Berlinale 2008

A la Berlinale, la précarité, ce n'est pas du cinéma

Un employé de la Berlinale (Reuters).

(De Berlin) Samedi 9 février, le mouvement de gauche Mayday organisait pour la première fois le Gala des perspectives précaires, à Berlin, pour dénoncer les conditions de travail des centaines de précaires embauchés pendant le festival de cinéma qui se poursuit jusqu'au 17 février.

La Berlinale est le deuxième plus grand festival international de cinéma, après Cannes. 4000 journalistes s'y rendent chaque année, près de 400 films y sont projetés, plus de 200000 tickets sont vendus. Du glamour servi par une armée de travailleurs précaires, impossible à dénombrer : stagiaires sur-diplômés et peu indemnisés, ouvreuses, projectionnistes, femmes de ménage, programmateurs. Tous mobilisés pour cette grande industrie cinématographique qui rapporte beaucoup à certains.

Pour la première fois cette année, le mouvement MayDay (réseau européen de précaires en lutte) très implanté à Hambourg et aujourd'hui à Berlin, a profité du festival pour dénoncer la précarité des travailleurs de l'industrie culturelle en Allemagne.

Samedi 9 février, pendant qu'Eric Zonca présentait son film sous les projecteurs du Berlinale Palast, une centaine d'artistes, étudiants, stagiaires, se retrouvaient au Roter Salon de la Volksbühne (l'une des principales scènes subventionnées du théâtre berlinois, anciennement la scène principale de Berlin Est), pour assister au Gala des perspectives précaires.

Avec une bonne dose d'humour, les organisateurs ont remis de faux Ours d'or aux plus précaires d'entre eux, travailleurs de la Berlinale en tête, dans une cérémonie qui mêlait témoignages, poèmes, lectures et débat. Max, membre de l'EuroMayDay berlinois et organisateur de la soirée au Röter Salon explique :

« On a voulu profiter de l'occasion pour parler des conditions de travail dans le domaine culturel, et plus largement de la précarité en Allemagne. »

Comme aux jeux Olympiques, l'important c'est participer

Dans un film documentaire, tourné et monté dans l'urgence par un collectif d'artistes et journalistes indépendants, pendant les deux premiers jours du festival, une ouvreuse souligne que la précarité soit passée sus silence :

« Les journalistes ne parlent que du côté positif du festival, mais jamais personne ne se penche sur nos conditions de travail. »

Même si beaucoup sont heureux de pouvoir désormais mettre le mot Berlinale sur leur CV, tous parlent de stress, d'horaires à rallonge, de salaires ridicules, voire inexistants, de jobs abrutissants (tenir les portes, vérifier les badges, indiquer les chemins…).

Ce jeune homme, enroulé dans une cape noire et rouge un peu ridicule, qui régule l'entrée sur le tapis rouge devant le Berlinale Palast, en extérieur pendant dix jours de 9 heures à 19 heures pour 6 euros de l'heure, ne dit pas autre chose :

« L'illusion du strass et des paillettes n'a pas duré longtemps. Pour moi, plus il y a de glamour, plus il y a de stress. Mais bon, c'est vrai que je vais pouvoir voir Madonna de près ! “

D'autres hésitent à parler de leurs conditions de travail et surtout de leur salaire, certains de leurs contrats stipulant qu'ils ne devaient en aucun cas les évoquer.

Evidemment si le festival lève autant de bras motivés et sous-payés, c'est bien que le capital symbolique de la manifestation est immense. Un stagiaire témoigne :

‘C'est comme les Jeux Olympiques, c'est déjà bien de participer.’

400 euros par mois

Sur la base de ce principe, le festival n'hésite pas à faire travailler ses troupes sans relâche, douze, quinze heures par jour parfois, contre quelques lignes sur le CV et 400 euros à la fin du mois. Sans compter que dans une ville où le chômage s'élève à 15% (un des taux les plus élevés d'Allemagne), la Berlinale représente un événement très important économiquement.

Kathlen Eggerling, représentante de Connex, syndicat de journalistes et de cinéastes, souligne qu'aujourd'hui les salariés du cinéma doivent avoir travaillé au moins douze mois sur les deux dernières années pour avoir droit aux allocations chômage. Et à la Sécurité sociale qui va avec. Elle espère que les négociations qui ont lieu en ce moment vont pouvoir abaisser le seuil à cinq mois tous les deux ans.

