Les grands patrons français sont-ils trop payés?
Ils seraient aujourd'hui les mieux payés d'Europe, une augmentation difficile à justifier économiquement. Décryptage.

La Tribune a dévoilé la semaine dernière une étude du cabinet Hay Group selon laquelle les rémunérations des patrons auraient augmenté de 40% en 2007. Il faut prendre ce chiffre avec des pincettes (voire avec un bazooka), d'autant plus qu'une autre étude récente, de Proxinvest, évoque une tendance inverse.
Mais ce qui est certain, c'est que les grands patrons, ceux des 100 premières entreprises françaises, sont excessivement bien payés. Il y a quelques années, ils pleurnichaient parce qu'ils étaient bien moins rémunérés que leurs homologues européens. Ils se sont rattrapés depuis, merci, puisque qu'ils arrivent désormais en tête du palmarès.
Sont-ils trop payés? A cette question, on peut apporter une réponse morale et une réponse économique. Sur la première chacun est libre d'en penser ce qu'il veut. Pour ma part, il ne me semble pas très décent que des citoyens puissent gagner en un an autant que ce que toucherait un smicard s'il travaillait depuis l'Ancien Régime (et s'il était immortel). Et pas très normal non plus que la France soit au top du palmarès européen des rémunérations de grands patrons, alors qu'elle n'est qu'au 14e rang si l'on compare les salaires médians.
La réponse économique est plus complexe. Il s'agit de savoir si le fait d'accorder des salaires extravagants à des patrons peut être bon pour l'entreprise et pour l'économie. Sur ce point, il y a débat.

Le travail, le risque ou la responsabilité peuvent-ils justifier ces rémunérations?
Les patrons du CAC 40 gagnent 100 fois plus que les patrons de petites entreprises. Travaillent-ils 100 fois plus? Non. Prennent-ils 100 fois plus de risques? Non. Ils en prennent plutôt moins. A la tête d'un grand groupe, vous êtes entourés de conseillers; vous avez donc moins de risques de mettre la BNP dans le mur qu'une PME...
Ont-ils 100 fois plus de responsabilités? Certains plaident que oui, puisque les effectifs sont bien plus importants. Mais dans ce cas, il faudrait également payer beaucoup plus l'ensemble des cadres, voir l'ensemble des salariés situés à des postes clés pour l'entreprise...
A lire, sur le sujet, cet article de Daniel Cohen dans Le Monde, à la fois lumineux et polémique. Il écrivait ainsi:
"Est-ce que le salaire des patrons récompense leur diligence, leur peine et le risque encouru? Il y a plusieurs manières de comprendre cette question. S'il s'agit de savoir si leur diligence serait atténuée s'ils gagnaient, disons, dix fois moins, la réponse est clairement négative. Le patron d'une petite entreprise ne travaille pas moins que celui d'une grande et le risque qu'il encourt n'est pas moindre".
Un patron mieux payé épouse-t-il plus facilement les conceptions de l'actionnaire?
C'est un argument que l'on trouve à la fois sous la plume de ceux qui dénoncent le système et sous celle de ceux qui le défendent.
Autrefois, les patrons étaient des salariés. Ils partageaient les préoccupations des autres salariés de l'entreprise. Simplement, leur salaire était cinq ou dix fois plus élevé. Aujourd'hui, l'essentiel de leur rémunération est constitué par des stock options, liées au cours des actions. Tout se passe comme si une nouvelle alliance avait été passée entre actionnaires et managers, le but de cette alliance étant de se donner toutes les chances de faire grimper le cours des actions de l'entreprise. A "créer de la valeur" comment disent, dans un bel euphémisme, les financiers.
Cela a-t-il fonctionné? Très difficile à dire. La hausse des cours des actions dépend de bien des facteurs: la mondialisation, la hausse des taux d'intérêt, la croissance générale, la confiance en l'avenir... Et s'il fallait mettre en place un mécanisme de rémunération des performances, le mieux serait de mesurer l'écart entre les résultats de l'entreprise et ceux des concurrents directs.
