Faut-il envoyer des troupes supplémentaires en Afghanistan ? Nicolas Sarkozy, désireux d'apparaître comme un bon élève de l'Otan, s'apprête à répondre positivement à l'appel pressant, à la limite de l'injonction, des Etats-Unis. Curieusement, cette question ne fait l'objet d'aucun débat public alors que l'envoi de troupes supplémentaires parait acquis, et, comme d'habitude, le Parlement est le dernier endroit où se discute la politique étrangère et de défense de la France.
La question est devenue un sérieux sujet de contentieux entre les Etats-Unis et leurs alliés européens et canadiens au sein de l'Otan. Les Américains font le forcing pour pousser leurs alliés à accroître leurs engagements en Afghanistan face à la détérioration de la situation et au risque de retour des talibans. Le Secrétaire américain à la Défense, Robert Gates, a récemment exprimé, devant le Congrès, sa crainte de voir l'Otan devenir :
« Une alliance à deux vitesses, avec d'un côté des pays qui sont prêts à se battre et à mourir pour protéger la sécurité des citoyens, et d'autres qui ne le sont pas. »
Et la question a dominé la réunion ministérielle de l'Alliance atlantique qui vient de se terminer à Vilnius.
Les Canadiens en première ligne dans le Sud
La Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) en Afghanistan compte actuellement 55000 hommes, les Etats-Unis fournissant une bonne moitié des effectifs. Mais tous ne prennent pas les mêmes risques : dans le Sud, où se déroulent les principaux combats avec les talibans réorganisés, ce sont les Britanniques, Canadiens, Australiens et Néerlandais qui sont en première ligne. Washington va d'ailleurs prochainement envoyer 3200 soldats supplémentaires dans le pays, dont 2200 marines dans le Sud.
Les Etats-Unis multiplient les pressions sur leurs alliés. Souvent maladroitement : lorsque Robert Gates a critiqué, dans le Los Angeles Times, l'amateurisme des troupes engagées dans les opérations militaires dans le Sud, il s'est attiré une réponse brutale du Canada, qui a perdu 77 soldats au combat, principalement dans la région de Kandahar, la plus « chaude ». Gates a aussitôt présenté ses excuses… Samedi, le Canada a menacé de retirer ses troupes du Sud en l'absence de renforts d'autres pays.
De même, en faisant pression sur l'Allemagne pour qu'elle accepte de déplacer une partie de ses 3200 hommes du Nord au Sud, et d'en accroître les effectifs, les dirigeants américains n'ont fait qu'attiser le sentiment antiaméricain en Allemagne ; Et suscité la prudence d'Angela Merkel, soumise à la surenchère pacifiste de la gauche, avec laquelle elle participe à la coalition gouvernementale. Résultat : un refus catégorique de Berlin d'envoyer des troupes au Sud.
La volte-face de Nicolas Sarkozy
Reste la France. On se souviendra que Nicolas Sarkozy, pendant la campagne électorale, avait déclaré que la présence de troupes françaises « dans cette partie du monde » n'était pas « décisive ». C'était, il est vrai, alors que des humanitaires français étaient les otages des talibans. Mais neuf mois plus tard, le président de la République a totalement changé d'avis, et pourrait annoncer au prochain sommet de l'Otan en avril l'envoi de plusieurs centaines d'hommes supplémentaires pour rejoindre les Canadiens dans le Sud. La France a déjà stationné à Kandahar des avions de combat Mirage qui étaient autrefois basés au Tadjikistan et envoyé des formateurs supplémentaires auprès de l'armée afghane.
Le calcul de Nicolas Sarkozy est certes lié à la détérioration de la situation en Afghanistan, mais s'inscrit aussi dans sa stratégie visant à réintégrer le commandement militaire de l'Otan et à prendre la tête de son « pilier européen ». Il entend donc apparaître comme le chef déterminé d'une France qui n'hésite pas à engager ses troupes au côté de ses frères d'armes de l'Alliance sur des terrains éloignés. Une France qui ferait ainsi exception dans une Europe de plus en plus frileuse.
