Sur le terrain

Un Sri Lanka surmilitarisé affronte aussi des municipales

L'armée à Batticaloa (Septime Meunier)

Les rares touristes qui s'aventuraient encore à Batticaloa avant la fin du cessez-le-feu ignoraient peut-être que l'attraction principale de la morne capitale de la province de l'Est réside dans la présence de son célèbre poisson chantant. Une bête mystérieuse qui, selon la légende, hanterait la lagune, mais qui, dans la réalité, n'a plus fait parler d'elle depuis les années 1960. Pour les Sri Lankais, la ville est surtout connue pour avoir résisté à une trentaine d'offensives des LTTE (Tigres de libération de l'Eelam Tamoul), qui ne sont jamais parvenus à s'en emparer, alors qu'ils contrôlaient la majeure partie de la région.

Ce dimanche 10 mars, pour la première fois depuis quatorze ans s'y dérouleront des élections locales. Elles concernent le conseil municipal de Batticaloa, ainsi que huit autres circonscriptions du district du même nom. Tandis que les combats se poursuivent pour reconquérir le Nord, le gouvernement veut faire de cette échéance électorale un symbole de la résurgence de l'Etat de droit à l'Est.

Mais l'affaire tourne au fiasco depuis que deux des principaux partis d'opposition ont décidé d'un boycott commun, face aux violations répétées du code électoral. Lors de la dernière présidentielle, l'ancien Premier ministre Ranil Wickremesinghe, partisan du dialogue avec les Tigres, avait obtenu ici plus de 80% des suffrages. Le scrutin n'a donc plus aucune valeur mais cela n'arrête pas le gouvernement qui ne veut pas perdre la face. Quitte à contracter des alliances contre nature, comme le montre l'histoire vécue par Sandana.

Cet épicier tamoul est un « Malgre Nous » de la politique. Il y a trois semaines, des hommes en armes sont venus le chercher chez lui :

« Ils m'ont accompagné dans un pick-up jusqu'au bureau des inscriptions et maintenant je suis candidat pour le TMVP (Tamileela Peoples Liberation Tigers). »

Ce parti tamoul nouvellement crée est favorable au gouvernement. Sandana ne veut pas identifier ses ravisseurs, mais il s'agit très certainement de membres de la faction Karuna.

Les escadrons de la mort continuent les « exécutions extra-judiciaires »

Colonel Karuna est le nom de guerre de l'ancien bras droit de Velupillai Prabhakaran, le chef suprême des Tigres. Une brouille entre les deux hommes en 2004 a entraîné un affrontement fratricide entre Tigres. La défection de Karuna, qui s'est mis au service de la Sri Lankan Army (SLA), a accéléré la reprise en main de l'Est. Et, en amoureux de la démocratie, il a fondé son parti, le TMVP.

Son groupe armé, tristement célèbre pour son recrutement massif d'enfants soldats, embrigade désormais de force sur les listes électorales. Karuna, arrêté au Royaume-Uni pour un faux passeport diplomatique, purge actuellement une peine de 9 mois de prison. En son absence, c'est son lieutenant Pillaiyan, encore plus sanguinaire, qui l'a remplacé. Et ses escadrons de la mort continuent les viols, le racket, les enlèvements et ce qu'on appelle ici les « exécutions extra-judiciaires ».

Rangamani est un des représentants de PAFFREL (Peoples Actions For Free And Fair Elections). Son association de défense des libertés civiles a envoyé, en vain, une pétition à la cour suprême et au Président réclamant que les candidats ne puissent pas porter d'armes en période électorale. Il a enregistré une trentaine de plaintes concernant « des faits mineurs », notamment « des biens publics détournés par des membres du Parlement et des ministres à des fins électorales ». Les tamouls se taisent, pris entre deux feux, car menacés de représailles par les Tigres s'ils se rendent aux urnes et par les Karuna s'ils s'abstiennent.

L'armée à Batticaloa (Septime Meunier)

Sandhanam, une Tamoule qui gère un café Internet à Kalkudah, affirme qu'elle ira voter lundi. Selon elle, il est « important de montrer qu'on fait à nouveau partie de la Nation ». Mais elle constitue une exception au sein de sa communauté ». Etudiant à Londres, Mallan est venu voir sa famille durant les congés. Il dénonce « la propagande du président Rajapakse qui explique que l'Est a été libéré alors que la plupart des Tigres se sont cachés dans la jungle près des montagnes ». Ses parents qui tiennent une « guest house » à Kattankudi doivent d'ailleurs toujours s'acquitter de l'impôt révolutionnaire, sous peine de mort.

