Bienvenue à Bellevue, ex-cité « la plus insalubre d'Europe »

Dans cette cité de Marseille, dialogue à bâtons rompus avec Omar et ses « collègues ». Leur quotidien, leur rancoeur, leurs espoirs…


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(De Marseille) A chaque coup de mistral, une couche épaisse se soulève. Quelques feuilles mortes et des déchets légers : papiers gras, bouts de tissus, emballages noircis. Les arbres sont nus. A leurs branches, presque noué, un étonnant feuillage composé de morceaux de plastiques.

Après Villiers-le-Bel, on nous a dit : « Pourquoi vous ne venez que quand ça brûle ? “ On nous a aussi dit : ‘Il n'y a pas que Paris’. Alors je suis venue ici. Parc Bellevue, rue Félix Pyat, au cœur de la ville. Ici, on revient de loin. A la fin des années 1990, ce vaste ensemble de barres (près de 5000 habitants) avait la poisseuse réputation d'être la ‘cité la plus insalubre d'Europe’. Elle était alors noyée dans ses immondices, les habitants allant jusqu'à se débarrasser de leurs ordures depuis les fenêtres. Désormais, à l'entrée de la cité, trônent des containers de tri sélectif.

Mémoire du quartier, Tarek, gros monsieur affable qui vit là depuis 1963, dans l'un des immeubles qui n'ont pas été rénovés, raconte :

‘Ah, cette histoire de frigo ! Mais ça n'est arrivé qu'une fois en 1970. Un grand black s'était disputé avec sa femme et avait alors balancé son frigo par la fenêtre.’

Pétarade de couleurs, les murs de ces immeubles bas sont rouge criard, rose ou bleu électrique. Sur les terrasses, des mini-paraboles et de gros meubles. Le linge sur les balcons et les lourds rideaux oranges ou jaunes, à motifs vichy ou fleuris donnent des allures de village. Dessous, le béton est usé. Troué par endroit.

Derrière, de grandes barres neuves et blanches se dressent face à une aire de jeu soviétisante, inondée de soleil : un trou béant plein de sable, un unique toboggan et du béton. Plusieurs voitures sont garées en bas des barres. Elles sont occupées. Ici, les jeunes passent le temps dans leurs bagnoles plutôt que dans les cages d'escalier. Dehors, il ne pleut pas. Dehors, il fait 20° de soleil.

‘Nous, on crame pas notre cité’

Affalé au volant de sa Citroën Saxo blanche, Doc Saindou, 20 ans, veut que les choses soient claires :

‘Tu vois en face ? C'est jamais qu'un coup de peinture. A l'intérieur, c'est la mort. Y a plein de cafards.’

Il fait des clins d'œil à ses quatre ‘collègues’ installés dans la voiture voisine. Doc Saindou est cuisinier dans un restaurant chic des quartiers sud et rappeur. Il n'a pas envie de s'éterniser sur les problèmes de sa cité. Il vit ‘normalement, même si c'est la misère’. D'ailleurs, il a un son à faire écouter. Un morceau : ‘Gosse’. Il fouille dans ses disques et fini par en extirper un de la pochette d'un vieil album ringard. Il est légèrement gêné :

‘Ben quoi ? Ça fait quoi ? Elle chante bien Céline Dion.’

Doc Saindou (Audrey Cerdan/Rue89)

Le disque est lancé. Doc Saindou s'enfonce dans son siège, remet sa casquette rouge et bat la mesure d'un léger mouvement de la tête. De temps en temps, il agace nerveusement son diams à l'oreille :

A côté, ses voisins roulent des pétards. Ils écoutent Lim, un rappeur du 92, ‘un vrai dangereux’. Seul paysage, les grues des friches industrielles avoisinantes. Omar recrache sa fumée lentement avant de lâcher : ‘Ils vont tous nous enterrer dedans.’ Il montre le creux de l'aire de jeu. Ses potes acquiescent. Devant l'incrédulité provoquée par sa phrase, il rigole :

‘Oh, ça va. J'déconne. On fait du quad dans le bac à sable.’

L'engin vert pomme est garé quelques mètres plus loin. Ses potes se marrent.