Quant aux organisateurs de la Berlinale, ils répondent dans le TAZ (quotidien allemand de gauche), qu'ils ne fonctionnent pas différemment des autres secteurs culturels. Et même qu'ils garantissent à leurs stagiaires, une indemnisation de 400 euros par mois, ce qui est plutôt rare dans ce milieu. Ils se satisfont surtout d'une contre-manifestation bon enfant qui cette année, n'est pas venue assombrir la face lumineuse du festival.

10 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Infovite

De Infovite

Plébéien. | 19H01 | 14/02/2008 | Permalien

L'envers du « décor », la précarité se fait entendre alors que certains veulent l'éloigner des projecteurs.
La lutte sociale n'est pas un film, que les spectateurs confortablement assis sur leurs certitudes se le disent…
http://info-espress.over-blog.com/

Portrait de Sylvain Cailleux

De Sylvain Cailleux

assistant-réalisateur | 19H10 | 14/02/2008 | Permalien

Au moins, ils parviennent à faire parler d'eux avec humour.
A quand un Festival des Intermittents Précaires en France ?
Une question me taraude : si la motivation principale reste l'utilisation de l'image du festival sur le CV, pourquoi annoncer en grande pompe à un employeur potentiel que l'on a accepté de faire un travail abrutissant, dans des conditions difficiles et pour un salaire de misère ?

Portrait de vol19

De vol19

awash | 20H30 | 14/02/2008 | Permalien

Comme quoi dans un régime de « démocratie médiatique », par différenciation à une « démocratie parlementaire », un fait social n'existe, ou du moins prend consistance que s'il est « mis en scène » collectivement et médiatiquement, engendre des mouvements collectifs dont le freinage effectif ou la signature médiatique peut avoir une incidence tangible sur les forces économiques et politiques, ceci avec toujours des risques de retournement de l'intention de départ par des stratégies de communication par les pouvoirs dominants, ou encore par des « diluants », c'est à dire de fausses promesses, faire semblant de mettre en place des mesures. Ca ne vous dit rien ?

Portrait de medingus

De medingus

00H54 | 15/02/2008 | Permalien

Cela me fait vraiment plaisir qu'on parle de ça.
J'ai moi même été stagiaire (pas toujours déclarée d'ailleurs) sur plusieurs festivals d'envergure importante (pas autant que la Berlinale non plus) et c'est vrai que tout n'est pas rose effectivement.

Mais encore ces personnes sont payées (peu et elles ont raison de le dire, c'est aussi scandaleux) mais pire, tous les stagiaires comme moi qui sommes très diplômés, nous faisons du bon boulot, nous avons besoin de faire des stages pour nous former au terrain (et trouver parfois réellement sa voix). Mais on ne touche rien (mais alors rien à part les honneurs du CV) pour un stage qui ne fait pas plus de 3 mois. Alors le jour où vous en dégotez un, vous me faites signe, parce que c'est un animal de la même espèce que le dahut, on en parle beaucoup mais peu l'ont rencontré…
Alors imaginez, j'ai parfois fait des journées de 15 heures (et plusieurs à la suite), harassantes où on tombe autant de boulot stimulant et intéressant (à lourdes responsabilités) comme du boulot assommant et débile. Sur un stage de 2 mois, pour pas un clou.

Alors c'est vrai, je crois qu'il n'y a peu de choses plus stressantes que la préparation d'un festival, mais cela peut être vécu comme du bon stress selon ce qu'on fait. C'est assez fantastique de se trouver plongé dans le tourbillon que représente un tel évènement vu de l'intérieur et dont vous êtes aussi à l'origine.
Mais le problème majeur, je crois, c'est qu'il y a une espèce de chantage aux stagiaires et aux bénévoles sans qui la plupart des festivals n'auraient pas lieu, mais il faut voir comment ils sont traités pour parfois plus de compétences que certains titulaires. Nous restons les « stagiaires » (grosse connotation péjorative. En gros, ces pauvres pigeons qui bossent dur et souvent bien pour peanuts, mais sans qui, pas de Festival.
Peut être les municipalités et autres pourraient peut être mettre la main à la poche pour aider les Festivals à payer ceux qui travaillent pour eux, comme tout employeurs, tout en gardant des bénévoles pour de petites taches.
Mais le problème est encore plus vaste, et c'est celui que pose génération précaires, c'est à dire du statut des stagiaires, c'est un scandale que notre société en soit encore là.

