Sur le terrain

Budapest se fait des films

Le documentaire 'Une autre planète', de Ferenc Moldoványi (DR).

(De Budapest) S'il fallait trouver un fil conducteur dans cette production foisonnante du septième art hongrois, ce serait celui du Danube qui, traversant la plaine magyare puis la Serbie et la Roumanie avant de mourir dans la mer Noire, a modelé les sensibilités et façonné une culture danubienne commune à plusieurs peuples.

Gergely Poharnok, le réalisateur du 'Sablier' (DR). Le film « Le Sablier » nous emmène sur les traces du grand écrivain yougoslave Danilo Kis, né d'un père juif hongrois et d'une mère monténégrine orthodoxe, en Voïvodine (Serbie). Adaptation du roman de Kis, « Le Sablier » est largement autobiographique. On y voit un jeune écrivain (Kis) à la recherche de l'histoire de son père, déporté de Voïvodine et disparu dans les camps de la mort. Tourné en noir et blanc, avec les images pures et sobres de Gergely Poharnok, le film transmet avec talent le souffle de l'écriture de Kis. Entre souvenirs de famille et fragments d'une époque, Kis a créé le personnage d'un enfant. Ballotté par la guerre et la nécessité de survivre, l'enfant rêveur refait le monde à sa manière, un monde instable et éphémère qui peut s'écouler en un instant, comme un sablier.

Le film ne reconstitue pas une vie mais raconte un flux, celui de la vie du père à l'œuvre du fils Danilo. Ce film-sablier est le troisième long métrage de Szabolcs Tolnai, Hongrois de Voïvodine et, comme le protagoniste du film, fils d'écrivain. « Je voulais laisser une trace de la Voïvodine, terre de tolérance, multi-ethnique et multi-culturelle qui a vu éclore des écrivains comme Kis. Car avec les dernières guerres yougoslaves, ce pays, mon pays, a disparu », confie le cinéaste.

« Delta », une tragédie grecque sur le Danube

Kornél Mundruczo, le réalisateur de 'Delta' (DR).Dans « Delta », du réalisateur Kornél Mundruczo, Le Danube n'est pas un décor, c'est la scène tout entière du drame. Nous sommes à la fin de la course du fleuve, là où il n'en finit pas de mourir et de se diluer dans la mer Noire. 4300 kilomètres carrés de terre et de fleuve qui se fondent l'un dans l'autre ! Des dizaines de bras qui débouchent sur de vastes étendues d'eau bordées de roseaux, où le vent et le courant aspirent peu à peu le fleuve frémissant vers la mer.

Ce no man's land est à peine habité par une poignée de pêcheurs. Dans la vie, ces hommes du fleuve qui se déplacent en barque et construisent sur l'eau leurs maisons de bois et de paille couvertes de roseaux sont « hospitaliers et joyeux », raconte Claudio Magris dans son voyage en bateau sur le Danube.

Mais le réalisateur en a fait une communauté rude, fermée. Un jour, un jeune homme s'installe non loin du village, dans la cabane de son père au bord du fleuve. Il est l'intrus, l'étranger. Lorsque sa sœur vient le rejoindre pour vivre avec lui une histoire d'amour, tout bascule. Les personnages secondaires, jouant le rôle du chœur dans la tragédie grecque, chuchotent que le drame est enclenché. La partition musicale, magnifique composition du violoniste Felix Lajko qui interprète également le premier rôle, annonce aussi l'orage. L'étranger périra car ce monde clos, réfractaire à tout changement, ne supporte pas qu'un homme vivre librement, à l'encontre des règles coutumières.

Dans « Delta », « comme chez les autres cinéastes d'Europe centrale, le temps s'écoule plus lentement que dans les films à l'ouest de l'Europe », observe le critique György Baron, selon lequel Kornél Mundruczo, « à 32 ans, n'est plus un débutant doué mais un professionnel talentueux qui signe là une œuvre maîtresse ».

