Les 9, 10 et 11 mars derniers, le personnel local des établissements français en Egypte s'est mis en grève pour protester contre une vague de licenciements. Narration.

Monsieur T. est Egyptien. Il a 35 ans. Il s'est marié à Madame T. en septembre dernier et tous deux attendent un petit T. pour la fin de l'été. Ils viennent de contracter un prêt pour s'acheter une maison dans une lointaine banlieue du Caire. Monsieur T. est informaticien et était recruté local de l'Ambassade de France depuis neuf ans. Monsieur T. gagnait 3000 livres égyptiennes, 350 euros par mois. Il y a trois semaines, il a reçu une lettre de convocation de la part de la direction pour parler « de son avenir professionnel ». Un entretien au cours duquel on lui a laissé le choix. Démission avec indemnités ou licenciement. Un dilemme, couteau sous la gorge, puisque Monsieur T. disposait de 24 heures pour faire connaître sa décision. Monsieur T. est aujourd'hui licencié.
Monsieur T. n'est pas le seul dans cette situation. Ils sont dix à avoir été remerciés. Quatre autres ont choisi la démission. Tous travaillaient pour le Centre français de culture et de coopération du Caire (CFCC), le bras culturel de l'Ambassade, un espace dédié au dialogue entre les cultures. Aucun n'a souhaité divulguer son identité.
Manque de transparence
A l'origine de ces licenciements, la direction du CFCC invoque une restriction budgétaire de 11% et la volonté d'injecter plus de moyens dans la coopération universitaire. L'argument est loin de convaincre la CFDT-MAE. Le seul acteur syndical au sein des établissements culturels d'Egypte y voit plutôt un zèle de la direction poussé à son paroxysme, devançant ainsi les demandes du ministère des Affaires étrangères en matière d'économie. « Paris s'est engagé à ne pas prononcer de licenciements en 2008. La direction du CFCC a donc pris une initiative unilatérale et qui n'a rien à voir avec la réalité », affirme un délégué syndical.
Madame F. est conseillère pédagogique pour le CFCC depuis dix-sept ans. Cette Franco-égyptienne a refusé tout net de démissionner et elle s'interroge encore sur le pourquoi de ce dégraissage : « Les salaires des contrats locaux atteignent à peine la moitié du Smic. Une restructuration ? Moi je rigole doucement. » Et il y a effectivement de quoi rire quand on sait qu'un attaché de coopération en Egypte gagne 6000 euros par mois et que le licenciement de quatorze employés locaux ne permet même pas d'économiser l'intégralité de son salaire.
La confection de la liste des préposés au départ soulève elle aussi des questions. Pourquoi un tel plutôt qu'un autre ? Personne ne semble détenir la clé de cette sélection qui paraît alors arbitraire. Les chefs des différents services assurent, quant à eux, ne pas avoir été consultés. Le ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, n'a pas donné de suite favorable à la lettre de la CFDT.
Il y a également le comment qui laisse employés et syndicats perplexes, voire abasourdis. En plus de dénoncer l'absence d'un plan social cohérent, les délégués syndicaux pointent du doigt la brutalité de la méthode. Après avoir refusé la démission, Monsieur T. a été mis en « congé d'office ». Il s'est vu interdire l'accès à son bureau et a dû rassembler en quelques minutes ses affaires dans un sac-poubelle, avant que la sécurité n'intervienne. Des tentatives d'intimidations ont également eu cours pour dissuader certains employés locaux de faire grève.
La francophonie est morte, vive la francophonie !
Les trois jours de grève auront été vains. Malgré une belle participation des recrutés locaux, -169 sur 220 employés travaillant pour les institutions françaises (ambassade, consulat…)- la direction du CFCC n'est pas revenue sur sa décision.
Madame S. a 58 ans. Elle est à deux ans de la retraite et pourtant ses quinze ans de maison ne l'auront pas sauvée. Elle ne comprend toujours pas l'attitude de sa direction, qu'elle juge insultante. « Moi je m'attends à des remerciements de la France, et non pas à ce traitement. Dans ma famille, nous sommes francophones et francophiles depuis des générations. C'est par amour de la France que je travaille ici », lâche-t-elle, le visage empourpré. « Ces licenciements sont un geste d'ingratitude vis-à-vis de ceux qui font vivre la culture et la langue françaises en Egypte », ajoute une déléguée syndicale à ses côtés.