On imaginerait qu'il y a là matière à un grand débat national, en premier lieu au Parlement. Mais c'est dans la plus grande discrétion que s'effectue cette évolution. Nicolas Sarkozy redoute à juste titre que l'opinion interprète un renforcement de la présence française en Afghanistan comme un alignement sur l'administration Bush, une accusation qui lui colle à la peau depuis son élection, et qu'il n'a guère envie d'alimenter en ces temps de vaches maigres dans les sondages.
L'Afghanistan victime collatérale de l'Irak
Le secrétaire américain à la Défense a d'ailleurs publiquement évoqué cette difficulté cette semaine, en rappelant les différences entre les guerres d'Irak et d'Afghanistan. Pour lui, les critiques vis à vis de l'engagement américain en Irak ne devaient pas peser sur l'opération afghane. L'intervention en Afghanistan a été approuvée par le Conseil de sécurité de l'ONU alors que celle d'Irak est unilatérale. Et certains pays comme la France et l'Allemagne ont soutenu la première et se sont opposés à la seconde. Les Américains agitent également le spectre d'un renforcement d'Al-Qaeda en cas d'échec en Afghanistan, avec des conséquences négatives pour l'Europe aussi.
Reste l'autre question qui devrait faire l'objet d'un débat : comment se fait-il que, sept ans après la chute du régime discrédité des talibans, avec des dizaines de milliers de soldats de l'Otan sur place, des élections démocratiques et des milliards de dollars d'aide, les talibans soient en train de regagner du terrain en Afghanistan ? Et à cette question, la réponse ne doit-elle être que l'envoi de troupes supplémentaires ? Avant d'envoyer en douce quelques centaines de soldats supplémentaires, le président de la République -et chef des armées- devrait répondre à ces questions.
► Lire aussi : Pourquoi le Canada demande l'aide de la France en Afghanistan, la correspondance de Montréal de Florent Daudens.



















5
De thierry reboud
Fan-club à kk, carte n° 1 | 20H00 | 09/02/2008 |
Il est tout de même assez singulier d'entendre Gates se plaindre de la perspective d'une alliance à deux vitesses, alors même que ce sont les Etats-Unis qui ont privilégié et pour ainsi dire théorisé la construction de coalitions de circonstances. L'OTAN ne devait pas, selon eux, demeurer le cadre unique de leurs interventions. Ils sont servis.
Tout aussi surprenant, le virage de Sarkozy : j'avais tout à fait oublié sa position du printemps. Ma foi, si la présence militaire française est jugée peu décisive dès lors que des humanitaires sont retenus en otage, j'imagine que les talibans (qui ne sont tout de même pas des imbéciles) auront compris la subtilité du message.
Le plus risible, finalement, c'est de voir Sarkozy donner des gages à l'Empire alors même que tous les autres pays européens semblent avoir pris la mesure des limites du genre.
La prétention à prendre la tête du pilier européen de l'OTAN est, elle, carrément grotesque : quand ils ont le Royaume-Uni dans leur poche, je ne vois pas quel serait l'intérêt bien compris des Etats-Unis à faire véritablement confiance à un pays dirigé par un type aussi pusillanime.
De Maria Rosa
21H04 | 09/02/2008 |
la vie privée de NS ne faisant plus recette, cela pourrait dégager des colonnes de la presse écrite et du temps d'antenne pour ce débat public que vous appelez de vos voeux à juste titre : pour ou contre l'engagement de l'armée française dans les bourbiers du moyen orient, aux cotés d'un président Bush à la recherche de nouveaux soutiens ?
les journalistes de la presse écrite et télévisuelle, ont de la chance, ils vont pouvoir enfin revenir aux choses sérieuses. et nous aussi, on sera contents. ce ne sont pas les sujets qui manquent : le pouvoir d'achat, les franchises médicales, le droit du travail.
