"Je prendrai mes médicaments et je mourrai"

La justice française a refusé la demande de suicide assisté de Chantal Sébire. En Oregon, c'est possible depuis dix ans.


Un couloir de l'hôpital Lariboisière, à Paris (Gilles Coulon/Tendance floue).

Ray Carnay avait pris ses dispositions pour mourir. Quand je l’avais rencontré l’an dernier, dans son petit pavillon à Eugene en Oregon, il m’avait montré son texte sur son ordinateur. "Je remercie tous ceux qui sont venus… " Un texte minutieusement écrit qu’il voulait enregistrer sur un CD pour qu’il soit diffusé à ses funérailles. "Ça va être une sacrée cérémonie…"

Dans son petit pavillon, il m’avait expliqué toute son organisation. Il voulait que soient présents un rabbin, parce qu’il est juif, et un pasteur "pour tous mes amis chrétiens"... Ses fils et ses amis seraient là, il les préviendrait quatre jours avant sa mort. Il prendrait alors les médicaments que lui aura prescrits un médecin. "Je tomberai dans le coma et je mourrai en quelques heures."

Un patient sain d'esprit, avec un pronostic vital de moins de six mois

Quand on s’est rencontré, Ray, un veuf de 84 ans, ne pesait plus qu’une cinquantaine de kilos. Un disque passait un enregistrement d’une cérémonie où il avait chanté à Chicago en 1948. Sa voix de baryton avait envahi le salon. Dans son fauteuil, Ray accompagnait l’air en bougeant les lèvres. Aucun son. Un des effets de son cancer de la gorge.

Il avait alors un pronostic vital de moins de six mois, une des conditions pour avoir recours à la loi "mort dans la dignité" de l’Oregon, et pouvoir obtenir d’un médecin une ordonnance pour un cocktail mortel. Le médecin, autre condition, a aussi jugé Ray sain d’esprit, mentalement capable de prendre cette décision.

Votée en 1997, la loi d’Oregon, unique aux Etats-Unis, est entrée en vigueur en 1998. Depuis, elle a permis le décès de plus de 300 habitants de l’état. Près de 500 autres ont demandé les médicaments mais ne les ont pas utilisés.

Beaucoup moins que ce à quoi on s’attendait, d’après George Eighmey de l’association Compassion and Choices qui défend le droit au suicide assisté. "Il n’y a pas eu de morts en masse, comme le prédisaient les adversaires de la loi". Pas plus qu’il n’y a eu de mouvement massif d’immigration de tous les seniors suicidaires du pays.

Et contrairement à ce que les détracteurs annonçaient, la loi n’est pas devenue la solution de ceux qui ne peuvent pas s’offrir de traitements médicaux: parmi les 46 personnes qui y ont eu recours en 2006, un seul n’avait pas de couverture médicale.

"Ce sont les plus indépendants qui prennent les médicaments"

George Eighmey m’avait expliqué qu’il arrivait "assez bien à deviner quels sont ceux qui prendront les médicaments". Cela n’a pas grand-chose à voir avec leur niveau de douleur, selon lui, "ce sont les plus indépendants, ceux à qui l’idée d’avoir perdu le contrôle de sa vie est la plus insupportable". C’est effectivement en ces termes que Ray Carnay parlait du temps qu’il lui restait. "J’ai la possibilité de décider."

Sur le mur de l’escalier de son petit pavillon, il y avait des photos de George et Barbara Bush, les parents du président américain, des bristols d’invitation à des cérémonies républicaines. Si la loi sur le suicide assisté a d’abord été défendue par des démocrates progressistes, ses partisans sont nombreux aussi dans les rangs du parti républicain.

Dans les efforts que mène Compassion and Choices pour faire adopter des lois similaires dans d’autres états, il y a "une forme de droite avec laquelle on peut travailler" note Florent Morellet, un Français qui préside l’antenne new-yorkaise de l’association: c’est la frange libertaire du parti républicain, formée de gens qui ne supportent pas que le gouvernement mette son nez dans les affaires privées, et ne les laisse pas choisir eux-mêmes les conditions de leur mort.

Malgré une opinion publique favorable, aucun autre état n'a imité l'Oregon

L’Oregon est pour le moment le seul état aux Etats-Unis où cette pratique est autorisée, une première que George Eighmey explique par la présence d’une population peu pratiquante en matière de religion et le goût de cet état pour l’expérimentation (c’est là par exemple que fut autorisé en premier le vote par correspondance, tandis qu’une autre loi oblige tous "les détenus à travailler autant que les contribuables").

Malgré une population américaine favorable au droit à mourir, aucun autre état n’a adopté la même loi. Florent Morellet explique ce décalage par la passion qu’inspire le projet de loi chez ses adversaires. "Pour les 25 % de gens qui sont contre, c’est une question qui prime en politique", alors que les trois quarts d’Américains qui y sont favorables ne choisiront pas un candidat politique en fonction de sa position sur le sujet.