Omar, Momo et Arthur ont 19 ans et autant d'années passées dans cette cité. L'un prépare un BEP routier parce que ‘c'est cool, tu conduits et t'es bien payé’, les autres ne font rien. Leur patron, dans le bâtiment, est parti à la retraite. Depuis, ils s'ennuient un peu mais pas question de la jouer banlieue parisienne. Ici, la violence est contenue :

‘C'est des conneries les émeutes à Paris. C'est leur passe-temps, ils n'ont rien à faire. Nous, on crame pas notre cité.’

Ils admettent les voitures brûlées, parfois. Ils admettent la délinquance. Ils admettent les relations ‘de colère et de haine’ avec les flics. Mais précisent que ce sont les petits de moins 18 ans ; ‘ils sont chauds’.

De chaque côté des ampoules

Il est près de 16h00. Ils ont les yeux rougis et la voix de plus en plus basse. Ils se livrent un peu. Ils racontent la vie de cette cité frontière. Entre les quartiers sud -‘ceux des Français dont on change les ampoules- et les quartiers nord -faudrait déjà en avoir, des ampoules, ici’.

Aziz, grand frère de 27 ans, rend les jeunes hilares en racontant une de ses livraisons au Prado : ‘J'te jure, l'ascenseur, j'aurais pu dormir dedans.’ Ici, ils ne connaissent que leurs ascenseurs crasseux qui n'ont jamais fonctionné. Pour eux :

‘C'est pas le quartier qu'il faut changer, c'est les mentalités. Les parents éduquent mal les enfants.’

Dans le ghetto, ‘on doit se ressembler’, avoue un roublard en jogging noir. La différence y est raillée. Personne ne veut aller voter. Une discussion s'enclenche : la politique, c'est un monde de corrompus, d'enveloppes et de budgets ponctionnés par des voleurs. ‘Dégoûté de Gaudin, il s'occupe que des riches.’ Un seul tentera un ‘il est bon Gaudin’. Les autres le regardent. Il se tait.

Cité Bellevue (Audrey Cerdan/Rue89)

Les gars de Bellevue taguent des ‘nike la police’ sur leurs murs. Des ‘We don't need education’ rageurs. Quand ils voient une fourgonnette de flic rejoindre le commissariat tout proche, ils soupirent :

‘Ces mecs sont pas formés pour travailler ici. Regarde comme ils ralentissent. Mais regarde comme ils nous matent !

Ils se repassent Délinquant’, de Lim. Un peu à l'écart, un grand brun est l'un des rares de la bande à passer son bac. ‘S. Je vais être médecin.’ Il va partir, emménager quartier sud. Choukri, 17 ans, chuchote : ‘C'est le rap qui les tue tous ici.’

‘Les filles du quartier, elles veulent pas nous fréquenter’

A l'intérieur des immeubles neufs, en dépit des vitres cassées, l'air manque. Une puanteur douceâtre règne. Pas une boîte aux lettres qui ne soit défoncée. La lumière est grise. Sur les portes bleu pâle des appartements, des cadenas ou des planches de bois pour rattraper des serrures cassées. Ça a l'air mort ou fermé. ‘Non, c'est pourri mais c'est ouvert’, commente un habitant.

Derrière les portes, des ombres glissantes : les femmes. Elles ont le pas pressé dans les couloirs. Seules les mamans à poussette font des promenades du côté des commerces : des épiceries-rôtisseries, un Taxiphone, une boucherie, des cafés. Quand ils parlent des filles, les p'tits gars de Bellevue roulent d'abord des mécaniques. Ils ne disent pas ‘faire l'amour’. Ils disent ‘attaquer’. Plutôt à la frontière franco-espagnole, dans les bordels de la Junquera. Puis, ils regrettent :

‘Les filles du quartier, elles veulent pas nous fréquenter. Elles vont voir ailleurs.’

Pas assez bien pour elles. Ils pensent d'ailleurs n'être assez bien pour personne. Aziz claque des doigts et crache :

‘Tu crois qu'on en sort comme ça du ghetto ? Y a la vie de rêve. Ici, c'est la vie de cauchemar.’

Puis, sans plus de haine que ça, ils vont boire des coups.

6 commentaires sélectionnés

Portrait de devenson

De devenson

21H53 | 10/03/2008 | Permalien

Je suis très heureux qu'on parle un peu de ce quartier. Le reportage est très bien mené. J'aimerais cependant juste parler de ma petite expérience.

