Sur le terrain

Porte de la Villette, à Paris, la misère des Gitans

Roumains, Polonais, Bulgares… Ils sont près d'une centaine à squatter le long du périph parisien. Dans la misère la plus totale.

Sa voiture garée en contrebas du périph, porte de la Villette, un homme regarde ses enfants jeter, en sautillant, des draps troués et des sacs débordant d'ordures dans de petites baraques en bois. Il fume sa cigarette sans rien dire. Il les a amenés là pour ça. « C'est des Gitans qui dorment là ! “, crache-t-il pour s'expliquer. Il n'est manifestement pas le seul à considérer cette succession de quinze maisonnettes de fortune comme une décharge à ciel ouvert : une presque butte d'ordure pourrit ici.

Entre Paris et Pantin, ils sont près d'une centaine de Roumains, Polonais et Bulgares à vivre de part et d'autre du boulevard périphérique. Des Gitans pour qui, croit-on, cette vie dans la boue est un choix.


Pour voir le diaporama d'Audrey Cerdan en plein écran, cliquez ici.

Appuyées contre un long mur bétonné, les minuscules cahutes des gitans sont construites avec des planches de bois. Ce sont leurs murs. Les toits sont aussi faits de bois. Contre la pluie, des objets lourds (vélos, matelas, bouts de ferraille) fixent de fines bâches bleues. Les portes sont closes. Des cadenas, des chaînes de vélos ou du fil de fer les verrouillent. Les petites vitres encastrées laissent entrevoir les intérieurs grossiers. Au mieux, un lit. Généralement, un matelas en mousse, un tabouret et l'immanquable réchaud avec casserole.

‘Avant ? On était ailleurs…’

L'une des baraques est restée ouverte. Elle est plus grande que les autres : deux pièces. Près de la fenêtre, un pot de tournesols fanés. Sur le canapé usé, une couverture est en boule. De petites chaises sont placées autour. Une porte sépare ce living de la chambre. Un imposant moustachu en sort. Béret et blouson de cuir, il éteint sa cigarette. Sa vieille femme, foulard sur la tête et gilet de laine, le suit.

Ils vivent là avec leurs deux filles adolescentes. Lui, travaille dans ‘la ferraille’. Il n'en dira pas plus. Sa très relative aisance, sa bicoque plus grande que les autres, il la doit à son statut. Ici, il est un peu le chef. Respecté par les autres hommes du campement, c'est lui qui prend la parole ou intime le silence lorsqu'il s'agit de répondre aux questions. Ses deux filles, cheveux longs et doudoune noire, ne sont pas plus bavardes. Elles parlent espagnol.

‘On est roumaines. On habite ici depuis dix mois. Ca fait longtemps. Avant ? On était ailleurs…’

De l'autre côté du boulevard, près d'un tunnel où sont stationnées des voitures fracassées qui servent aussi de maison aux plus démunis, des gamins courent. Ils quémandent des pièces ou un bonbon. Ils s'appellent Ici, David et Anton. Ils disent aller à l'école. Anton, 13 ans, garde la tête baissée et les poings serrés dans son blouson de cuir marron auquel est accroché un petit papillon de tissu. Seul le plus jeune, Ici, 8 ans, est capable d'écrire son prénom et celui des grands. Très vite, ils oublient la question et se remettent à jouer bruyamment.

” Qu'ils retournent chez eux cette racaille ! » apostrophe une vieille dame qui promène ses trois chiens. Imperturbables, les gamins continuent de rire et de parader sur leurs vélos. Ils vivent en face de ce terrain de jeu improvisé.

De la merde, partout

Derrière une grille sur laquelle sèchent des couvertures, des bicoques de bois et quelques campings car. Le sol est boueux, le spectacle chaotique. De la merde, partout, sur plusieurs mètres de terre, rend désormais inutile l'accès aux deux cabines mobiles de toilettes échouées au fond du terrain. Des fauteuils éventrés partout. Des poussettes et des ordures larguées sur les branches des arbres. Des miroirs cloués aux troncs. Des débris de verres par terre.

