Sur le terrain

Femmes roms: l'accueil catastrophique des hôpitaux

Bilan inquiétant de la prise en charge des femmes roms, dont seule une grossesse sur deux aboutit à une naissance.

Femme rom à Paris, décembre 2007 (Leroyer/Flickr).

La première moitié de la matinée ne s'est pas encore écoulée, mercredi, et Saveta est déjà la quatrième patiente rom que Jeanine Rochefort reçoit dans son cabinet, au centre de soins Médecins du monde de la Plaine-Saint-Denis, au nord de Paris.

En face du médecin généraliste à la retraîte, bénévole chez MDM, Saveta égraine : « Trois enfants et six avortements ». Ce décompte résonne un peu étrangement, comme si les IVG figuraient à leur place dans un impossible livret de famille.

Saveta a 42 ans, des courrones dentaires sur toutes les dents sauf les incisives, et les cheveux ramenés en chignon bas sur la nuque. Elle a aussi un sourire un peu triste : elle vient pour un traitement destiné à augmenter la fécondité. Elle fait ces injections depuis plus d'un an déjà, mais elle tergiverse :

« Je voudrais un autre enfant parce que les choses ne vont plus bien avec mon nouveau mari. Je ne lui ai pas donné d'enfants et c'est compliqué avec lui. J'hésite à continuer. »

Jeanine Rochefort poursuit son entretien, épaulée par une traductrice roumaine :

« Votre mari est-il violent ?

Saveta dodeline de la tête. Son regard est à la fois doux et pas dupe, elle semble étonnée qu'on se pose la question. Le médecin, qui assure l'essentiel des consultations gynécologiques du centre, poursuit :

“Vous savez, je n'ai jamais cru qu'un enfant pouvait résoudre des problèmes de couple. N'attendez pas des miracles du traitement non plus. Je suis très dubitative. Vous savez, si vous aviez le choix, je vous conseillerais plutôt de quitter votre mari, de cesser d'être dépendante. Mais vous n'avez pas le choix, alors c'est à vous de réfléchir.”

Affluence aux consultations gynécologiques

Les femmes roms consultent de plus en plus souvent pour des questions gynécologiques. Nombre d'entre elles s'adressent au CASO de Médecins du Monde à la Plaine-Saint-Denis, car un des grands terrains roms du département se trouve à proximité. Ce matin-là, une demie-douzaine de femmes roms se seront présentées. Au total, 60% des patients qui transitent par ce CASO sont d'origine roumaine, sachant que les statistiques ne distinguent pas les Roms parmi les Roumains.

Pour le CASO, cet afflux a impliqué d'adapter la prise en charge, depuis le début des années 1990. Notamment à destination des femmes : à l'occasion de la prochaine Journée de la femme, le 8 mars, Médecins du monde dresse un bilan inquiétant sur l'incapacité des structures de soin en France à accueillir les femmes de cette communauté.

Les chiffres sont spectaculaires : 17 ans pour l'âge moyen de la première grossesse, et près d'une femme sur deux (43%) qui a déjà avorté à 22  ans. Jeanine Rochefort enfonce le clou :

“Souvent, ce n'est pas six ou sept avortements mais une dizaine, voire une quinzaine qu'elles ont déjà subi.”

Or, alors que MDM assure que “la pression policière” et les vagues d'expulsion hypothèquent un peu plus encore le suivi de ces femmes qui ne sont que 10% à recourir à la contraception, les failles de la prise en charge par le système français ont parfois des conséquences tragiques.

Avortée malgré elle ?

Ainsi, Antoanetta Popescu, responsable de la mission Rom chez MDM, se souvient de son arrivée en région parisienne, il y a plus d'un an :

“Sur un terrain rom, une femme me demande de lui traduire les papiers que lui a fournis le centre de santé où elle s'est rendue, enceinte, redoutant une fausse couche. Je lui traduit qu'il s'agit d'un rendez-vous pour une IVG. C'était terrible : la femme n'avait jamais demandé à avorter mais seulement voulu s'assurer, en consultant, que le bébé allait bien. A quelques heures près, elle avortait malgré elle.”