Mauvaise blague du calendrier, le mois de mars célèbre la francophonie. Comment croire alors à la sincérité de la direction du CFCC, quand elle cite en première page de son programme mensuel les propos d'Adbou Diouf, le secrétaire général de la francophonie : « Militer en faveur de la diversité culturelle, c'est faire le choix des relations entre les peuples fondées sur l'ouverture, le respect et la tolérance, sur la reconnaissance de l'autre dans sa différence mais aussi dans sa ressemblance » ?

























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De S.
10H39 | 18/03/2008 |
Je ne vois pas sur la photo les travailleurs français du CFCC. Ne se sentaient-ils pas concernés par le sort réservé à leurs collègues « locaux » ?
De Monelle
10H45 | 18/03/2008 |
Je viens de lire ce témoignage et mon estomac se crispe de haine…
J'ai enseigné à l'étranger pendant quelques années avant de jeter l'éponge (dans ces fameux centres culturels et autres alliances françaises) : la misère de tous ces « soldats » de la francophonie, je la connais bien pour l'avoir côtoyée. Moi j'avais de la chance : en tant que française et titulaire d'une maîtrise, j'étais payée environ 600 euros par mois (pour 25h de cours /semaine). Plus tard j'ai fait mieux : je suis devenue Volontaire International et pour 1500 euros/mois (une fortune ! j'en ai pleuré en lisant ma première feuille de paie), je me suis retrouvée en plein cœur d'une ambassade à faire le travail d'un coopérant (qui comme l'article l'indique gagne effectivement autour de 5000/6000 euros par mois). Un an plus tard, mon poste a été supprimé pour « restriction budgétaire ».
Mais savez-vous combien gagne un ambassadeur ? Environ 15 000 euros par mois, sans compter les avantages en nature (logement de fonction, voiture avec chauffeur…). Passons sur l'effroyable écart de salaires… Après tout, hein ? le risque du métier mon bon monsieur… On n'envoie pas un ambassadeur risquer sa vie au Cambodge sans indemnité compensatrice.
Ce que je retiens de ces années, ce qui me met la haine quand je lis les témoignages de ces pauvres gens, c'est le mépris. Mépris pour les sous-payés qui font pourtant tourner la machine (et qui ont un véritable amour pour la langue et la culture françaises), arrogance de colons (toujours très vivace parmi le personnel d'ambassade et les « expats » en général..).
Je suis rentrée en France parce qu'à l'étranger je ne pouvais pas exercer dignement mon métier. Je suis rentrée en France parce qu'à l'étranger j'avais honte d'être française, comme « eux »
à Monelle
De jjezfm
Internaute | 10H56 | 18/03/2008 |
effectivement, on a honte
la période du colonialisme ne finira donc jamais ?
à jjezfm
De bzit
12H14 | 18/03/2008 |
Honte de quoi ?
D'être dans un pays qui a un énorme déficit parce qu'il dépense de l'argent sans compter depuis le début des années 80s.
Il est bien sur honteux de payer certains 6000 et d'autres 350 euros… Toutefois ça arrive bien souvent dans le monde capitaliste. On en ressent un manque d'humanité. Il est clair qu'il faut changer le mode de fonctionnement. Mais malheureusement on est bien loin de l'exemple suédois ou danois ! !
De Olif _archipolak
varsolidaire a la bonne cause | 12H04 | 18/03/2008 |
J'ai beau chercher, je ne vois pas de bonnes nouvelles a l'horizon…
Tout ce qui a trait a la politique francaise d'interieur comme a l'etranger ressemble a une frenesie d'egoisme et de venalite au detriment d'une image, d'un savoir vivre qui du statut de discutable est passe au stade de l'intolerablement pas credible.
Le pire dans l'affaire, c'est que ce sont les habitants locaux qui se font virer, alors qu'ils avaient des missions culturelles ou educatives (payees au 10eme d'un francais pour la meme mission)qui avaient pour but de promouvoir la diversite culturelle.
De plus ce sont des regles « preventives », genre pour l'instant on a encore des sous, mais on te vire maintenant pasque demain on sait pas !
Vive la culture, vive l'egalite la fraternite, si demain on se prend un retour de flamme de toutes les « nouvelles valeurs » qu'on est entrain de vehiculer, je me serai depuis longtemps fait naturaliser polonais ! ! !
