Entretien 13/03/2008 à 20h04

Zonca : « Pour tourner une fiction comme “Julia” il faut s'accrocher »

Olivier De Bruyn | Journaliste


Eric Zonca sur le tournage de Julia (DR)

Dix ans… Dix ans que l'on était sans nouvelles d'Erick Zonca, révélé en 1998 par son coup d'essai en forme de coup de maître : « La vie rêvée des anges », salué unanimement par la critique, les manifestations officielles (César du meilleur film, prix d'interprétation à Cannes) et le public…

Une décennie plus tard (émaillée en tout et pour tout de la sortie en salles d'une fiction tournée pour Arte : « Le petit voleur »), Erick Zonca signe enfin son grand retour avec « Julia », un film tourné entre Etats-Unis et Mexique où, sous le haut patronage moral et formel de John Cassavetes (le cinéaste cite « Gloria » et revendique l'influence sans faux-semblants), il suit l'errance d'une femme au bout du rouleau existentiel, rongée par l'alcoolisme et la dépression, tentant maladroitement de camoufler son désarroi derrière une flamboyance volontariste.

Embarquée dans le kidnapping d'un gamin, Julia (Tilda Swinton, sidérante), plonge dans une sinistre aventure qui, sur l'écran, a le bon goût d'éviter la complaisance et le pleurnichage. Le film, admirablement mis en scène, sonde les no man's land américains, autopsie le rapport au monde conflictuel d'une femme fâchée avec elle-même, mêle ingrédients du film noir et portrait nerveux de personnages désemparés. Zonca y confirme ses qualités de cinéaste physique, instinctif, ennemi de la psychologie et de l'explication de texte. Que s'est-il passé ces dix dernières années ? Pourquoi une si longue absence ? Qui est vraiment Julia ? Réponses du metteur en scène.

Quand avez-vous eu l'idée de « Julia » ?

Peu après la sortie de « La vie rêvée des anges ». Autant dire que ça remonte à loin… J'avais en tête l'image d'une femme alcoolique, plutôt grande gueule. Avec Aude Py, ma co-scénariste, on a travaillé sur le portrait de cette héroïne déjantée, souffrant d'addiction, un problème que je connais bien.

Saviez-vous dès l'origine qu'elle serait américaine ?

Dans un premier temps, elle aurait très bien pu être anglaise ou française et incarnée, disons, par Isabelle Adjani ou Béatrice Dalle. À un moment, on imaginait qu'elle avait kidnappé en Sibérie le fils d'un oligarque russe. On savait déjà que l'on aurait besoin de grands espaces, de territoires plus propices à la fiction que la France, où il me semble que l'on est toujours ramené à une forme de minimalisme et de réalisme social.

Que s'est-il passé ensuite ?

La Sibérie posait des problèmes de logistique et aussi de crédibilité pour le récit, la langue utilisée par les personnages. J'ai envisagé de situer l'action à New York, où j'ai vécu à une période de ma vie, mais je redoutais l'enfermement. J'ai alors songé à Los Angeles, à sa lumière particulière. Puis est venue l'image du désert, de la frontière, du Mexique… Même évolution chaotique pour le personnage. Au départ, Julia était une prostituée. Cependant, je suis resté fidèle à l'élément central du script : démarrer avec le portrait impressionniste d'une femme brisée, épouser au plus près sa perception vacillante, puis développer une intrigue relevant en partie du film de genre et qui reflète sa renaissance au monde.

Vous avez porté ce projet pendant des années. Pourquoi une si longue gestation ?

On se pose toujours la question après coup. J'ai mis trois ans et demi à écrire « La vie rêvée des anges ». « Julia » m'a pris cinq ans. Son financement fut un parcours du combattant. Plusieurs producteurs français trouvaient le projet trop sombre. De plus, il n'y avait pas d'acteurs hexagonaux dans la distribution. Aux Etats-Unis, on a aussi rencontré beaucoup de déconvenues. Certains considéraient notre héroïne trop glauque, trop masculine. J'ai failli abandonner le projet, mais mon producteur, François Marquis, m'a convaincu de continuer. Studio Canal a fini par s'engager pour quatre millions d'euros.

Après le succès de « La vie rêvée des anges », vous ne pensiez pas être en mesure de produire ce que vous vouliez ?