Les très hauts salaires reflètent-ils la rareté des très bons patrons?
C'est l'explication la plus satisfaisante intellectuellement. La concurrence sur le marché des patrons serait aussi forte que sur celui des stars du football.
L'idée, c'est qu'il serait toujours rentable d'engager un patron légèrement meilleur qu'un autre, quelles que soient ses prétentions financières. Pourquoi? Parce que même un très léger surcroît de compétence a des conséquences financières énormes pour l'entreprise.
Les économistes Xavier Gabaix et Augustin Landier ont tenté de mesurer l'impact du talent des chefs d'entreprise sur la valeur de celles-ci ("Why has CEO pay increased so much?", MIT, janvier 2006). Selon eux, si vous mettez à la tête de la première entreprise le patron de la 250e entreprise, cela se traduira par une perte de valeur de 0,014%!
Cela peut sembler minime mais, appliqué aux valeurs boursières des grands groupes, cela justifie de payer très cher le patron. Pour un groupe valant en Bourse 50 milliards d'euros, cela représente 7 millions. Cette étude a fait couler beaucoup d'encre (il est assez facile de constater que les hauts revenus ne sont pas corrélés aux meilleures performances), mais admettons que telle soit la logique qui conduise à fixer de très fortes rémunérations.
Dans ce cas, il y a clairement un problème de pénurie. Sur le marché du PDG, l'offre est trop faible. La question est de savoir si cette pénurie n'est pas organisée. Ce sont en effet les conseils d'administration des grands groupes qui nomment leur patron, et ce sont d'autres grands patrons qui siègent aux conseils d'administration...
Pour résoudre le problème, il faudrait améliorer la détection de "super-managers" et la diversité de leurs parcours. Il y a peu, la plupart des grandes banques étaient dirigées par des énarques.
Les hautes rémunérations alimentent la défiance (pas la croissance)
Certains jeunes économistes se sont emparés de questions touchant à la culture profonde de la France. Selon eux, les principaux freins à notre croissance ne sont pas forcément ceux que l'on désigne habituellement (rigidités sur le marché de l'emploi, charges trop élevées, impôts trop lourds...). Ces freins tiennent aussi à des habitudes héritées du passé, et qui poussent les agents économiques à faire de mauvais choix, à se défier les uns des autres, à faire preuve d'incivisme. Lire par exemple "Le capitalisme d'héritiers", de Thomas Philippon, ou "La société de défiance", de Pierre Cahuc et Yann Algan.
Selon ces derniers, la "défiance" qui gangrène notre économie a des sources diverses: étatisme, corporatisme, clientélisme... Les Français ont l'impression que les autres citoyens ont des privilèges, des passe-droits. Dans ce contexte, l'existence de très hautes rémunérations, qui ne sont pas corrélées au risque ou aux performances, ne peut qu'accentuer ce malaise, cette défiance, au sein des entreprises et de la société, et au final nuire à la croissance. C'est ce que nous explique Yann Algan:
"A la différence des pays anglosaxons ou scandinaves, un Français sur deux a l'impression qu'il est impossible de devenir riche sans contourner les règles. Alors qu'on leur demande des efforts, l'affichage de rémunérations astronomiques ne peut donc qu'accroître la défiance, le sentiment que les sacrifices ne sont pas partagés, et rendre plus difficile des réformes qui devraient être consensuelles"
De ce point de vue, le télescopage de l'enquête de Hay group et du scandale de la Société Générale n'a pas été du meilleur effet.
Que faire?
Les plus modérés proposent de muscler les procédures et les contrôles internes, et d'assurer une transparence totale des critères de rémunération. Des comités de rémunération ont ainsi été créés par le ministre des Finances Thierry Breton en 2005. Mais de telles politiques, fussent-elles nécessaires, ne modifieront pas profondément la donne.
