
L'irruption de la violence au Kenya a surpris et a contribué à renforcer l'afropessimisme et une approche ethniciste des enjeux sociaux et politiques africains. Les images des conflits interethniques ayant fait plus de 1000 morts et plus de 200000 déplacés rappellent la violence du Rwanda – certains ont parlé de génocide alors que la machine génocidaire rwandaise n'a heureusement pas été mise en place au Kenya. Pour la presse occidentale, cette violence concerne un pays présenté comme stable politiquement.
Le Kenya, pays de 35 millions d'habitants pour un PNB de 580$ par tête, connaissait une croissance économique forte (+6%) grâce notamment au tourisme et aux exportations de café, de thé et de fleurs coupées. 200 firmes multinationales avaient leur siège régional à Nairobi, on parlait des "perspectives alléchantes de la bourse de Nairobi", Lafarge investissait dans le ciment. Le Kenya, locomotive de l'Afrique de l'Est, venait de signer au sein de l'EAC (East African Community) un accord de partenariat avec l'Union européenne, était un ami des Etats-Unis et avait des relations fortes avec la Grande Bretagne.
Le détonateur, des élections à forte odeur de fraude et corruption
Mais cette belle image et ces indicateurs de façade ont disparu, pour plusieurs raisons: en premier lieu, la violence résulte immédiatement des élections présidentielles et législatives du 27 décembre 2007 qui ont confirmé le pouvoir de Mwai Kibaki contre son opposant Raila Odinga.
Mwai Kibaki représente l'ethnie Kikuyu. Raila Odinga appartient aux Luos, ethnie dominante à l'ouest mais également fortement implantée à Kibera, un bidonville de Nairobi. Son discours est plus populiste et s'appuie davantage sur les déhérités. Alors que les sondages donnaient vainqueurs Raila Odinga et son parti, le mouvement démocratique orange (ODM), l'ancien président Mwai Kibaki, âgé de 76 ans, a été déclaré réélu.
Avec un écart de 230000 voix en faveur du Parti de l'unité nationale (PNU), on note une victoire à la Pyrhus. Les fraudes électorales sont confirmées, notamment par la Commisssion européenne, même si dans un premier temps, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne félicitent le nouveau président.
Le Kenya souffre à la fois de l'usure du pouvoir, de la manipulation des votes, de la frustration des jeunes exclus de la croissance et de la corruption avec soutien des milieux d'affaire, l'essentiel des postes politiques, administratifs et économiques étant détenus par des Kikuyus.
Rivalités interéthniques sur fond d'enjeux fonciers historiques
Plus fondamentalement, les rivalités interéthniques renvoient à une histoire longue sur fond d'enjeux fonciers. Le Kenya a été marqué historiquement par l'arrivée des agriculteurs bantous (Kikuyu, Kamba, Luyia) puis par les éleveurs massaï, pasteurs guerriers nilotiques. La présence britannique, qui s'est traduite par une colonie de peuplement sur les Hauts plateaux, s'est caractérisée par des famines (celles de 1919 ont touché les Kikuyu, les Kamba et les Luo) et par des révoltes, notamment des Kikuyu, contre la main-mise des Anglais.
En 1952, le mouvement Mau-Mau conduit à une répression – 13000 massacrés et de 80000 internés. Les Kikuyu chassés de leurs terres migrent dans la vallée du Rift et occupent les terres des Kilanjin. Cette histoire violente, toujours présente dans les mémoires, se traduit par des fortes inégalités d'accès au foncier.
Depuis l'indépendance en 1963, les clivages ethniques ont été importants dans le champ du politique et du partage du pouvoir. La Kanu (Union nationale africaine du Kenya), fondée en 1960, s'appuie sur les deux ethnies kikuyu et luo, mais l'élite kenyanne est essentiellement Kikuyu avec le pouvoir du nationaliste Jomo Kenyatta.
Impasse du multipartisme et démocrati de façade
Avant de décéder en août 1978, celui-ci désigne comme successeur Arap Moi qui appartient à l'ethnie minoritaire kalenjin. On observe alors un plus grand partage du pouvoir vers les Massaï et les Kalenjin.