Si le film avait été situé en France et interprété par des acteurs connus, il n'y aurait eu aucun problème ! Seulement voilà : j'étais accro à l'histoire de « Julia » et je voulais tourner avec des comédiens de mon choix. Après mon premier film, j'ai eu beaucoup de propositions. Aux Etats-Unis, Miramax m'a proposé deux projets, dont une adaptation d'un roman de Paul Auster. Terrence Malick voulait me faire tourner un film sur les boat-people. Et Winona Ryder désirait que je dirige une fiction sur les cirques itinérants. On m'a également incité à réaliser le remake du « Petit voleur ». Mais je savais que si je m'attelais à un autre film –ce qui prend au moins deux ans– « Julia » ne verrait jamais le jour.


Tida Swinton dans Julia (DR)

Avez-vous envisagé de tourner avec une autre comédienne que Tilda Swinton ?

On a travaillé avec Julianne Moore… Elle était emballée par le scénario. Au fur et à mesure, on s'est aperçu que ses exigences ne correspondaient pas à la nature du projet. Quand on a arrêté de bosser avec elle, le film a de nouveau été sérieusement menacé, et j'en suis revenu à mon choix initial : Tilda Swinton, moins séduisante aux yeux des financiers car moins connue. En France, aujourd'hui, pour produire des fictions comme « Julia », il faut s'accrocher. Si l'on ne propose pas une comédie ou un thriller formaté, on est mal. Si « Julia » marche correctement, je pense pourvoir tourner sans trop de problème mes deux prochains films, situés l'un à New York, l'autre au Mexique. Sinon…

Ces deux projets sont déjà scénarisés ?

Je commence. Mais, rassurez-vous, ça ira plus vite que pour les précédents…

Vous n'avez plus envie de tourner en France ?

A part Jacques Audiard, et dans un autre registre Philippe Grandrieux ou Olivier Assayas, rares sont ceux qui parviennent à inventer un territoire de fiction en situant leurs histoires en France. J'aime Patrice Chéreau, Arnaud Desplechin, Abdellatif Kechiche ou Jacques Maillot, mais leur cinéma n'a rien à voir avec le mien. J'ai besoin d'autres espaces… Cela vient probablement de mes origines italiennes qui ont irrigué ma cinéphilie. J'ai tout de suite penché vers Scorsese, Coppola, Cassavetes et leurs successeurs Tarantino, Ferrara. Je me sens attiré par un cinéma physique, immédiat, sensoriel.

Saviez-vous dès l'origine que le film durerait 2h20 ?

Le premier montage s'élevait à 4h30 ! Couper est douloureux, mais pour l'économie du récit, il fallait impérativement épurer. Certaines scènes me semblaient très réussies, mais, si on les avait conservées, le film aurait pu paraître trop explicite. Il fallait rendre compte de la confusion intérieure du personnage, sans sombrer dans les surenchères. On a également enlevé beaucoup de séquences avec le gamin. Sans regrets : je voulais éviter toute sensiblerie et, d'autre part, il faut bien le reconnaître, j'ai eu beaucoup de mal à le diriger.

Comment avez-vous travaillé avec Tilda Swinton ?

Tilda était disponible, absolument pas dans l'affectation ou la pose de « la grande professionnelle ». Pour moi, la proximité est un aspect essentiel de la direction d'acteurs. Tilda s'y prête miraculeusement. Sa prestation est d'autant plus impressionnante que, dans la vie, elle ne boit pas une goutte d'alcool. Ou alors elle s'endort immédiatement. On a beaucoup parlé de l'alcool, des moments d'euphorie, des lendemains de déchéance… Pour aborder son personnage, elle a abandonné la froideur qu'elle porte en elle naturellement. Dans un premier temps, elle n'a pas hésité à surjouer, pour mieux tout doser par la suite.

Comment « Julia » a-t-il été reçu au festival de Berlin, où il représentait la France ?

Tilda a été acclamée et les réactions de la presse internationale ont été excellentes, sauf aux Etats-Unis où le film a subi des critiques féroces de Screen et Variety. On pensait plutôt se faire attaquer par la presse française, sous prétexte que l'on avait tourné en anglais, aux Etats-Unis, en évitant le côté « regard décalé de l'Européen ». Ça a été l'inverse. En gros les Américains étaient irrités que je cite Cassavetes, que le film soit si long et, à leurs yeux, si sombre. C'est leur droit…

« Julia » de Erick Zonca. En salles le 12 mars.