Ces mécanismes de transparence existent depuis longtemps aux Etats-Unis, ce qui ne les empêche pas d'être le pays où les patrons sont les mieux payés au monde...
La solution la plus simple, c'est donc de démanteler le bouclier fiscal, de mieux réguler l'attribution de stock-options et de taxer davantage les gros revenus. Le risque qui est agité est celui d'une fuite des grands patrons à l'étranger. Mais comme le remarque ici Thierry Aimar, maître de conférences en sciences économiques à l'Université de Paris-I: "Empiriquement, il y a peu de demande étrangère pour des dirigeants français...".
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En particulier sur le deuxième point, la question est de savoir si le cours de bourse d'une entreprise est le reflet fidèle (je ne dis même pas exact) de sa santé, de sa capacité à se donner un avenir.
Je repense en l'occurrence à l'exemple de Messier. Pendant quelque temps, son action (certes aidée par la spéculation) à la tête de Vivendi a propulsé le cours de l'action à des sommets aberrants. De ce point de vue, on pourrait considérer que pendant ce laps de temps-là, il a été un bon patron. La suite a montré ce qu'il en était.
Or c'est la même politique qui a présidé à la hausse et à la chute. A la conclusion, on a surtout l'impression que Messier a été incapable d'inscrire son action dans la durée.
Or j'observe que la plupart des grands patrons si grassement rémunérés sont avant tout des hauts fonctionnaires propulsés là par leur entregent plus que par leurs mérites propres. Peut-être y a-t-il là l'une des explications au scandale que nous éprouvons à constater leurs revenus : ces gens-là ne sont en aucun cas des entrepreneurs. Et quand après ils viennent nous prêcher les vertus du risque, eh bien, j'ai l'impression que le risque est bon à condition qu'il leur soit épargné (voir l'affaire Forgeard et les divers parachutes en or).
Je ne suis certes pas fana du capitalisme néo-libéral, mais il me semble qu'un libéral conséquent devrait être au moins aussi consterné que moi.
Certains s'ils étaient encore en vie comme Von Hayek auraient dit : " les inégalités sont l'aiguillon de la croissance économique ", d'autre comme Malthus pour justifier la pauvreté et les revenus indécents auraient pu dire : " tout le monde ne peut pas être convié au grand banquet de la nature (ici de la croissance, donc pouvoir recevoir ces "fruits").
Mais d'autre comme moi, peuvent simplement dire qu'il est totalement indécent que des gens baignent dans le luxe, jettent leur argent par les fenêtres car ils en gagnent à ne savoir plus quoi en faire ! Et d'autres survivent avec leur maigre salaire, doivent compter, se priver ( car il n'y a pas de petite économie quand on est dans le besoin ! ). Et oui dans un des pays les plus riche du monde, des gens dorment dans la rue, 7% de Francais vivent sous le seuil de pauvreté et ce n'est pas pasque c'est des fainéants qui préfèrent l'oisiveté au travail ( chômage volontaire ), plusieurs millions ne trouvent pas de travail; et d'autre en ont un et pourtant sont pauvres, ils font parti de ceux qu'on appele : LES TRAVAILLEURS PAUVRES !
=> Pendant les 30 glorieuse il y a eu un recul des inégalités, depuis les années 80 et le retour à un capitalisme que je qualifierai de sauvage : LES DISPARITéS SONT GRANDISSANTES ENTRE LES éLUS ET LES DAMNéS!
Que l'on fasse grimper nos salaires avec un pourcentage aussi gros que ceux des patrons ces dernières années... les patrons ne seront peut-etre plus intéressés à faire grossir les leurs sans complexe du coup...
On en revient au partage des richesses... l'ouvrier trime et toujours plus productif mais pas un centime pour lui... vive l'escalavage des temps modernes avec des patrons qui s'enrichissent à bon compte !
Et puis, gros salaires, bons patrons... a y reflechir quand on voit un certains nombres de patrons francais, nous avons le sentiment que plus ils gagnent gros, plus ils virent facilement les gens et les entreprises... Mais bon, ils s'en foutent avec les fortunes qu'ils accumulent, les enfants seront à l'abri du besoin...