Le multipartisme de 1991 n'atténue pas les conflits (1000 morts et 200000 déplacés cette année-là dans la vallée du Rift). Arap Moi est réélu en 1992 et 1998, et les conflits intercommunautaires se multiplient. Entre 1997 et 1998, les attaques contre les Kikuyu et les Kamba poussent 150OOO personnes à l'exode.
En 2002, l'élection du Kikuyu Mwai Kibaki, chef de la coalition nationale Arc en ciel (NARC) traduit au départ une avancée démocratique. Là où les occidentaux ne voient souvent que des facades démocratiques et des villages Potemkine, la vie politique reste marquée par des chefs avides de pouvoir et de richesses et fondant leur légitimité sur des clivages ethniques au gré de changements d'alliance.
Sur le plan économique, on constate que la croissance n'est pas le développement. On note de grands déséquilibres. Le modèle d'ouverture favorisant la croissance économique de Mwai Kibaki a été appliqué aux dépens de l'intervention de l'Etat, dans les infrastructures, l'aménagement du territoire, générant de fortes inégalités et des frustrations. Les bidonvilles sont des enjeux de pouvoirs de gangs liés aux responsables politiques.
Quelles perspectives?
Dans le court terme, le retour à la paix suppose un accord politique qui enraye la violence. Deux députés de l'OMD ont été assassinés alors que le parti de Raila Odinga a quatre voix de plus que le parti du président.
L'Union africaine est appelée à jouer un rôle important dans une "pax africana" visant à trouver des solutions africaines aux problèmes africains. La médiation de Kofi Annan semble favoriser un accord sur un échéancier entre les protagonistes. Si de nouvelles élections sont peu vraisemblables, des formes de partage de pouvoir sont envisageables, présidence tournante ou rôle accru du Premier ministre, poste confié à Odinga.
Plus fondamentalement, les réformes supposent des politiques de développement mettant l'accent sur la majorité de la population, exclue de la croissance, et sur une sécurisation des droits fonciers. Le tourisme, les exportations, les investissements extérieurs de fleurs coupées de café ou de thé doivent apporter les devises nécessaires. Mais celles-ci doivent servir à réduire la précarité et la vulnérabilité de la majeure partie de la population.
Les réformes concernent fondamentalement des jeux démocratiques non réductibles à des élections libres et transparentes et à du multipartisme. Elles supposent la constitution de partis sur des bases programmatiques, la séparation des pouvoirs, et des contrepouvoirs favorisant une citoyenneté dépassant les appartenances régionales et ethniques.
Philippe Hugon est l'auteur de "Géopolitique de l'Afrique", éd. Sedes, 2007.

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Pour avor trainé mes guêtres qqs années là-bas, mon sentiment est que la tenue de la population "à l'anglaise et au bâton", si spécifique à l'Afrique de l'Est et au Kenya, craque peu à peu (ére Moi). Par contre, je crois beaucoup à la libération de la parole récente (portable et internet), initiée par les instances locales, "internet" et internationales (FMI etc...). Elle appelle de fait et de volonté une éducation massive, moins tribale qu'objective, notamment sur le plan politique... Tt à fait OK sur le retour vers la majorité de la croissance, moins sur le fond des réformes politiques (voir chez nous la séparation des pouvoirs : un poil risible), qui doivent cibler à mon sens l'accès aux médias, l'accès à l'entreprise individuelle stable ("small business act") et une certaine régionalisation.
deux fois 6 mois à travailler au Kenya (2000/1) m'avaient étonné sur la soit disant stabilité du pays. Moi j'y voyais TOUS LES PREMICES des guerres civiles que j'avais vu ailleurs : tribalisation, violence politique, dépossession économique...
- les meilleures terres (arrosées) sont dans les mains des anglo-Kenyans et des ministres, le surcroit de population allant vers les terres arides,
- tout le commerce de gros et demi-gros est dans les mains des Indiens
- tous les services publics dans les mains de multinationales (phone, eau, electricité...)
