
« Je ne me sens plus en sécurité. Nulle part. » Même à l'abri derrière les hauts murs de son jardin, Taprobane (1), la petite quarantaine, garde un air inquiet. Pour cet ancien pêcheur cinghalais de Negombo, le cauchemar a débuté il y a un an et demi lorsqu'un de ses meilleurs amis, un voisin Tamoul, a été arrêté par l'armée.
Récit des événements, par Taprobane :
« Il était accusé d'avoir espionné les installations du port de Colombo, pour le compte des Tigres. Les enquêteurs ont dit qu'il avait communiqué ses informations depuis son ordinateur portable. »
Le plan des LTTE (Tigres de libération de l'Eelam Tamoul) consistait à couler des cargos avec des vedettes rapides pleines d'explosifs, mais l'attentat a été déjoué.
« Il a mis son arme sur ma tempe »
Pour Taprobane, les vrais ennuis sont arrivés deux semaines plus tard.
« Un jour, en début d'après-midi, notre quartier a été bouclé par une quarantaine de soldats. »
Quand sa maison est encerclée, il comprend : son voisin, désespéré, l'a dénoncé. Taprobane se souvient :
« Un lieutenant m'a fait sortir dans l'allée et m'a jeté par terre. Il m'a hurlé que si je n'avouais pas tout de suite, il me mettrait trois balles dans la tête et il a mis son arme sur ma tempe. J'ai pleuré, je lui ai dit que je n'avais rien fait, que ma famille était à côté. Ils m'ont frappé, ensuite ils m'ont emmené a leur base. »
Taprobane s'interrompt un instant, le temps que le vacarme des « jetfighters », de retour d'une mission de bombardement au Nord s'estompe.
« La-bas, je suis resté en cellule deux semaines, tabassé tous les jours, sans qu'on ne me pose de questions. »
L'intervention d'un député lui épargne la prison. Beaucoup de chance, finalement :
« Il arrive qu'on passe dix ans en détention preventive, dans un isolement total. »
Climat délétère, règne de la suspicion
Son voisin, lui, a disparu sans laisser de traces. Ses proches, réfugiés au Canada, n'ont jamais eu de nouvelles de la part des autorités. Une trentaine de Tamouls ont connu un sort similaire, ici, ces derniers mois, un nettoyage ethnique qui ne dit pas son nom.
Jusqu'en 2006, Negombo était un des rares endroits du Sri Lanka où la coexistence pacifique entre Tamouls et Cinghalais était une réalité. Désormais, entre les deux communautés, le climat est délétère, la suspicion règne. Un changement radical que ne perçoivent pas les nombreux Occidentaux séjournant ici. La ville doit en effet à sa proximité avec l'aéroport international de Bandaranaike de recevoir un afflux de touristes qui préfèrent éviter Colombo, polluée et dangeureuse.
Les malheurs de Taprobane n'ont pas cessé avec sa libération. Il a connu l'opprobre général :
« Mon bateau a été brûlé, mes enfants ont dû quitter l'école, mes relations se sont éloignées »
Aujourd'hui, Taprobane survit en conduisant le tuk tuk d'un autre. Mais les temps sont durs quand le prix des denrées de base a doublé en un an. La véracité de son récit se vérifie douloureusement lorsque, sans prévenir, des enfants au rire sonore nous lancent des cailloux et des branches. Il faut se réfugier dans la maison.
« Les deux parties font durer le conflit »
Si ce n'était les effluves de thé au gingembre, l'impression de se trouver dans une chapelle serait saisissante. Tapis, abats-jours, statues, draps, tasses, Jésus est partout. Comme la majorité des Cinghalais du littoral, Taprobane est catholique. Une foi apportée au XVIe siècle par les Portugais, dont certains ont prématurément remplis les cimetières locaux, pour cause de prosélytisme trop poussé. Negombo est d'ailleurs surnommée « la petite Rome ».