Comme en face, les toits sont formés par des bâches fixées par des objets improbables. Comme en face, des tuyaux rouillés fument. A l'intérieur des baraques, des poêles ont été installés pour tenir chaud.

Debout, près de la porte de son Mobil home, une jeune fille fait signe. Elle veut raconter son histoire. Au-dessus de la poignée, un autocollant réclame » Un toit pour tous. » Cedra a 20 ans et le corps déjà fatigué. Elle parle bas, son bébé, Narjiss dort. Il a 1 an. La bobine douce et souriante, elle parait à la fois gênée et fière de son intérieur. Humiliée de vivre dans cette étroitesse. Regonflée d'avoir astiqué chaque recoin de son foyer. Elle n'a rien pu contre les énormes trous au plafond, menaçant de s'élargir. Son petit radiateur ne peut rien contre le froid ni l'humidité. Elle garde les bras croisés, sauf pour ajuster sa longue jupe à motifs écossais avant de dire qu'elle ne veut pas rester là :

« C'est difficile pour mon bébé. Pour l'eau, je dois aller au robinet, près du métro. C'est mieux que les hôtels ici, mais je veux partir. »

Pour avoir une vraie maison. Elle n'en a jamais eu. Pas même en Roumanie, où vit toujours son père. Sa mère est morte. Cedra est donc partie. Son mari, épousé en France, travaille. Elle ne sait pas bien où. Certains employeurs viennent le démarcher, dehors, là où jouent les enfants : « Une femme lui donne 10 euros pour vider des poubelles. »

Elle est la seule femme à être là ce dimanche matin. Les autres sont au marché. Cedra n'y va pas, elle n'a pas les moyens. Parfois, elle récupère ce qu'il reste des étals. Elle rigole quand on lui demande si elle a des amis : » C'est quoi, ça » ?

Attente de papiers

Un épais nuage de fumées. Un diable plein de bières. Voici les hommes. Une bouteille à la main, ils parlent fort. Un peu à l'écart, un type à bonnet vert sirote en silence. Il attend ses papiers. Il attend façon condamné : il n'a accompli aucune démarche administrative. Machinalement, il pousse du pied un tas d'ordures. Sous les boîtes de conserves, un livre de la la poétesse polonaise Wislawa Szymborka. Elle a écrit un jour :

 » Je frappe à la porte de la pierre
- C'est moi, laisse-moi entrer.
- Je n'ai pas de porte, dit la pierre. »

Photos : Audrey Cerdan.

159 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de jissé

à Lole Portrait de Lole De jissé

Ingé retraité | 16H23 | 05/02/2008 | Permalien

LOLE.

Bravo pour votre pragmatisme.
Mais, pragmatique, soyez le jusqu'au bout.

Pour remorquer une caravane (« luxueuse », c'est - des fois - vrai) un 4X4 est plus approprié qu'un cheval ou une 205.

Les nombreux 4X4 étant fort utiles (là avec la Rolex) du côté des montagnes de Neuilly.

Pratiquement aucun cambriolage ni vol dans mon coin (je rappelle, à 50 mètres de terrains d'hivernages de « gens du voyage »).

Gag : Des voisins « aisés » avaient fait installer des alarmes.

L'un d'entre-eux partait à chaque week-end.

Environ 20 minutes après son départ la sirène se déclenchait.

Signifiant : « Voleurs éventuels, il n'y a plus personne, vous pouvez venir. »

Il n'a jamais été cambriolé .. Et devait penser que c'était grâce à l'alarme.

Jusqu'à ce que les voisins directs lui disent qu'ils en avaient marre d'en prendre plein les oreilles tous les vendredi soirs ..

@plouche

PS : Depuis ce temps les alarmes sonores ont été interdites, remplacées, éventuellement, par des « visuelles » ou des moyens d'alertes plus sophistiqués.
(appel vers un téléphone portable et/ou enregistrement vidéo)
Tjrs pas de cambriolages à signaler.

Portrait de babacar

à Lole Portrait de Lole De babacar

16H20 | 05/02/2008 | Permalien

Pensez juste que si le « français moyen » vend sa maison et sa voiture, il peut s'acheter un énooooorme 4*4 et une sacrée caravane…. Quant aux traffics il y en a surement, mais cela ne semble pas concerner les Roms de l'article, vues leurs conditions de vie….