De Pit
22H56 | 09/02/2008 |
Je rejoins Maria Rosa, il est facile de basher Sarko sur tous les posts avec toujours les mêmes rengaines, mais il s'agit ici d'une politique engagée par Jacques Chirac en 2001, puisque la France fait partie depuis le début de la coalition Enduring Freedom.
Que la guerre ait été déclenchée pour des motifs discutables certes, que l'envoi de troupes supplémentaires peut venir d'une volonté de NS de renforcer sa position au sein de l'OTAN certes, mais il ne faut pas oublier que la France a largement son role à jouer dans ce conflit - deja surnommé « the forgotten war » - et que l'enlisement actuel ne peut justifier un désengagement précipité, bien au contraire.
La vraie question reste celle posée à juste titre par Pierre Haski, à savoir pourquoi ce conflit n'a pas réussi à etre reglé jusqu'ici, et si oui ou non l'envoi de plus de troupes est justifié. Si c'était le cas, j'estime que les militaires francais ont tout autant leur place en Afghanistan… qu'au Tchad.
@SiDi : votre comparaison avec l'Allemagne n'a pas le moindre intérêt.
De Quinine
traducteur et amoureux des chats | 00H47 | 10/02/2008 |
Lorsqu'il a décidé de foncer tête baissée en Afghanistan, Bush junior s'est passé de l'avis de tout le monde, à commencer par celui de l'ONU et de l'OTAN, et il a lancé l'opération Liberté durable. Quand il s'est rendu compte qu'il ne s'en sortirait pas sans aide, il a manipulé l'OTAN (fastoche…) et obtenu d'elle la création d'une Force internationale d'assistance à la sécurité assez peu efficace, notamment parce que les contingents nationaux qui la composent n'obéissent pas tous aux mêmes règles d'engagement.
En outre, le Traité de l'Atlantique Nord n'oblige pas les Alliés à participer « comme un seul homme », si je puis dire, aux opérations hors zone de l'OTAN, et seuls les pays participants contribuent financièrement à celles-ci.
À la question subsidiaire de savoir « pourquoi ce conflit n'a pas réussi à être réglé jusqu'ici », la réponse est multiple mais compréhensible : a) les taliban connaissent mieux le terrain, réoccupent les zones « libérées » par les forces alliées dès que lesdites forces se déploient ailleurs et disposent de sanctuaires dans les pays limitrophes et dans les provinces afghanes où le pouvoir central peine à s'imposer ; b) le pouvoir central, précisément, est noyauté par d'anciens seigneurs de la guerre et ne se montre pas aussi rigoureux et efficace qu'il le devrait ; c) enfin, les Alliés rechignent à engager les troupes et les matériels requis, pour toutes sortes de motifs financiers et politiques.
Je pense toutefois que la question principale s'énonce comme suit : devons-nous contribuer à régler un conflit déclenché unilatéralement par les Américains ? Les soldats français doivent-ils jouer le rôle de supplétifs de leurs collègues américains ? Pour moi, la réponse à cette double question doit être négative et seule la volonté de Sarkozy et de quelques va-t-en-guerre de lécher les bottes de Bush explique que la France ne se soit pas encore désengagée de la campagne afghane. Et Sarkozy nous a prévenus : il envisage aussi d'aller donner un coup de main à son cow-boy favori en Irak…
De pietro
Retraité Cadre-VRP | 09H01 | 10/02/2008 |
chacun s'accorde à penser que l'organigramme dAl-Quaida s'est progressivement déplacé vers le Pakistan et lAfghanistan ; tout le monde a applaudi quand la lutte contre la Burka est venue en aide à ces Femmes extraordinaires,afin d'alléger ,un peu leur « exclavage » ; pourquoi, aujourd'huit se référer à la politique USA pour laisser ententre que la Fance devrait renier ce qui etait « moral » hier et ne le serait plus aujoud'huit,laissant le champ libre à l'Idéologie exterminatrice de Ben-Laden,qui serait de fait bien à l'abri et protégé par les Talibbans ? La France devrait'elle avoir deux Politiques distinctes dans cette partie du Monde…en fonction du locataire de la Maison-Banche ?