Lorsque MDM appelle le centre de soin, voilà la réponse qu'il aurait obtenu au téléphone :

“Mais ces femmes là, elles ne parlent jamais français, comment voulez-vous qu’on se débrouille ? Elles n’ont qu’à venir avec un interprète ! Comme elles viennent souvent chez nous pour avorter, on a cru comprendre qu’elle ne voulait pas le garder.”

De fait, les problèmes de langue obèrent vraiment la communication avec ces patientes. Mais ces dernières parlent aussi le roumain et il existe un service de traduction gratuite par téléphone, accessibles aux hôpitaux publics. Au CASO de MDM, on vient même de systématiser la présence d'une traductrice -bénévole elle aussi- en consultation.

Préjugés et crispations

Médecins du Monde déplore le manque de bonne volonté de certaines structures à améliorer la communication avec ces femmes. Pour Jeanine Rochefort, les préjugés restent tenaces alors que ces femmes ne seraient finalement pas si rétives à un suivi médical. (Voir la vidéo)



MDM précise que la qualité de la prise en charge varie en fait considérablement d'un service à l'autre, parfois y compris au sein d'un même hôpital. A la maternité des environs, à l'hôpital Delafontaine de Saint-Denis, l'accueil serait carrément “calamiteux”. Le service en question n'a pas donné suite à nos demandes d'interview, alors que Jalila Bouzid, coordinatrice à Médecins du monde, nous raconte cette histoire qui remonte à “quelques mois” :

“Une femme qui avait déjà des enfants a accouché d'une petite fille à la maternité. Au bout de quelques heures, elle a voulu aller sur le terrain où était établie sa communauté, pour voir ses autres enfants et récupérer des vêtements pour le bébé. Elle est partie quelques heures, puis revenue. Le lendemain, elle fait de même : chez les Roms, la tradition des visites à la maman à la maternité est évidemment inexistante.

‘Or, lorsque la femme est revenue, son bébé avait été placé ! Les services de l'hôpital avaient estimé qu'elle avait abandonné son enfant. Dans les registres, il avait été consigné qu'elle avait déjà abandonné un enfant deux ans plus tôt. En fait, on s'est rendu compte que son groupe avait été expulsé de son terrain et qu'elle avait suivi dans la précipitation !

Après des pressions de MDM et l'intervention du parquet, la mère a finalement récupéré son enfant. Mais cette anecdote illustre une nouvelle fois les carences de la prise en charge des femmes dans certaines structures de soin en France. Au moment où les ONG sur le terrain essayent justement de convaincre ces femmes que la contraception permet aussi de contrôler les naissances sans avoir recours à des IVG à répétition.

« Accepter de revoir une femme pour trois ou quatre IVG »

Pour tordre le cou à ces crispations, certaines structures ont fait des efforts, note cependant MDM. C'est le cas du Planning famillial de l'hôpital Delafontaine. Médecin, Danièle Hassoun dirige le centre depuis dix ans. Elle a vu la fréquentation des femmes rom augmenter sensiblement. Elle confirme que le problème de la langue est immense mais a sensibilisé ses équipes sur l'approche culturelle :

« C'est difficile de savoir où elles en sont, on n'a pas accès à leur dossier et parfois elles ne parlent pas un mot. Ca peut donner lieu à des quiproquos même si je n'ai jamais vu de femme avortée malgré elle.

“Le plus souvent, ce qui est complexe pour nous, outre de faire respecter les rendez-vous, c'est justement d'accepter ces femmes avec leurs pratiques et de savoir qu'on reverra la même patiente pour une IVG trois ou quatre fois.”

Au CASO de Médecins du Monde, Jeanine Rochefort, militante féministe dans les années 1960, affirme que les jeunes femmes “entre 15 et 20 ans” sont de plus en plus sensibles à la contraception. Pour elle, c'est en améliorant leur accueil dans les structures de soin qu'on réussira à les convaincre pour de bon.


