
A partir de 14h30, jeudi 28 février, la dynamite ne cessait de résonner place Murillo à La Paz. Signe infaillible que les syndicats des mineurs de Potosi et d’Oruro se sont joints aux autres mouvements sociaux du pays qui occupent la place dite « des trois pouvoirs’ (législatif, exécutif et religieux). Cette présence vise à établir un “cerco”, sorte de siège, autour du Congrès national où se sont réunis en session extraordinaire députés et sénateurs boliviens afin d’adopter la nouvelle Constitution politique de l’Etat (CPE) et de fixer la date du référendum. Le motif officiel du “cerco” était de faire adopter plus vite la nouvelle CPE, le ‘dialogue » entre le gouvernement et l’opposition étant au point mort.
Vendredi à 7h, sur la même place, Evo Morales promulgue trois lois approuvées le jeudi à 20h15. Ces lois fixent les deux convocations nationales au 4 mai prochain (adoption de la nouvelle CPE et une question concernant l’interdiction du système « latifundio ») et rendent illégaux les référendums « sécessionnistes » des départements de Santa Cruz et du Béni, prévus pour le 4 mai et le 1er juin.
Face à la place bondée, sur une estrade partagée avec son vice-président (Alvaro Garcia Linera), quelques-uns de ses ministres et les principaux responsables syndicaux, le président de Bolivie prononce son discours entrecoupé par les acclamations des divers mouvements sociaux présents (cocaleros, mineurs, organisations paysannes…).
Une tradition nationale, l’illégalisme
L’opposition, notamment à travers la presse quotidienne qu’elle détient, s’est empressée de déclarer illégale l’adoption de la CPE par le Congrès. Il est vrai que les députés et sénateurs de l’opposition ont souvent été bloqués à l’entrée de l’édifice législatif par les manifestants. Une députée de Cochabamba, Ninoska Lazarte, a même été molestée et prise a partie par la foule, sans que les policiers n’interviennent réellement. De plus le chiffre de parlementaires présents dans l’hémicycle durant la nuit n’a pas été divulgué.
Ainsi l’opposition affirme que la procédure de vote requérant les deux tiers de tous les élus (soit 104 législateurs), nécessaire à un tel changement constitutionnel, n’a pas été respectée. Ainsi, le député Oscar Urenda de Podemos, principal parti d’opposition représentant la droite conservatrice, a ainsi déclaré :
La population doit commencer à ne plus reconnaitre le gouvernement pour la quantité d’illégalités qu’il réalise.
Il convient de rappeler que ce parti, créé en 2005, est le descendant direct, ainsi qu’une partie de ses membres, du parti Action directe démocratique (ADN), fondé par l’ex-dictateur Hugo Banzer.
L’opposition a beau jeu de diriger la majeure partie de ses critiques sur l’illégalité des démarches du gouvernement. Car comme le rappelle l’avocat constitutionnaliste, Carlos Alaxon, dans un article du 26 février paru dans le quotidien paceño La Razon, relatif aux statuts autonomistes des départements de la media luna, leurs démarches sont inconstitutionnelles, donc également illégales.
Il prend l’exemple de l’Assemblée législative départementale que veux créer Santa Cruz. La création d’une telle institution établirait selon lui une concurrence législative avec le Congrès national. Inconstitutionnalité du produit, déclare-t-il, tout comme le désir de créer un gouverneur départemental avec des prérogatives beaucoup plus grandes que celles dont dispose aujourd’hui un préfet. Seul l’Etat est en droit d’impulser de tels changements selon la Constitution actuelle toujours en vigueur.
La radicalité des deux camps se durcit
Le pays est au bord de la division, affirme Le sénateur Carlos Böhrt (Podemos). Et cette déclaration n’est pas un euphémisme, c’est peut être le seul point d’analyse sur lequel tout le monde est désormais d’accord, gauche et droite confondues.
Vendredi, après le discours de Morales, un des participants au cerco, Justino Marca, président de Coraca Protal, une association de paysans de Cochabamba, affirme avoir fait le déplacement pour soutenir Evo et la nouvelle CPE :
Les journalistes de la grande presse se sont fait sortir jeudi de la place sous les crachats et parfois les coups. Presse vendue ! Presse menteuse ! , pouvait-on entendre au sein de cette grande cacophonie. Symbole, s’il en était encore besoin, de la fracture existant entre la représentation des événements offerte quotidiennement par les médias et une grande partie de la population.
Et tandis que vers midi tous les mouvements sociaux fêtaient « leur victoire” en s’apprêtant à libérer la place Murillo, l’opposition parlait déjà de ce jour “fatidique » et irréversible qui constitue pour elle ‘un attentat contre la démocratie’.
L’Eglise s’en mêle également, la conférence épiscopale de Bolivie jugeant que ce « cerco » témoigne “d’une dépréciation de la vie et d’un exercice irresponsable de la pression”.