En attendant, on pourrait peut-etre remplacé nos patrons par des patrons chinois... qui coutent largement moins et qui ne doivent pas etre plus cons...
Mais bon quand on voit que le premier patron francais que je nommerai pas s'est fait une belle augmentation à lui tout seul, on peut difficilement penser qu'on va assainir cette situation... surtout vu son entourage qui ne crache pas sur l'argent...
Le cours de bourse est le reflet de la confiance du marché en la capacité d'une entreprise à se donner un avenir (pour reprendre en partie vos termes). Chacun sait que la confiance repose en grande partie sur des éléments subjectifs. Messier en est un très bon exemple. Après, il y a chez les entreprises comme chez les hommes des "suicidaires" (de la part des actionnaires en particulier), Alcatel en est un bon exemple. Mais il en est aussi, on parle moins de celles-là, qui créent régulièrement de la valeur grace à un très bon management. On peut citer Air Liquide, Lafarge, L'Oréal, Michelin, et quelques autres ... Regardez l'évolution de ces entreprises sur 20, 25 ans (et la continuité de leur management sur cette période !). Leurs patrons ont-ils été trop payés ? On peut certes en discuter mais le moins que l'on puisse reconnaitre, c'est que leurs salaires n'ont pas appauvri leurs entreprises. Malheureusement, le libéralisme fait que, pour avoir les unes, il faut accepter le risque d'avoir les autres.
j'abonde... papier très intéressant.
Cela dit, les arbres (si feuillus soient ils) ne doivent pas cacher la forêt qu'a fait pousser ce capitalisme post-participatif. Car l'échelle indécente des revenus n'est pas le fait que des patrons. L'ensemble de la pyramide (base large, et pointe très pointue...) est en cause.
Sous les "patrons", ceux qui sont suivis par ce genre d'étude, toute une petite équipe de hauts dirigeants se partage également des sommes abominables. Hélas, les dernières évolutions de règlements en faveur de la transparence (qui exigent la publication des revenus des PDG) ne vont pas jusque là.
Sous cette petite équipe, tous les cadres dirigeants, eux aussi mis au parfum des pratiques, et encouragés dans l'espoir d'un jour faire partie de cette petite équipe, cadres dirigeants qui sont en compétition permanente (compétition qui rejaillit sur leurs troupes) et eux aussi rémunérés avec largesse, salaires, variables, stock options, avantages divers (combien d'entre eux paye un seul repas?)
Sous ces cadres dirigeants, les "hauts cadres". Eux aussi, très très bien payés, pour des rôles que toute réflexion en profondeur jugerait parfois complètement inutiles. Mis en réserve, pour accéder peut être un jour au delà de ce "plafond de verre" qui sépare les mortels des cadres dirigeants. Eux aussi, stock options, taxis, formations inutiles, secrétariat au service.. Un peu moins à chaqe étage, mais chaque étage responsable.
Puis, la masse des cadres, qui n'ont plus de "cadre" que le statut depuis la démocratisation des années 70 (je veux dire que souvent, ils n'encadrent rien du tout). Mais qui admirent, ou sont poussés à admirer, ceux au dessus d'eux qui "réussissent". Et puis l'ensemble des salariés de ces grands groupes, qui souvent, parenthèse, vont râler contre la fonction publique sans avouer, sans voir, qu'eux mêmes sont dans un environnement hyper protégé... bien payés
Et les étudiants, révant désormais de cette vie la.. Et les actionnaires, qui ne sont pas tous des millionnaires (qui n'a pas de compte titre ou de placement à sa banque, parmi ceux qui gagnent un peu leur vie). Etc etc
Bref.. l'ensemble de la pyramide contribue au maintien du sommet. Et oublier cela ne permettra pas de remettre en cause ce qui, tous ici, nous gene tant.
Merci pour l'article, cela dit
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