Taprobane ne veut pas quitter une région où ses ancêtres vivaient déjà il y a deux cents ans. Il évoque un hypothétique émissaire de paix américain, qui réussirait là ou les Norvégiens ont échoué. Pour son épouse Wayadu, les motifs d'espoir n'existent pas :
« Les deux parties font durer le conflit parce qu'elles sont trop attachées à leur pouvoir. »
Dans le salon, Taprobane montre un poster représentant une plage paradisiaque, seul espace non dévolu au Nazaréen. C'est Jaffna, le sanctuaire tamoul. Taprobane s'y est rendu pour la première et dernière fois en 1986, et il rêve d'y retourner. Dans un sourire songeur teinté de tristesse, il promet qu'il ira là bas « l'année prochaine, c'est sûr ».
(1) Les prénoms de Taprobane et sa femme ont été modifiés.



















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De Aladin67
11H51 | 06/03/2008 |
Bonjour
Pour faciliter les choses, les pays occidentaux dont la France ont qualifié le LTTE d'organisation terroriste. Le gouvernement sri lankais n'en demandait pas tant pour justifier ce que l'on peut en effet qualifier de nettoyage ethnique. Les militaires et les milices gouvernementales exécutent froidement de jeunes gens tamouls sous le faux prétexte qu'ils sont membres ou aident le LTTE. Et en France, l'administration pressurisée par la politique des quotas et la chasse aux sans papiers, refusent parfois aux sri lankais tamouls l'asile politique auquel ils peuvent prétendre conformément aux textes internationaux ratifiés par la France. N'oublions pas le cas de ce jeune tamoul auquel la France a refusé cet asile, qu'elle a renvoyé chez lui où il a trouvé la mort quelques mois plus tard, froidement abattu dans son jardin par ceux dont il avait demandé à être protégé.
à Aladin67
De anti_cons
18H57 | 06/03/2008 |
source ?
à anti_cons
De kevinsympa
21H14 | 09/03/2008 |
Elanchelvan Rajendram
Débouté du droit d'asile, expulsé, tué par balles …
source :
http://terra.rezo.net/article572.html
De Numerosix
Prisonnier dans le village global | 12H16 | 06/03/2008 |
Merci pour ce reportage . Je suis allé deux fois au Sri Lanka en simple touriste il y a plus de 25 ans ,avant que la guerre civile ne (re) eclate.
Ayant gardé longtemps une correspondance avec un vieux cingalais boudhiste traditionnel qui nous avait loué une chambre a Kandy , je sais quil a planqué et protégé ses voisins Tamouls quand la situation est devenu dangereuse .
Je me souviens avoir lu a l » epoque les journaux français , et j » avais été etonné par les erreurs et les approximations qu » un petit touriste un petit peu curieux n » aurait pas commise .
Il n » y a pas que des touristes qui ne voient rien, il y a aussi des envoyés speciaux qui ne comprennent pas grand chose .
Vous n'en faites visiblement par partie .
Cordialement
De Alain Provist
12H44 | 06/03/2008 |
J'ai passé deux ans à Sri Lanka de 79 à 81 entre la période d'autarcie et le début des conflits interethniques. Mes élèves à l'Alliance française de Colombo étaient tamouls hindouistes, cinghalais boudhistes, musulmans, chrétiens. La « sainte- respendissante » avait quelque chose du paradis terrestre : on pouvait aller librement à Jaffna, à Trincomalee ou à Negombo (voir les pêcheurs ramener des requins). Tout ce qui est arrivé depuis, de terrorisme en tsunami m'attriste beaucoup.
STEREOSCOPIE CEYLANAISE
Dentelle d'écume sur diamant vert
L'étoffe de soie qui se love, cobra
Mer étale en camaïeu saphir
Et ta silhouette et torrents de taffetas
Odeurs de frangipane dans l'air
Boléros de pastel, sari allégoria
Couleurs des orchidées et chaleur des rires
Quand tes pas sont une ode à Shiva
Dagobas blanches et robes de safran
Ce sont des rayons noirs qui dardent,
Soleil de cuivre et peaux de cuir
Fleuve aux remous qui s'attardent
Boudhas de pierre ou de ciment
Dompté en nœud gordien
Fruits exotiques bons à séduire
Ou peigné avec soin.