Un soldat surveillant le pont entre Koddamunai et Kallady accepte d'évoquer cette collaboration étonnante avec les Karuna. « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis », dit-il, un peu contrit. Il reconnaît toutefois qu'il se pose des questions mais explique :

« La politique, nous on y comprend rien. »

Sur le terrain, la SLA a effectivement commencé à sous-traiter l'occupation à ceux qu'elle qualifiait hier de terroristes. Une manoeuvre risquée : la possibilité qu'ils reprennent un jour la lutte armée n'étant pas à exclure.

120 soldats et un hélicoptère d'attaque pour un meeting

Malheureusement pour les Sri Lankais, en matière d'erreurs tactiques funestes, les précédents existent. Ainsi, en 1989, au plus fort de l'insurrection communiste du JVP, le gouvernement de l'époque, débordé, décide d'apporter une aide militaire aux Tigres afin qu'ils chassent du Nord du pays les encombrants soldats indiens qui y assuraient une mission de maintien de la paix. Trois ans plus tard, lorsque les combats ont repris, la SLA a subi de très lourdes pertes face aux hommes qu'elle avait équipés.

Hormis les affiches collées un peu partout, la campagne électorale est inexistante, même en ville. Des camions parés de couleurs chatoyantes circulent bien mais leurs mégaphones restent pratiquement muets. Les meetings sont rares. L'un d'eux se déroule dans un village isolé dans la cambrousse. Le ministre des Travaux publics a fait le voyage depuis Colombo pour apporter son soutien au candidat de la majorité. Et il n'est pas venu seul : au moins 120 soldats, un char, trois blindés, deux auto-mitrailleuses et un hélicoptère d'attaque MI-24 assurent sa sécurité. De quoi dissuader même les plus fervents et les plus loyaux des Tamouls de faire le déplacement.

Mais ces précautions sont nécessaires, son prédécesseur ayant été tué il y a tout juste deux mois dans une attaque non revendiquée. Au final, l'assistance se compose uniquement d'enfants d'une école voisine réquisitionnés pour accueillir Son Eminence. Ce dernier exalte à la tribune « l'unite du Sri Lanka » et rejette « le poison du fédéralisme ». Avant de conclure, après un quart d'heure seulement, il promet la victoire finale sur les Tigres dans huit ou neuf mois.

Malgré ce beau discours, le retour de la démocratie dans l'Est est un conte de fées qui risque d'être plus difficile à faire avaler que l'existence d'un poisson qui chante.

6 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Humain

De Humain

14H00 | 09/03/2008 | Permalien

Avec l'argent du Tsunami…Ils ont maintenant des Kalachnikofs toutes neuves.

C'est super ! !

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Portrait de Numerosix

De Numerosix

Prisonnier dans le village global | 15H38 | 09/03/2008 | Permalien

Quand je pense que chaque fois que je vais chez mon coiffeur Tamoul à Paris , sur 6 Euros la coupe , il doit y avoir un euro qui va au financement des Tigres ..
Puis-je déduire cette dotation de mes impôts ?
Je rigole, mais jaune . Bravo pour ces articles sur le Sri Lanka ..

Portrait de Le requin rouge

De Le requin rouge

11H05 | 10/03/2008 | Permalien

Merci à Rue89 de publier des articles (très intéressants) sur ce qu'il se passe à l'étranger (en dehors des grandes puissances internationales).
Continuez

Portrait de alex_goa

De alex_goa

11H44 | 10/03/2008 | Permalien

moyen, très moyen… le commentaire sur le tsunami. Le rapport entre une catastrophe naturelle et une guerre civile oubliée ?

Portrait de Redroom

De Redroom

16H51 | 10/03/2008 | Permalien

12 votes, note maximale : bravo à l'auteur de cet article sur un pays qui passe habituellement à la trappe de toutes les rédactions et merci aux lecteurs de rue 89.

Portrait de re-belle

De re-belle

mère au foyer | 14H11 | 11/03/2008 | Permalien

un conte de fées pour la démocratie,ils iront votés avec la peur au ventre ! ! ! …
peut importe le résultat, les tigres sortiront surement leurs griffes assérrées ! ! ! …

je croyais que le tsunami allais unir les peuples pour la meme peine ! ! ! …non certes, c'est plutot peines perdues ! ! ! …

les tigres non seulement sont connus pour voler, enlever les enfants (celon l'UNICEF, depuis 2001, 5794) pour les enroler de forçe pour etre des enfants-soldats, mais en plus ils se sont accaparer des orphelins de cette catastrophe naturelles ! ! ! …

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