Il y a peu encore, une enfant me racontait qu'un rat avait grignoté son cahier de correspondance. La bête s'était faufilée dans son sac. La petite avait peur la nuit. Les enfants amènent des cafards à l'école par leurs cartables. Certains y sont tellement habitués qu'ils les prennent tranquillement dans la main pour les mettre dehors. L'habitat est pour beaucoup insalubre et les logements surpeuplés.

Peu de choses sont faites pour aider ces quartiers, Gaudin préférant donner des sous aux beaux arrondissements. En témoigne l'école du coin évacuée d'urgence pour raison de sécurité il y a deux ans, ceci n'étant pas une exception dans notre belle ville. Ce n'est pas dans les quartiers Sud que pourrait se produire un tel scénario…

Si Bellevue et St Mauront ont des poubelles avec le tri sélectif (pour lequel ils n'ont jamais été vraiment sensibilisés soit dit en passant), le ramassage des poubelles reste un vrai problème, notamment dans les cités des quartiers Nord. Bellevue, Pyat et autres Belle de Mai ont l'avantage de ne pas être trop loin du centre. Mais d'ailleurs, combien de familles ont-elles été expulsées et relogées ces dernières années ? La population change depuis quelques temps. « Allez, m'sieur, on va rénover votre logement, mais il faut partir pour une cité des quartiers Nord… » Comme ça, le problème s'éloigne…

Portrait de ex-riverain

De alangaja

x | 22H12 | 10/03/2008 | Permalien

un reportage trop ancré dans la banalité du quotidien pour supporter le format télé…ce qui fait sa valeur. merci beaucoup. de tres bonnes photos.

Portrait de The Coolcat

De The Coolcat

catastrophé depuis l'election de Sa... | 22H44 | 10/03/2008 | Permalien

Pourquoi publier un tel reportage juste avant le 2nd tour ! ! !
Ce documentaire est trop orienté. Comme par hasard, il se passe à Marseille où Gaudin risque d'être battu par Guerini.
Vous présentez les gens de ces cités comme des voyous :
- « Ils admettent les voitures brûlées, parfois. Ils admettent la délinquance. Ils admettent les relations “de colère et de haine” avec les flics. Mais précisent que ce sont les petits de moins 18 ans ; “ils sont chauds”.
-Les gars de Bellevue taguent des “nike la police” sur leurs murs. Des “We don't need education” rageurs. Quand ils voient une fourgonnette de flic rejoindre le commissariat
- “ L'un prépare un BEP routier parce que ‘c'est cool, tu conduits et t'es bien payé’, les autres ne font rien”

Pourquoi avoir choisi cet angle ? Pourquoi ne pas s'être intéressé plus longtemps au jeune qui va passer son bac S, à tous ceux de cette cité qui travaillent malgré la discrimination dont ils sont victimes sur le marché du travail ?
Si vous présentez ces jeunes comme des oisifs et des délinquants c'est uniquement pour inciter les fachos de Marseille à voter pour Gaudin. Faire peur aux gens ou leur faire croire que les jeunes des cités sont des fainéants pour qu'ils se rabattent sur un vote sécuritaire.

Je ne suis pas contre la liberté d'expression, au contraire, mais avec l'angle choisi par votre reportage, on se croirait sur Tf1 ou france2, les chaines du régime. C'est du réchauffé, on n'en mange tous les jours, alors, si rue89 s'y met aussi !

Ce reportage ne dit pas pourquoi on en et arrivé là ! On ne le dit jamais ! Ces jeunes pourraient et devraient constituer la force de notre pays. Donner leur le savoir, la connaissance pour qu'ils réussissent dans la vie. Pourquoi ne pas critiquer le désengagement de l'Etat et des maires de droite style Gaudin dans ces cités (suppression des subventions aux associations d'aides aux devoirs ou autre qui encadraient ces gamins, baisse des moyens et du nombres de profs dans les écoles ; collèges lycées), la suppression de la police de proximité qui permettait une meilleure compréhension entre les 2 cotés ?

Quand allez vous enfin vous intéresser à ces questions moins légères ?

Mais c'est clair, pour Sarko cela la foutrait mal que Marseille bascule à gauche après Paris, Lille et Lyon ! Alors tout est mis en oeuvre pour faire du pieds à l'extrême droite.
Les médias sont là pour ca !