En attendant, les associations de défense du "droit à mourir dans la dignité" ont revu leur communication, d’abord en bannissant le mot suicide. Un sondage Gallup indique que 58% des Américains sont favorables au "suicide assisté médicalement". Mais quand on leur pose la question en remplaçant la formule par "l’aide médicale à mourir", le pourcentage passe à 75%.

La loi de l’Oregon s’intitule "la mort dans la dignité", et l’association Compassion and Choices est née de la fusion de deux groupes militants "Compassion in Dying" (la compassion dans la mort) et "End of Life Choices" (les choix de fin de vie). "On a gardé les mots compassion et choix, et enlevé ceux qui dérangeaient", ironise Florent Morellet.

"Ce que je vais faire, c’est bien me suicider", disait Raymond Carnay en mai. Il est mort le 5 octobre 2007. Sans prendre ses médicaments.

Photo: un couloir de l'hôpital Lariboisière, à Paris (Gilles Coulon/Tendance floue).

Mis à jour le 17/03/2008 à 15h24, après l'annonce de la décision du tribunal de Dijon de rejeter la demande de Chantal Sébire.

Mis à jour le 17/03/2008 à 16h54, l'association Compassion and Choices nous a précisé que Ray Carnay n'avait pas pris ses médicaments.


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Par Hatamoto
16H13    17/03/2008

Dieu a dit Tu ne tuera point !
Franchement, la vie devrai être protégé du spermatozoïde jusqu'au dernier souffle de vie !
les adeptes de l'oeunanisme devraient être chatiés (castration par exemple) et les pratiquants de l'avortement, condamnés à mort.

Aprés ces sarcasmes, que reste t'il à dire ?
Il y a peu de français qui vont adhérer à ce discour, mais il me semble qu'il y a beaucoup de nos dirigeants qui y prètent une oreille trés complaisante.
De plus, le Conseil de l'odre des médecins à toujours été trés à droite, trés trés à droite même, et plutôt dans la mouvance "Travail Famille Patrie".
Quand bien même l'euthanasie serai légalisée en France, il faudrai trouver des médecins qui acceptent de le pratiquer, puis ensuite qu'ils arrivent à trouver des infirmières qui acceptent de prodiguer leurs décoctions (parcequ'en Belgique, les médecins prennent la décision, les infirmières font le travail, parfois même à leur insu)
Il n'y a qu'a voir avec l'avortement : il est trés difficile pour une femme désireuse d'avorter de trouver une clinique qui le lui fera au tarif Sécu.
(D'ailleur l'euthanasie devrait-elle être remboursée à la Sécu ?).
Au final, tant qu'il y aura des Boutins and cie au gouvernement, ne rêvons pas, il n'y aura pas d'euthanasie.
A quand une position du PS sur le sujet ?
Ou alors est-ce que eux aussi sont tombés comme je le pense dans le bénitier quand ils étaient petits ?

 
Par sum sum
17H31    17/03/2008

Il existe en France une loi relative aux droits des malades et à la fin de vie (la loi Leonetti de 2005) qui permet l'accompagnement thérapeutique d'une personne en fin de vie.

L'article 2 précise que :

" Si le médecin constate qu'il ne peut soulager la souffrance d'une personne, en phase avancée ou terminale d'une affection grave et incurable, quelle qu'en soit la cause, qu'en lui appliquant un traitement qui peut avoir pour effet secondaire d'abréger sa vie, il doit en informer le malade,[...], la famille ou, à défaut, un des proches. La procédure suivie est inscrite dans le dossier médical. "

N'est ce pas ce que l'on appelle l'euthanasie indirecte, c'est-à-dire l'administration d'antalgiques dont l'effet secondaire est la mort ?

J'en parle un peu sur http://respublica-sum.over-blog.com/article-17676168.html

 
Par Alban
17H37    17/03/2008

Sans nier les souffrances de Mm. Sébire,
on ne légifère pas sur base d'un cas particulier, et sous le coup de l'émotion.
Car après, la loi s'applique à tous, sans distinctions.

J'avoue être très réticent sur ce sujet, car cela reste très subjectif: "le médecin, (...), a aussi jugé Ray sain d’esprit, mentalement capable de prendre cette décision". Sur quelle base? La médecine n'est pas une sciences exacte!

Je suis pour le débat et une réforme de la loi Leonetti, mais en invitant des personnes spécialisées de différentes convictions autour de la table.
Et sûrement pas "parce que cette pauvre dame souffre et qu'elle doit pouvoir mourir dans la dignité", la ritournelle qu'on nous ressort à chaque cas litigieux... poussé par certains lobbies, de convictions bien spécifiques?

Heureusement, les politiques francais semblent l'avoir compris, contrairement aux belges...

 
17H41    17/03/2008

Il y a une pétition pour le droit de mourir dans la dignité sur:
http://www.admd.net/
Il y a aussi un commentaire de l'Assoc sur la décision du TGI.