Forêts d'ébène ou de santal
Dans tes yeux des lucioles
Grands parasols de cocotiers
Ravivent les sourires qui s'étiolent
Rizières de boue et buffles sales
Deux amandes pierre de lune
Bouquets de thé, visages inquiets
Où j'ai vu briller le sang des lagunes.
Pluies de mousson sur fleuves fous
Ton front autel mythologique
Sons lancinants et syncopés
Carrefour de sagesse mystique
Dieux farfelus et sorciers saoûls
Bat de temps anachroniques
Grappes humaines sur monstre rouges
Sous ce nombril liturgique
Charrettes à bœufs d'un autre temps
Au milieu de la nuit cette lune de nacre
Batiks vifs où rien ne bouge
Perles d'ivoire d'une actinie brunâtre
Le taxi noir et jaune attend
Pour lesquelles naissent les Taj Mahal
Foules en sarong, chaises en rotin
Ton sourire qui sera mon fanal.
Fumées d'encens, huile de coco
Tu as à la cheville un bracelet d'airain
Pachydermes dociles et najas-serpentins
Le cuivre est sur ta peau comme or en son écrin
Riz au carry sous l'arbre bô
Des gouttes de ton sel y tracent des sillons
Catamarans aux voiles auriques
Quand l'astre délaissé te fait sa dévotion.
Mâchoires rougies par le bétel
Mais tu n'es à personne ici-bas
Sigirya paranoïa-castel
Même si on te marie au nom de quelques lois
Dans l'île de Sri Lanka.
…………………………………………………
Colombo, Sri Lanka 1980.
De grimberto
14H13 | 06/03/2008 |
Revenant du Sri lanka pour refaire les visas.
Français vivant en inde chez les tamouls. Parlant tamoul.
Une île paradisiaque.
Un malaise ambiant très fort, des personnes qui ont peur.
Peur que se reproduisent les riots de 1984.
Dans toutes les mémoires. Massacres aux tamouls après une bombe.
Impression que cela arrangent les politiques.
Avec armées et guerre, ils peuvent jouir d'une vie en or - isolés certes.
Tous font durer.
C'est la guerre, deux groupes qui s'attaquent.
Chacun se défendant avec les armes qu'il a.
Bombes mortelles pour les uns, crimes de guerre pour les autres.
Appeler les uns « terrorites » est un raccourci odieux.
Les mots ont un pouvoir atroce.
Finalement, la même situation que palestiniens et Israëliens.
C'est à pleurer de bêtise. Surtout ne succombez pas au pouvoir des mots.
Réfléchissez.
De Le requin rouge
15H05 | 06/03/2008 |
Un très beau témoignage de terreur approuvée par la communauté internationale.
@Numerosix :
les envoyés spéciaux = quelqu'un qu'on envoie, donc qui ne connaît pas le terrain. Spéciaux ? ça veut dire qu'on attend d'eux de couvrir un évènement en particulier dont on est déjà au courant !
En bref, ne pas s'adresser à ces gens là…
De anti_cons
19H04 | 06/03/2008 |
Il est vrai qu'en tant que touriste sur place on tombe sous le charme d'un pays ou règne une paix communautaire alors qu'il n'est pas rare de croiser un temple hindouiste, une mosquée et une eglise dans un rayon de 100 mètres. Mais cela serait trop beau…
à anti_cons
De Numerosix
Prisonnier dans le village global | 19H25 | 06/03/2008 |
Un petit conseil , si vous ne connaissez pas, allez voir l » Ile de la Réunion ,c'est pareil , le coup de l'église, du temple hindouiste et de la mosquée . il y a des problèmes aussi , mais beaucoup moins graves quand même ..
C'est vrai que Ceylan, c'est si beau et que ce serait si bien si les communautés pouvaient s'entendre …