Portrait de Lemmy_Nothor

à medingus Portrait de medingus De Lemmy_Nothor

The Emmett Grogan Memorial Barbecue | 10H25 | 15/02/2008 | Permalien

Vous avez tout à fait raison. Les stagiaires sont en fait des travailleurs non rémunérés. Et ils se bousculent au portillion pour pouvoir se faire abuser. Si un ne fait pas l'affaire, il y en a une centaine derrière qui sont pret à le remplacer.
Mais il n'y a pas que les festivals qui sont ainsi. La même chose se produit aussi sur des tournages de film, des films a gros budget soit dit en passant.
On a souvent voulu m'imposer des stagiaires sur de nombreux tournages. Personnellement, je suis contre. Ou alors, le stagiaire en question, ne fait strictement rien. Il regarde, point c'est tout. Mais à partir du moment ou il se met a travailler, il doit obligatoirement recevoir un salaire.
De plus, il n'y a aucun honneur a mettre sur son CV que l'on a fait un stage. Au contraire même, certains se disent que c'est quelqu'un que l'on peut facilement abuser, et ils lui redonnent les honneurs de faire un autre stage, toujours pas payé bien sur.

Portrait de medingus

à Lemmy_Nothor Portrait de Lemmy_Nothor De medingus

12H25 | 15/02/2008 | Permalien

J'apprécie votre position sur la question des stagiaires, cela fait même du bien à entendre.
Malheureusement, je suis d'accord que le stagiaire ait cette image de pigeon corvéable à souhait ultra bon marché (gratuit même). Mais il se trouve que notre chère Valérie Pécresse participe de la question en obligeant à présent tous les étudiants à faire des stages. Ce n'est pas un choix, c'est une obligation pour valider son cursus universitaire. Même avant elle, cela existait déjà, j'ai été obligée l'année dernière de faire un stage de 2 mois, alors que je suivais une formation axée sur la recherche (comme on dit), plus que sur le professionnel (exactement un « Master 1 Recherche »).

Et cela se passe au niveau de l'université, mais aujourd'hui quand un jeune veut entrer dans le monde de l'emploi, s'il n'a pas fait de stage, on considère qu'il s'agit d'un bon à rien qui ne prend pas d'initiative. C'est débile mais c'est plus cela qui ressort au lieu de vous percevoir comme quelqu'un dont on peut facilement abuser.

Il y a une volonté de ne pas s'occuper du statut des stagiaires, alors que ces personnes travaillent et travaillent dur (sinon elles se font gentiment éjectées, ou elles n'ont pas une bonne note validant leur diplôme)mais ne sont pas payées, et ça ne provoque l'émoi que des personnes touchées. Pourtant, on se dresserait (à juste titre d'ailleurs) contre une injustice telle que des employés non payés (voire non déclarés). Mais voila, « employé » ce n'est pas « stagiaire ». Allez comprendre…

Le pire je crois c'est l'effet pervers qui se produit déjà, les titulaires voient leur place en danger de cette main d'œuvre « ultra bon marché », et ne pas s'intéresser à cela, ce n'est pas seulement de l'égoïsme (des œillères, la faute à personne, mais à terme, un danger pour tous.

Portrait de nada

à medingus Portrait de medingus De nada

18H25 | 15/02/2008 | Permalien

En transgressant un peu le propos, vous avez vu la mine ravie de mme medef parisot concernant le nombre de stagiaires recrutés en grand nombre pâr les entreprises dans les banlieues ! payés à moins de 400 euros, c'est sur qu'elles ne perdent pas de pognon, au contraire !

Portrait de jac le rat

De jac le rat

aventurier | 01H26 | 16/02/2008 | Permalien

Les intermittents peuvent aussi ne penser qu'à leur gueule, non ?
J'attends toujours un intermittent qui ait des couilles sur cette question.

Portrait de Sylvain Cailleux

à jac le rat Portrait de jac le rat De Sylvain Cailleux

assistant-réalisateur | 20H28 | 16/02/2008 | Permalien

Vous pourriez développer ?
Ou vous non plus, vous n'avez pas les « couilles » ?

Portrait de medingus

De medingus

01H38 | 16/02/2008 | Permalien

C'est fou et triste qu'il faille encore se battre pour faire admettre que TOUT travail mérite un salaire…

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