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Par Kokayad
16H09    02/03/2008

La question de l’accueil des femmes roms en hôpital renvoie à celle de l’accueil des roms en général.
A Lille, la question se pose avec insistance depuis plusieurs années. Côté mairie ou côté préfecture, on se renvoie la balle de façon malsaine.
Il y a un an, nous avions enquêté sur une famille dont le parcours symbolisait quelques difficultés rencontrées par ces populations (http://labrique.lille.free.fr/spip.php?article60).
Plusieurs médias locaux se sont intéressés aux conditions d’accueil et aux expulsions des roms qui se sont succédés ces derniers mois sur Lille. Voir ici (http://interdits.net/interdits/index.php?option=com_content&task=view&id…) ou ici (http://www.contre-faits.org/spip.php?article67).
Plus généralement, l’Union Européenne n’est pas claire (ou trop selon les goûts) sur cette question (http://labrique.lille.free.fr/spip.php?article364).

Enfin, sur le sujet de l’avortement, voici un appel à témoignage pour une enquête sur l’avortement. Merci de relayer cet appel.

Appel à témoignages

Pour son prochain numéro, La Brique se penche sur le dossier de l’avortement. Nous voulons voir dans quelle mesure ce droit est respecté en France et particulièrement dans la région. Plus de 3O ans après que la droite ait concédé sa légalisation, notamment face aux mouvements féministes de l’époque, il nous semble que cette lutte pour le droit des femmes à disposer de leur corps est toujours d’actualité face à la vigueur de certains courants idéologiques de droite en France ou ailleurs. L’avortement reste tabou, les mentalités réactionnaires continuent de culpabiliser les femmes et de rendre ce droit très précaire, comme la contraception demeure une question attribuée exclusivement aux femmes.

Pour cela, nous recherchons des témoignages de femmes de la région qui ont avorté ces dernières années dans le Nord-pas-de-Calais ou ailleurs, en France comme à l’étranger. Des témoignages qui pourront se faire anonymement par e-mail, ou en nous rencontrant. Afin de pouvoir être le plus exhaustif possible, nous avons besoin de nombreux témoignages, c’est pourquoi nous vous remercions d’avance de diffuser largement cet appel.

Le témoignage pourra préciser la date et le lieu de l’avortement, ses raisons, les rapports avec l’entourage (soutiens ou pressions de la part des ami-e-s, de la famille, du géniteur, etc.), les relations avec le personnel médical (médecins, anesthésistes, échographistes, aides-soignant-e-s, etc.) la façon dont il a été vécu (existence d’un suivi psy -ou non - ante ou post avortement, qualité de l’intervention et du personnel médical, « l’après-avortement », etc). Et toutes les précisions que les personnes voudront nous apporter.

Bien évidemment, toutes les réflexions ou les informations concernant l’avortement et la contraception en région (ou en France) seront les bienvenues !

Merci d’avance et à très bientôt…
L’équipe de La Brique

Pour nous envoyer des témoignages ou nous contacter :
Email : labrique.lille@free.fr
Tel : 09.54.12.57.12

La Brique, journal d’info de Lille et d’ailleurs
www.labrique.net

 
Par François Doutriaux
16H32    02/03/2008

remarquable article, qui mériterait un bien plus grand retentissement, à l’heure où notre chef de l’étât donne des leçons sur « les priorités humanitaires » à des nations étrangères…

Pour ce qui est de Lille, ville que je connais bien pour des raisons familiales, le racisme à l’égard des roms est une « tradition » solidement ancrée, particulièrement au sein de la notabilité locale. Ce notamment du fait de son positionnement géographique, sur l’axe de déplacement de nombreuses populations migrantes issues d’Europe de l’est.

Les problématiques sociétales liées au Rom vont cependant bien au-delà de l’acceuil dans les structures sanitaires : l’absence extrêmement fréquente de scolarisation des enfants, leur exploitation dans le cadre de la mendicité, voire dans certains cas de la petite délinquance, est un probléme récurent peu ou pas traité par les pouvoirs publics.

Considérés comme des résidents temporaires, quant bien même leur installation est durable, on n’entend guère parler des roms que dans le cadre de la législation relative à l’acceuil des collectivités locales pour les populations migrantes…ou de la diabolisation habituelle de ces populations en matière de délinquance (notamment dans la PQR).

Un dossier « non prioritaire » de plus…