Portrait de NicolasB

De NicolasB

Lycéen à Paris | 22H51 | 10/03/2008 | Permalien

J'habite dans le XVIe arrondissement de Paris. Quartier chic. Même snob. Et je le dis, non pas par fierté, mais parce-que, ici, comme dans tant d'autres quartiers aisés, la plupart des gens ne connaissent pas les ghettos de France. Ni moi d'ailleurs. Et la plupart de mes amis, que je respecte beaucoup, ont beau se sentir courageux et hyper à la mode mais, de vous à moi, jamais ils ne sont sortis de la zone ouest de Paris. Et quand il s'agit d'aller en banlieue, c'est Neuilly mais pas plus loin. Vous me direz : mieux vaut vivre dans un quartier aisé et sécurisé que dans un ghetto. C'est vrai. Même tout à fait vrai. En revanche, parfois, je me dis que c'est assez lamentable pour moi de ne pas connaître des personnes de ces quartiers difficiles. L'image que le XVIe a du 9-3, par exemple, est un gars avec une cagoule d'une très mauvaise influence. Pourtant, rien qu'à lire ce reportage, ces gens sont des types honnêtes, et sympa. Le 9-3, ou les quartiers chauds de Marseille, je les découvre par le biais de la presse. Cet article n'a rien d'exagéré et est conçu d'une manière neutre. Par contre, un grand nombre d'articles de presse nous font penser que ces quartiers correspondent à : émeutes et HLM. C'est l'image qu'ont les quartiers chics sur les banlieues « ghettos ». Et c'est bien dommage.

Portrait de romu

De romu

23H20 | 10/03/2008 | Permalien

Merci pour cet article, court mais de l'acabit de ceux qui me donnent envie de peut-être un jour faire ce métier de journaliste, ou du moins sociologue !
J'ai vécu 19ans à Marseille dans un quartier moyen du Sud (St Tronc 10ème), et maintenant dans une cité (La Cravache) au coeur d'un quartier plutôt riche (9ème Michelet), et le constat que je peux faire (en gardant en tête que ce n'est qu'un simple cas personnel) est que dans ces 2 résidences on trouve les mêmes types de personnes et que ce n'est pas « pire en cité ». Des gens très humains et chaleureux comme des égoistes dans les 2 cas. Des gamins calmes comme des boucans. Bien sûr dans les beaux quartiers où tout est vert et propre il y règne un plus grand sentiment de paisibilité et de sécurité. La particularité peut-être de Marseille (mais j'ai peu de point de comparaison, mise à part Toulon) est qu'à part certains quartiers vraiment riches (paradis haut and co), les résidences moyennes et cités de « blocs » se mélangent dans les quartiers, outre les quartiers nord ou le métro n'est pas présent par exemple et qu'un léger sentiment de ghetto plane (mes grands parents habitants ces quartiers (St Marcel St Louis…) depuis plus de 30ans j'ai également pu voir le bon et le mauvais)).
Seulement « les maires » veulent un Marseille culturel et européen et pour cela construisent du technologique sans penser à rénover les quartiers délabrés, première étape à mon avis d'un redressement de situation. Seulement les consciences doivent changer de toute part … (et ça c'est pas gagné, en étant pessimiste (réaliste ? ))
(maigre contribution d'un jeune (relativement) nanti de « seulement 20ans » comme dirait ATK)

Portrait de moonlite

De moonlite

mère au foyer | 09H02 | 11/03/2008 | Permalien

Bellevue, c'est là que j'ai grandi. Quelle tristesse de voir que ces quartiers sont laissés à l'abandon, que cette population n'interresse personne, que les associations qui arrivaient à faire vivre ces quartiers ont disparu, faute de subventions.
Marseille est une ville définitivement coupée en 2 : au nord les pauvres, au sud les plus nantis. La Canebiere est devenue la frontière.
Marseille qui était pour moi, un exemple de mixité, a, aujourd'hui son ghetto. Si Zidane retournait dans son quartier, il verrait combien ça n'a pas changé : le temps a juste un peu plus dégradé ces quartiers.
les quartiers réhabilités virent les populations mixtes car ils deviennent inaccessibles après (voir rue de la republique, la joliette).
Aors, quand MrGuerini dit qu'il veut en finir avec ces 2 Marseille et faire aussi pour ceux du Nord, il faut lui donner sa chance. Car ce qui est sur, c'est que Mr Gaudin, lui, continuera à faire pour son electorat…

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