Chaque acteur campe sur ses positions de manière toujours plus ferme et déterminée. En dépit de la loi déclarant illégal tout référendum organisé par les départements portant sur leur propre autonomie, Ruben Costas, préfet de Santa Cruz et principal opposant d’Evo Morales, confirmait le maintien de la date du 4 mai pour sa consultation électorale. Il ajoutait que « s’était installée dans le pays une dictature déclarée comme-t-elle ».
La palme de la déclaration la plus provocante revenant comme de coutume au préfet de Cochabamba, Manfred Villa Reyes :
« Le vice-président Garcia Linera a prouvé qu’il cherchait un bain de sang avec l’appui des militaires vénézuéliens. »
Mais du côté du Mouvement vers le socialisme (MAS) on se félicite « de ce succès de la démocratie qui va se voir confirmé par la majorité du pays le 4 mai prochain ». Rendez-vous est donné. Mais il est probable que des affrontements comme a connu le pays au cours de l’année 2007 à Sucre ou Cochabamba commencent avant la sanction par les urnes.













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Je me permets de m’associer aux félicitations de François Toulouse.
Pour éclairer NouNouill, nous avons en Bolivie une situation actuellement tendue liée aux processus de réforme profonds engagés par l’administration Morales - « la révolution démocratique », comme elle est désignée à La Paz. Cet ensemble de changements profonds (réforme agraire, contrôle des ressources naturelles, alphabétisation, santé, etc.) se cristallise dans le processus de l’Assemblée constituante (réclamée en Bolivie depuis 1989 - et donc pas soufflée par Chávez comme aime à l’écrire la presse européenne).
Ce processus, long et pénible, a abouti à l’approbation du texte par l’assemblée à Sucre en décembre dernier, au milieu d’un chaos indescriptible teinté de régionalisme chauviniste (Sucre, belle endormie provinciale, voulant redevenir la capitale pleine et entière qu’elle était au XIXème siècle) et de racisme (anti « Indiens de merde »), agités en sous-main par l’opposition la plus réactionnaire.
L’épisode a mal terminé : après huit convocations à la session finale, empêchée par les manifestants de droite qui frappaient les constituants du MAS s’y rendant ou prenaient par la force les dépendances de l’Assemblée, la session a finalement été convoquée dans la caserne de Sucre, sous protection de l’armée - ce qui est mauvais en terme d’image - et boycottée par le principal parti d’opposition. La caserne a été assiégée par une foule agressive, à coups de cocktail molotov et autres pneus enflammés lancés depuis les collines avoisinantes. Une fois le texte rapidement approuvé, les Constituants ont dû être évacués au milieu de la nuit par l’armée, traverser la rivière voisine à pied, etc. Ceux qui ont été attrapés par la foule ont failli être lynchés (brûlés vifs en fait). Bilan de la triste journée : deux morts (balles d’origine inconnue).
Le gouvernement veut soumettre la constitution à référendum (on en connaît d’autres en Europe, volontiers donneurs de leçons mais qui n’ont pas ce souci démocratique). L’opposition régionale de Santa Cruz (grosso modo des latifundiaires et des chefs d’entreprise, qui se sont largement gavés sous les régimes dictatoriaux) y voit le risque d’y perdre son pouvoir. Elle promeut donc le concept d’autonomie (à l’espagnole) pour garder la main sur le ressources de ces régions orientales (principalement du gaz, mais aussi l’agroindustrie et le bois). Elle veut aussi réaliser son propre référendum, mais en dehors des cadres de la constitution (le projet de futur constitution prévoit, quant à lui, un processus d’autonomie dont le pays a effectivement grand besoin, ce que personne ne conteste). L’objectif est évidemment celui d’une mobilisation permanente, de provocation envers le gouvernement (imaginez par exemple la région PACA annonçant pour le 4 mai prochain un référendum pour appliquer chez elle le statut de la Catalogne : que doit faire le gouvernement face à cet acte ?), au risque d’une profonde rupture entre deux parties du pays.
On a donc
- une opposition oligarchique et réactionnaire, qui de surcroît tient toute la presse (y compris par exemple La Razón, le journal que Courrier International traduit lorsqu’ils mentionnent la Bolivie);
- un gouvernement maladroit et manquant de cadres (c’est sa première expérience de pouvoir);
- des bases très radicales.
Saupoudrez le tout de magouilles étasuniennes, de présence chaviste (bien plus modérée qu’on ne le dénonce mais pas inexistante) et vous avez la situation bolivienne, dont la tension devrait croître dans les deux mois qui viennent. Ceux qui, en Europe, sont intéressés par une véritable, bien que chaotique, expérience de transformation sociale démocratique resteront vigilants, et éviteront d’y plaquer des grilles de lecture par trop germano-pratines.