 
Par ignatus
17H52    17/03/2008

Le législateur refuse de se pencher sur le problème en estimant qu'en créant un précédent il perdrait en quelque sorte la face,sans doute non encore débarrassé de l'emprise judéo-chrétienne.Ce n'est pas la première fois qu'il fait montre d'un manque de courage.Et puis par ces temps électoraux..., il est toujours difficile de prendre des décisions. Pas toutes hélas, si l'on se réfère aux derniers soubresauts politico-justiciaires en matière de rétroactivité
Certains pensent que"avec une loi bien encadrée...."Il en existe beacoup de Lois bien encadrées qui attendent leur décret d'application. Là,il serait question d'implication.
Que penser réellement d'une médecine qui a le pouvoir de maintenir une vie en sursis même en sachant que le peu de temps qui reste au patient sera un temps de grande soufrance.Comme bien souvent la parole du principal concerné n'est pas prise en compte.
J'ai eu à accompagner dans mon travail d'aide soignant un vieux monsieur qui me griffait dès qu'il me voyait remplir de boisson énergétique chocolatée,une poche en plastique accrochée à la tête de son lit et dont l'extrémité était reliée à son tube digestif via un petit tuyau transparant.Je pense qu'il m'en voulait terriblement. Il se savait perdu, ne pesait plus qu'une quarantaine de kilos et était couvert d'escarres.
Comment peut-on refuser à une personne de mourrir dans la dignité; quand on obligeait il y a peu de temps encore dans notre pays des hommes à mourrir pour le pays .....au champ d'horreur.
Comment peut-on refuser à une personne de mourrir dans la dignité; quand on expulsait hier encore un étranger vers son pays "natal" (sans jeu de mots) sachant qu'il risque d'y perdre sa vie.

 
Par Nonoche
18H08    17/03/2008

Pour ceux qui sont valides et aptes à se suicider comme des grands, (ce qui est le cas de Mme Sébire) la question ne se pose même pas, et ne fait que brouiller le débat sur d'autres cas autrement plus épineux.

 
Par cimabue
19H47    17/03/2008

S'emparer d'un cas particulier est dangereux, et une telle jurisprudence est inconcevable
Avant de penser à mourir dans la dignité, il faudrait pouvoir rester digne de son vivant, même si ce vivant offre à voir monstruosité,ou simplement en miroir ce qui nous terrifie dans l'image de l'autre...blessé, meurtri....pourvu que l'on soit épargné!!!c'est à peu pres ce que nous pensons
Ensuite il y a encore au 21ème siecle des tumeurs ouvertes à la peau!!!...messieurs les chercheurs, dites nous que vous cherchez
Ensuite , dites mois comment vous envisagez le scenario: Chantal est vivante, presente, un matin , un groupe de soignants sera là...ça se pratique en Hollande
la mort comme un acte medical, un soin,
jusqu'où irons nous?
et maintenant, je me place dans le cas de Chantal
Je sais qu'il me faudra du courage, je l'aurai ou pas
Mais je ne crois pas devoir demander à quiconque de me remplacer dans cette liberté, la seule: en finir

 
Par ripley
21H35    17/03/2008

Je ne souhaite vraiment pas qu'une loi autorise en France l'assistance au suicide. Mourrir dans la dignité, ça implique des moyens, et c'est celà qu'il faut mettre en avant. Calmer la douleur, donner des moyens d'autonomie et de dignité au malade, et ça coûte cher.
Il y a des cas, c'est indiscutable, ou la situation est inextricable. Et là, chacun doit prendre ses responsabilités. Il est légitime de répondre à la demande d'une personne qui souffre, mais c'est un acte grave, et ceux qui l'assument doivent être prêts à rendre compte. Si vraiment c'était la seule issue, si tout à été fait pour que le malade puisse vivre la fin de sa vie, et que rien n'a pu le soulager de son dégoût de la vie, alors la justice ne peut rien reprocher aux aidants.
Mais une loi qui autorise à tuer, je n'en veux pas: j'aurais peur qu'un jour, la société ne me donne plus d'autre issue, qu'on m'assassine sous prétexte de mettre fin à mes souffrances, et qu'elle renonce à se donner les moyens de tenter de me soulager.
Ceux qui souhaitent voir une loi régir ces situations sont encore plus optimistes que moi: ils n'imaginent pas qu'on puisse un jour faire un mauvais usage de cette permission, qu'on se débarrasse d'eux d'une maniére expéditive, alors qu'ils seront affaiblis et vulnérables.
Pour conclure, la loi de l'Orégon demande que le patient soit sain d'esprit; or la question se pose également pour les grands dépressifs, pour qui la vie est une insupportable épreuve, et qui revendiquent parfois le droit de ne pas la subir plus longtemps. Sont-ils sains d'esprit? Leur espérance de vie, quelle est-elle?
Cette loi ne répond donc pas aux "besoins" de tous les patients.
Un dernier mot, je travaille dans le milieu de la santé, et j'ai déjà été confrontée à ces questions. Mon expérience, c'est que lorsque surgit cette demande du patient, c'est presque toujours un défaut de soins qui en est la cause, et qu'on peut donner une mort digne à un malade sans l'achever. C'est un lourd investissement, et j'espère que le moment venu, cet effort sera fait pour moi.