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  • benjamin.g
    • Posté à 00h00 le 14/03/2008
    • Internaute

    Merci pour l'article.
    Je voulais vous informer que les liens vers les fiches des films « la vie rêvée des anges » et « petit voleur » ne marchent pas.
    Sinon content de voir un nouveau film de ce brillant réalisateur.

  • Ckoicebordel
    • Posté à 09h13 le 14/03/2008

    Un très grand réalisateur, discret, intelligent… rare à notre époque. Lui il bosse !
    La critique de Xavier Leherpeur à Canal Plus a été élogieuse, Xavier est un excellent critique. Bien entendu, je vais courir voir cette œuvre et me prendre une bouffé d'émotions comme savent le faire ceux qui ont la maîtrise de leur Art.
    Merci M. Zonka pour votre travail car la vie rêvée des anges a été pour moi un déclic sur ce que peut apporter le cinéma dans notre vie qui subit les ronronnement du quotidien. C'est un porte ouverte qui nous apporte un peu d'air frais.

  • Adéménagé le 3 janvier 2011
    • Posté à 09h18 le 14/03/2008

    Je ne suis pas fan de « la vie rêvée des anges », mais je trouve ahurissant qu'un réalisateur proposant autre choe que des comédies, mette autant de temps pour pouvoir faire son méter et en proposer au public le résultat.
    Quel gachis et gaspillage d'énergie.

  • armel
    • Posté à 09h23 le 14/03/2008
    • Internaute

    Un film assez dur, toujours sur la tension, sauvage. Le passage au Mexique est haletant.

  • rage34
    • Posté à 09h36 le 14/03/2008

    Après la vie rêvée des anges et surtout le petit voleur, portrait d'un type qui veut devenir gangster et se fait rétamer par le milieu marseillais et que je recommande à tous, je m'attends avec impatience au prochain film de Zoncka, un réalisateur comme on n'en fait plus et qui semble ne pas se laisser attraper par les sirènes vertes du dieu dollar.

  • ras-la-patience
    • Posté à 10h19 le 14/03/2008
    • Internaute

    réalisateur de talent certes, actrices et acteurs surement au niveau (pas encore vu le film) décors efficaces, doublage probablement à l'avenant, mais que reste-t-il de français dans ce film ? pourquoi tenir à cette étiquette ?

  • soffi
    • Posté à 10h48 le 14/03/2008

    Tilda Swinton est une véritable artiste ! Au naturel, elle semble venir tout droit d une autre planéte...

    Zonca un excellent réalisateur.

    Film tourné en anglais, mais bien français, et puis de toutes façons, on s en fiche, si c est un bon film, non ?

  • loller
    • Posté à 11h01 le 14/03/2008

    « On savait déjà que l'on aurait besoin de grands espaces, de territoires plus propices à la fiction que la France, où il me semble que l'on est toujours ramené à une forme de minimalisme et de réalisme social. »

    Il n'est jamais sorti de Paris le pseudo-intellectuel ?

    • Basile Belkhiri
      Basile Belkhiri répond à loller
      • Posté à 12h11 le 14/03/2008
      • Internaute

      Drôle de remarque. L'action de « La vie Rêvée des Anges » se déroule dans le nord et celle du « Petit Voleur » à Marseille, me semble-t-il. Le pseudo-intellectuel à tout de même l'air de connaitre sa géographie ; existe-t-il un désert en France ?

  • loller
    • Posté à 17h43 le 14/03/2008

    Un beau désert culturel, vu ce qu'on nous propose sur ce site : D

  • soffi
    • Posté à 19h30 le 14/03/2008

    Ce serait quoi pour vous une belle oasis ?

  • ringold
    • Posté à 21h45 le 14/03/2008

    Je n'avais pas beaucoup aimé Les Anges mais étais prêt à aimer celui-ci, différent a priori… A part une scène ou deux, au Mexique, le film est assez grotesque, les acteurs surjouent en permanence (caricature de l'Actor's studio), et la relation avec l'enfant ne fonctionne jamais, la fin est un sommet de ridicule. On est dans une théorie de film, cachée sous une forme de cinéma physique et référencé, et je n'y ai trouvé aucune sincérité, que des tics et de l'artifice… Et puis, pour raconter quoi ? Prétentieux et vain…