De Olif _archipolak
varsolidaire a la bonne cause | 12H34 | 18/03/2008 |
Pour info je ne parle pas de me faire naturaliser polonais pour rigoler, j'y habite depuis environ deux ans, je travaille pas comme expat », je suis dans une boite polonaise, je gagne moins de 3000 zlotys par mois (830 euros ce qui est super bien ici) en tant qu'architecte (bac +6). J'ai eu des echos d'expats purs de durs ici qui ont aussi des missions culturelles payees a la francaise (2000 euros) parmis des polonais qui font la meme chose (eux pour 2000 zlotys, diviser par 3,6 pour les euros).
Ici la culture francaise etait tres bien repandue et appreciee, et maintenant les gens s'y desinteressent au profit d'autres pays et cultures (ceux qui ne leur ont pas tourne le dos pour leur arrivee dans l'UE pour des histoires de plombiers debiles).
Mais pour le cas de l'egypte ce n'est plus un declin, c'est un geste mesquin qui profite a qui ? je vous le demande.
De pablico
13H37 | 18/03/2008 |
Quand on veut économiser, ou « rentabiliser » on fait des économies sur des postes lourds, et pas des économies de bouts de chandelles ! !
Où est le bon sens ?
Le bon sens fond il au soleil ?
Le bon sens perd de sa valeur avec les distances ?
Le bon sens perd il de sa valeur avec la couleur, ou la nationalité ?
De daniele
14H25 | 18/03/2008 |
il n'y a pas de bon sens,lorsque l'on constate a quel niveau la culture est placée en France ce qui se passe pour ces personnes n'a rien de surprenant,même si le procédé reste du plus bas niveau.Gardons en mémoire que pour les industries qui sevissent en France le système marche aussi de cette manière envers les employés. Ceci exprimé cela n'excuse rien a cette méthode odieuse.
De panzon
15H21 | 18/03/2008 |
Comme vous, je suis choquée par ces manières d'agir. D'autant plus que je compte plusieurs amis parmi ces Egyptiens menacés de licenciements car j'ai moi même travaillé au CFCC il y a deux ans. Quelques réflexions à la volée. Dans l'absolu, les salaires des employés égyptiens sont plutôt bons (3000 dans l'exemple cité dans l'article) contre un salaire moyen (en 2005 au moins) de 400 livres pour l'ensemble de la société égyptienne. Certes ils sont ridiculement bas par rapport aux Français. Ce qui me choque n'est pas tant le salaire de l'ambassadeur (qu'on ne va tout de même pas payer au lance-pierre, c'est ridicule) que les différences de rémunération à postes à peu près équivalents (de l'ordre de 5 fois plus dans mon cas). Mais il me semble logique de payer plus un Français qui s'expatrie et doit tout payer au prix fort qu'un Egyptien intégré dans une société avec des solidarités familiales et des « avantages » par rapport aux étrangers. A simple titre d'exemple, les étrangers paient les loyers beaucoup plus cher en raison, entre autres, de la loi Nasser qui protège certains égyptiens contre les augmentations. Ils paient aussi plus cher le concierge, l'éboueur etc. Et se font rouler dans la farine à longueur de journée. Mais c'est le jeu : -)) ! ! Par ailleurs, la politique d'économie de l'ambassade ne date pas d'hier. Depuis au moins cinq ans, ils mènent une politique de restriction budgétaire qui ne s'est pas tout de suite traduite par des licenciements abusifs. Reste que je suis écoeurée pour ces employés qui sont effectivement très attachés à la France et plein de qualités humaines et professionnelles.
à panzon
De Monelle
16H58 | 18/03/2008 |
Ce que vous dites est juste. Je ne connais pas l'Egypte mais le jeu dont vous parlez a lieu dans de nombreux pays. Il peut d'ailleurs s'avérer angoissant quand ont est française avec un salaire « à l'égyptienne ». Vous me direz : pourquoi partir dans de telles conditions ? Eh, pour le voyage et les rencontres, que diable !
