En Bosnie, le tabou des enfants nés des viols de guerre

Manif de victimes de viols de guerre, octobre 2006 (D.Krstanovic/Reuters).

Des milliers d’enfants nés de viols de guerre sont les laissés pour compte de la Bosnie-Herzégovine, pays issu de l'ex-Yougoslavie qui a été, durant les années 1990, le terrain d’une guerre particulièrement perverse. Les femmes musulmanes étaient systématiquement violées par les soldats ennemis. Ce n’était pas seulement les victimes qu’on humiliait et détruisait, mais aussi les fondements et les repères de toute la société bosniaque.

Sabiha Husic, fondatrice de Medica Zenica (DR).Née en Bosnie-Herzégovine, Sabiha Husic devient psychothérapeute après avoir suivi les cours de théologie d'école islamique. Elle fonde en 1993 Medica Zenica, l’une des premières ONG destinées à aider ces femmes et leurs familles. Le 20 février, elle était invitée à Genève par Webster University pour évoquer le drame des enfants nés de viols de guerre. Entretien.

Quels sont les problèmes actuels issus de la guerre dans le pays?

La guerre a cessé depuis 1995. Mais la situation économique reste très précaire. Il n’existe pas d’assurance santé, pas de soutien social. Les anciens réfugiés qui rentrent n’ont pas de travail.

Il y a aussi un grand problème avec l’éducation. Dans certaines zones, la même école est cloisonnée avec deux programmes totalement contradictoires – croates et bosniaques. Les élèves n’ont pas de contact entre eux et apprennent des versions opposées de l’histoire récente. C’est dramatique lorsque l’on pense que ces jeunes vont construire la société de demain.

A cela s’ajoutent les violences domestiques, le trafic de filles, le désarroi des enfants issus des viols de guerre, devenus adolescents.

Que se passe-t-il avec ces enfants issus de viols de guerre?

Ils ne parviennent pas à se trouver une identité. Sans racines, comment peuvent-ils se construire? Rien n’est fait pour eux, qui sont sous le sceau du tabou: leur père, c’est l’ennemi, celui de l’autre bord. Or ces jeunes sont en train de devenir des adultes et ils ont besoin de réponses. Leurs mères sont dans le désarroi, ne sachant comment leur expliquer la réalité. Elles ne savent pas s’il vaut mieux dire la vérité ou pas. Elles ont peur de perdre leur enfant, que celui-ci passe à l’autre camp dans la quête de son père.

Que faire?

Il faut des programmes d’accompagnement pour préparer ces enfants à recevoir une vérité très violente. Il faut aussi intégrer les mères ou les parents adoptifs ou encore les enseignants et les thérapeutes.

Mais l’argent manque. Depuis 2007, les donateurs internationaux se concentrent ailleurs: Irak, Kosovo, Afghanistan. Et le gouvernement ne nous aide pas.

Comment ces femmes violées ont-elles pu continuer à vivre dans la société musulmane bosniaque?

Juste après la guerre, la communauté islamique a énoncé une fatwa déclarant que les femmes violées étaient des "shahida", des martyres de l’islam. Cette décret islamique invitait tous les musulmans à respecter et soutenir ces femmes et leurs enfants dans le processus de guérison. Elles avaient ainsi un statut. Cela ne résolvait pas tout mais cela a beaucoup aidé pour leur intégration sociale.

En 2006, nous avons réussi à leur obtenir un statut légal de victimes civiles de la guerre. C’est capital parce que cela leur donne théoriquement droit à un soutien logistique.

Malgré cela, beaucoup de femmes gardent encore le secret, surtout dans les campagnes. Nous faisons un travail de longue haleine pour les amener à se confier pour se libérer de ce poids terrible.

Vous-même, pourquoi avez-vous étudié la théologie islamique?

Avant la guerre, les écoles religieuses n’étaient pas considérées, c’était l’après-Tito. Mais, très tôt, j’avais remarqué autour de moi que les hommes utilisaient à tort les arguments religieux pour dominer les femmes. J’ai compris qu’il fallait passer par la connaissance approfondie des textes religieux pour contrecarrer ces abus. J’ai alors voulu faire mon école secondaire dans une école coranique. Mes parents y étaient opposés, craignant pour mon avenir, mais j’ai insisté. Je n’étais qu’une adolescente mais j’avais compris qu’il fallait utiliser les arguments théologiques pour casser les préjugés traditionnels.

J’ai donc fait l’école secondaire et l’université islamiques, mais je suis aussi diplômée en psychologie, je suis psychothérapeute et je suis manager sur les questions humanitaires.