Aussi court qu'essentiel

C'est aussi sur les bords du Danube, cette fois à Budapest, qu'András Salomon a tourné un court-métrage de cinq minutes que l'on prend comme un coup de poing dans l'estomac. Il n'existe aucune image d'archives sur ce qui se passa sur ces berges en 1944, lorsque les nazis hongrois – les Croix fléchées – fusillèrent et jetèrent des milliers de Juifs hongrois dans le fleuve. Le réalisateur en a fait une courte fiction basée sur l'histoire, intitulée « Teach your children » - « Dites le à vos enfants » – en réaction à l'antisémitisme croissant en Hongrie. Il a également présenté un deuxième film au festival, plus joyeux. « Le rythme de la ville » est un bijou de quinze minutes, portrait en musique d'une ville trépidante dont le cœur bat à toute vitesse.

Le cinéaste Ferenc Moldoványi (DR). Côté documentaire, loin, très loin de l'Europe danubienne, le cinéaste Ferenc Moldoványi a filmé pendant deux ans des enfants au Mexique, au Cambodge, au Congo et en Equateur. Un concentré de « condition humaine » dans les coins les plus démunis de la planète. A Quito, un cireur de chaussures haut comme trois pommes travaille sept jours sur sept. A Brazzaville, une gamine de 12 ans, prénommée Merveille, se prostitue depuis l'âge de huit ans. Au Cambodge, des mômes de 4 ans façonnent des briques à longueur de journée. Enfants exploités, prostitués ou soldats… La force du film « Une autre planète » réside dans les images brutes et absentes de tout commentaire. Le réalisateur a simplement demandé aux gamins de raconter leurs rêves, d'où ressort une solitude extrême. En contrepoint s'intercalent des images poétiques des Indiens Tarahumaras, peuple du Mexique qui a conservé ses croyances, ses traditions, et qui apparait ici comme un paradis perdu.

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Portrait de Philippe Madelin

De Philippe Madelin

Journaliste | 18H03 | 05/02/2008 | Permalien

Les Hongrois ont toujours entretenu un rapport très particulier avec le 7° art. Surtout avant deuxième guerre mondiale. A Hollywood, une blague courait : « il ne suffit pas d'être un Juif hongrois pour réussir dans le cinéme ». Cette blague se référait à l'omniprésence des Hongrois dans la création d'Hollywood. A commencer par les frères Mayer, de la Métro Goldwin. La liste des Hongrois d'Hollywood est interminable, et non terminée, tant chez les metteurs en scène que chez les comédiens. Ernest Lubitsch, réalisateur de Shop around the corner ? Hongrois Tony Curtiss ? Zsa Zsa Gabor ? Leslie Howard ( Aschley dans Autant en emporte le vent ) ? Le magicien Houdini ? Hongrois, Hongrois. Sans oublier Steven Spielberg. En fait, Hollywood a été une création des émigrés issus de l'Empire austro-hongrois. Rien d'étonnant au retour de la Hongrie sur la scène du cinéma.

Portrait de bondurant

à Philippe Madelin Portrait de Philippe Madelin De bondurant

18H19 | 05/02/2008 | Permalien

Dans le domaine artistique et culturel, les hongrois ont essaimé à travers le monde. Que dire de Cappa en photo

Portrait de Succédané

De Succédané

| 18H13 | 05/02/2008 | Permalien

Cette communauté « rude, fermée » serait ce celle des Lipovènes peuple d'origine Ukrainienne vivant dans le delta ou peut être celle des Gagaouzes peuple d'origine turque christianisé ?
Effectivement de nombreux témoignages ont fait état de l'extrême sauvagerie des nazis magyars.

Portrait de bondurant

De bondurant

18H16 | 05/02/2008 | Permalien

Les Magyars sont des artistes en puissance. Quand j'ai passé un an là-bas en 2001-2002, il existait déjà un cinéma très indépendant qui sortait pas mal de films.
Souvent avec des moyens modestes, les hongrois produisent pas mal de choses assez originales dans des domaines artistiques assez variés. C'est le cas d'un petit peuple (10 millions d'habitants avec une langue très particulière)et donc des possibilités de diffusion assez réduites. Pour moi ce peuple entouré de slaves avec une histoire défensive et mouvementée a « produit » une culture que j'ai mis du temps à comprendre.
Bon vent.

Portrait de Succédané

à bondurant Portrait de bondurant De Succédané

| 18H44 | 05/02/2008 | Permalien

« entouré de slaves », sauf Autriche et Roumanie…

Portrait de Tyb

De Tyb

(par ici, par là) | 09H19 | 06/02/2008 | Permalien

A mettre en parallèle avec l'état du cinéma français… et là je parle de la production, pas de la fréquentation.

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