- accaparement des pouvoirs par les Kikuyus, les mieux éduqués
- petit commerce et transport : kikuyus
j'ai eu l'impression que les Kenyans ne sont pas propriétaires de leur pays, juste locataire des plus mauvais appart, les meilleurs étant pris par les puissants étrangers
J'étais en famille au Kenya durant les élections et après les élections. La première semaine nous avons fait un safari de Samburu en passant par Nakuru (où j'ai fait des photos des élections), nous avons traversé la magnifique vallée du Rift. Puis le résultat des élections s'est fait attendre jusqu'au dimanche soir alors que les votes avaient eu lieu le jeudi et vendredi. Très vite Kibaki s'est auto proclamé Président il y a eu des fraudes des deux côtés, Kibaki a payé des agents pour qu'ils réunissent des personnes pour voter pour lui, les gens ont pris l'argent mais n'ont pas voter pour lui !
Plus de 50 % de la population vit avec 1 dollar par jour et par personne. Nous étions le dimanche à Nairobi vers 14h, nous sommes restés à l'hôtel, la ville était fantôme : tout était fermé, des voitures avaient commencées à brûler la veille, des pillages aussi, la police omniprésente...
Ensuite le lundi nous avons repris un avion pour Mombasa, nous avons traversé quelques émeutes, nous étions tous les 5 dans un petit minibus (transfert pour regagner un hôtel au bord de la mer) ; personne n'a bougé, nous avons respecté les consignes du chauffeur nous n'avons pas ouvert les fenêtres et lorsque nous traversions les groupes de manifestants le chauffeur poing fermé pointé en l'air criait "Orange" comme eux (sigle de l'opposant à Kibaki : Olinga). Nous sommes passés, ils étaient équipés de machettes, et autres objets impressionnants.(Je n'ai pas osé sortir mon appareil photo pour protéger mes enfants, mon mari et mon père qui faisaient partis du voyage). Ensuite c'était prévu nous nous sommes reposés dans une zone très protégé où d'ailleurs Kibaki était venu se reposer avec sa famille à 8 km de là après les élections. Nous n'avons pas beaucoup bougé de l'hôtel, le directeur nous l'a déconseillé, le bac pour aller à Mombasa avait été fermé. Les avions revenaient vides de France et nous étions entre 30 et 45 personnes dans les 5 derniers jours à l'hôtel.
Maintenant le Kenya va devoir se reconstruire : il y a eu des scènes comme au Rwanda avec des enfants égorgés, des gens tués à la machette, il faudra des générations pour oublier tout ça. 250 000 personnes se sont déplacés avec tous les problèmes que ça engendre.
Les employés de l'hôtel et nos chauffeurs nous ont rappelés que nous étions, nous, touristes leur employeur etc... Je pense à eux , ils doivent être sans emploi à l'heure qu'il est. Le Kenya n'a pas de pétrole contrairement au Tchad !, il n'y a aucune raison que le Kenya entre en guerre...Le Kenya est un endroit stratégique pour l'Afrique, Mombasa port d'eaux profondes : les sous marins anglais américains français sont basés là-bas...
Les journaux, les medias dans l’ensemble se sont emparés de ces événements au tout début de janvier, je sais qu'à présent près de 1000 personnes ont été tuées mais lorsqu’on titre début janvier “le Kenya dans le chaos” ou “le Kenya à feu et à sang”, les journalistes sont souvent dans l’exagération, quelques zones étaient terriblement affectées mais pas tout le Kenya d’où les inquiétudes. Et de plus je me demande si le phénomène ne s’amplifie pas lorsque l’on zoome sur une zone, en voulant à tout prix des images fortes, encore un autre débat...Soyons tous vigilants lorsque nous pratiquons le métier de journaliste : les photos, les mots ne sont pas anodins. Et lorsque la Presse n'a rien à se mettre sous la dent on insiste durant une période sur un endroit...Et du jour au lendemain on n'en reparle plus, un autre événement en cache un autre...