lumière sur les conditions de cette enquête. Il soupçonne une manipulation de la gauche pour le déstabiliser. Sont écartées Les procédures de contrôle interne à la DGSE, laquelle est d’autant plus dans la ligne de mire de l’Élysée qu’elle est dirigée par un homme qualifié « de gauche », l’ambassadeur Jean-Claude Cousseran.
La mission exceptionnelle et extraordinaire d’investigation est confiée au général Philippe Rondot, le CROS du ministère de la Défense.
Il conclut rapidement que les recherches effectuées par la DGSE au Japon sont normales. Le préfet Jean-Jacques Pascal, ancien directeur de la DST, rappelle pour sa part que jamais son service n’a travaillé sur cette question.
Le Président de la République impose pourtant une purge générale. Supposant exact que Cousseran aie couvert cette histoire de dossier japonais, fidèle à sa pratique constante, le nouveau Président l’écarte pour placer un fidèle, Pierre Brochand.