Les mentalités ont-elles beaucoup changé avec la guerre?

Les femmes ont pris conscience de leurs droits. Nous avons plein de programmes à la télé et à la radio sur les violences domestiques, physiques, émotionnelles, sur l’inceste. Nous formons aussi les policiers, les juges, les enseignants. Mais nos leaders politiques essaient de nous mettre des bâtons dans les roues car ils réalisent que nos activités transforment et éveillent de plus en plus de gens.

Arrivez-vous aussi à toucher les hommes?

L’année passée, pour la première fois, vingt-deux hommes sont venus spontanément nous demander de l’aide pour des thérapies individuelles. C’est une révolution dans cette société traditionnelle. Les maris et les pères commencent à se rendre compte que leur violence est destructrice et qu’ils doivent chercher de l’aide s’ils ne veulent pas perdre leur femme et leurs enfants. Il ne faut pas oublier qu’ils sont des anciens soldats dont la seule devise était: tuer ou être tué.

L’indépendance du Kosovo a-t-elle des répercussions chez vous?

Oui. Il n’y a aucun programme ni scolaire ni social pour une réconciliation nationale. Nous vivons avec une bombe à retardement.

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18H10    25/02/2008

vrai sujet, belle personnalité, une lfeur sur un tas de fumier
bref la vie et l'espoir

 
Par Thiery
19H07    25/02/2008

L'été dernier, en Bosnie ( Sarajevo,Gorazdé, Mostar) et au kosovo ( Mitrovica,Pristina,Lipjan) J'ai pu rencontrer des familles confrontées aux conséquences des viols durant les conflits.
Combien il fut difficile d'approcher les femmes victimes , difficile de leur parler.
Le dialogue tout aussi difficile avec les hommes, un seul s'est ouvert sur le sujet et nous avons pu vraiment échanger sur ce sujet si douloureux, C'était au Kosovo ou, dit on plusieurs dizaines de milliers d'enfants sont nés de ces viols.
Autant de viols en si peu de temps contre un si petit peuple laisse penser que ces viols furent planifiés par les agresseurs, le but étant de détruire les structures familiales si fondammentales en pays musulman.
détruire un peuple en le " batardisant ", telle était la stratégie des Serbes. ( chose entendue plusieurs fois en Serbie ou je me suis également rendu à l'époque.)
Au delà des traumatismes des victimes, il y a un traumatisme général des peuples bosniaques et kosovar qui perdurera sans doute pendant plusieurs générations.

 
19H35    25/02/2008

Cette stratégie de guerre, perverse comme toute stratégie guerrière, n'est pas sans rappeler la stratégie mise au point en Afghanistan où les femmes n'avaient plus accès au travail ni à la culutre ni aux soins. Il s'agit, à partir du matyr des femmes, de détruire tout un Peuple. En s'attaquant aux femmes, on s'attaque aux fondements d'une société car on s'attaque à la famille. En détruisant une société, une culture, on domine et on récupère un territoire.
Alors, je rejoins Cratère quand elle ou il dit que la souffrance d'une femme violée est la même partout. Ce n'est pas la culture du Peuple victime qui est en cause, ni sa religion, ce qui est en cause ce sont les visées des envahisseur, c'esrt la guerre.
Le retour à la paix n'est pas plus difficile parce que les Bosniaques sont musulmans, il est de toute façon difficile.
rappelez vous comme certains bons chrétiens (qui sont féministes, c'est bien connu) ont tondu certaines femmes après la guerre chez nous, ces dernières ont été bien souvent 2 fois victimes.......
Après une guerre, c'est en ne s'interessant pas aux blessures à leur guérison, à leur soulagement que l'on prépare la suivante.
Cette dame travaille à empêcher la suivante, chapeau bas, Madame !

 
Par cverine | fée en berne
13H33    26/02/2008

Je tiens à signaler l'existence du festival de l'amitié qui a lieu à Gorazde au mois d'Août et qui réunit bosniaques, serbes, croates, français, italiens... un petit bout d'humanisme dans un monde en reconstruction!
Lire également Joe Sacco, "Gorazde" et au lieu d'aller passer vos vacances à La Grande Motte pourquoi ne pas choisir la Bosnie et aller voir combien il y a une jeunesse vivante et tournée vers l'avenir, des femmes et des hommes qui ont souffert au delà de l'imaginable et qui malgré tout vous accueillent les bras ouverts (puno hvala Dzenana et Tchétché).
C'est en comprenant ce qui s'est passé que l'on peut se reconstruire!