Reste que je suis convaincue qu'on peut faire de plus vastes économies en rationalisant les revenus de certains diplomates… Certes, « ridicule de les payer au lance-pierre », mais si un salaire de 15 000 euros par mois ne vous choque pas, moi si. (Et encore, je suis très en-dessous de la réalité, sous doute un reste de servilité diplomatique… Voir le lien ci-joint pour ceux que ça intéresse :
http://www.lesamisdanticor44.blogspot.com/2008/01/ambassadeurs-de-tout-l…)
à Monelle
De panzon
17H30 | 18/03/2008 |
D'accord avec vous pour les voyages et les rencontres mais les ambassades et entreprises auraient bien du mal à recruter avec ce seul argument de vente ! Quant aux émouluments présumés de l'ambassadeur, je gagne 10 fois moins que lui et sans aucun avantage. Donc, oui, dans l'absolu 15 000 euros me choquent. Mais soyons réalistes, vu les salaires mirifiques des « grands » de chaque profession (politique, patrons, artistes, sportifs, journalistes etc), ils ne me semblent pas usurpés !
à panzon
De Monelle
16H58 | 18/03/2008 |
Ce que vous dites est juste. Je ne connais pas l'Egypte mais le jeu dont vous parlez a lieu dans de nombreux pays. Il peut d'ailleurs s'avérer angoissant quand ont est française avec un salaire « à l'égyptienne ». Vous me direz : pourquoi partir dans de telles conditions ? Eh, pour le voyage et les rencontres, que diable !
Reste que je suis convaincue qu'on peut faire de plus vastes économies en rationalisant les revenus de certains diplomates… Certes, « ridicule de les payer au lance-pierre », mais si un salaire de 15 000 euros par mois ne vous choque pas, moi si. (Et encore, je suis très en-dessous de la réalité, sous doute un reste de servilité diplomatique… Voir le lien ci-joint pour ceux que ça intéresse :
http://www.lesamisdanticor44.blogspot.com/2008/01/ambassadeurs-de-tout-l…)
à panzon
De Monelle
16H59 | 18/03/2008 |
Ce que vous dites est juste. Je ne connais pas l'Egypte mais le jeu dont vous parlez a lieu dans de nombreux pays. Il peut d'ailleurs s'avérer angoissant quand ont est française avec un salaire « à l'égyptienne ». Vous me direz : pourquoi partir dans de telles conditions ? Eh, pour le voyage et les rencontres, que diable !
Reste que je suis convaincue qu'on peut faire de plus vastes économies en rationalisant les revenus de certains diplomates… Certes, « ridicule de les payer au lance-pierre », mais si un salaire de 15 000 euros par mois ne vous choque pas, moi si. (Et encore, je suis très en-dessous de la réalité, sous doute un reste de servilité diplomatique… Voir le lien ci-joint pour ceux que ça intéresse :
http://www.lesamisdanticor44.blogspot.com/2008/01/ambassadeurs-de-tout-l…)
De gribouillemoqueur
17H35 | 18/03/2008 |
Cette histoire est symptomatique de la société française d'aujourd'hui. si vous n'êtes ni un fonctionnaire, ni un salarié en CDI mais un contractuel de la fonction publique ou un intérimaire. Vous serez le premier à subir les plans d'économie et les restructurations qui vont avec. Nous sommes un Etat de droit où le sort de d'une personne dépend moins du mérite personnel que des droits qui lui sont attachés.
La logique voudrait qu'on choisisse le moindre mal, qu'on protège les plus faibles, par exemple en gardant plusieurs emplois égyptiens, quitte à sacrifier l'emploi d'un fonctionnaire français. Mais ce serait mésestimer la déchéance morale et civique dans laquelle la France est tombée. Une forme de rationalité administrative qui protège systèmatiquement les mêmes.
De le procureur
15H55 | 19/03/2008 |
Le blog de mon association (Anticor 44) étant cité dans les commentaires pour cet article je souhaite apporter quelques précisions :
- mon article précité est un résumé du chapitre d'un livre d'Yvan Stephanovitch « Aux frais de la princesse » qui consacre une étude détaillée sur le thème
- cette affaire est en tout cas bienvenue pour démontrer notre méconnaissance sur l'existence d'une lutte des classes dans la fonction publique : privilégiés d'en haut et privilégiés d'en bas. Face à l'ignorance entretenue, le réel fait surface
De solalbébé
analyste | 18H18 | 19/03/2008 |
remerciements au groupe IAM qui, lors d'un concert aux pyramides de Guizeh la semaine dernière, a eu un petit mot de solidarité pour les sacrifiés du centre culturel français.