Portrait de Lole

De Lole

16H35 | 05/02/2008 | Permalien

Jissé,

Si je parlais de 4x4 c'était en réaction au commentaire de Bérangère.
En général nos amis s'équipent plutôt ds la gamme des grosses berlines allemandes. Mais pour être juste, c'est faux ! La plupart ont des camionnettes de type utilitaires pour tracter. Les voitures de frimes sont plus anecdotiques, mais néenmoins casi omniprésentes.
Perso, je ferais partie d'un camps, je dirais aux quelques frimeurs d'être discrets avec leurs voitures car les « bonnes gens » sont facilement enclins à l'amalgame et à la généralisation, et le « tous des voleurs de poules » sort facilement. (quoique qu'une poule doit bien se vendre parce qu'une caravane peut vite couter plus cher que l'achat d'un petit appartement…)
Ceci étant dit j'adore votre intervention : l'histoire de l'alarme est bien comique, et il faut justement le dire quand les expériences sont bonnes ! Pas de cambriolages à proximité : cela va à l'encontre des témoignages classiques. On ne parle pas assez des trains qui arrivent à l'heure…

Portrait de Lole

De Lole

16H41 | 05/02/2008 | Permalien

Babacar,
Le français moyen n'est pas souvent propriétaire de sa maison.
Un énorme 4*4 peut vite chiffrer ds les 100 000 € et une grosse caravane au moins autant je pense.
Les renault trafics, c'est claire que c'est avec cela qu'ils sont équipés en majorité. Cela tracte bien, et c'est pratique quand l'on fait des travaux sur les chantiers, ect.
Mais vous avez raison, je ne parlais pas du tout des Rom de l'article. Là c'est de la vraie misère.

Portrait de Lole

De Lole

16H56 | 05/02/2008 | Permalien

Mais je vais arrêter car je viens de relire l'article, et c'est vraiment pas le bon endroit pour parler de cela. C'est même indécent parce que l'article parle de vraie misère, rien à voir avec les propos dont je parlais avec Jissé et Bérangère. Désolé.

Portrait de berangere

à Lole Portrait de Lole De berangere

psychologue | 11H39 | 06/02/2008 | Permalien

j'ai soigneusement lu votre commentaire à ce que j'avais écrit, ce que vous dites est profondément vrai. On parle souvent, il est vrai, d'un « probème » particulièrement choquant. J'ai connu, du temps où j'habitais Marseille un campement de gitans, une vente de brosse et balais à ma porte, avait permis la rencontre. J'ai été reçue, plus, admise auprès de cette petite « communauté ». en l'occurence, leurs camping étaent modestes et leur quotidien âpre. Je les ai retrouvés dans une grande réunion annuelle à Caen, là, il y avait des grosses cylindrées et du fric, c'est vrai aussi. mais là où vous ne vous trompez pas, Lole, c'est la part humaniste de mon message. Mais là où je persiste, c'est dans la nécéssité de considérer, chaque fois, des êtres humains et non des catégories, couleurs, croyances, habitudes,etc. Dans tout lieu d'habitation collective, l y a un voisin bruyant, un qui laisse ses ordures le soir pour les descendre le lendemain, un qui jette ses bouteilles de verre dans le vide ordure le soir… c'est l'autre qu'il faut apprivoiser et si cet autre a froid ou faim, il est la personne importante.

Portrait de Spirou

De Spirou

20H54 | 05/02/2008 | Permalien

Personne ne les pleurera. Nés à l'Est, nés trop pauvres…Et il n'y a pas de lobby gitan, ni de relais gitans dans la presse.

Merci Rue 89 de montrer cette triste réalité.

Portrait de Aimeho de Tahiti

De Aimeho de Tahiti

02H42 | 06/02/2008 | Permalien

La misère dans la boue ou pieds nus dans la neige est plus effrayante que la même sous le soleil. Pieds nus dans le sable, la pauvreté semble pouvoir s'évaporer comme par magie. Mais quand le miroir des origines culturelles vous offre un masque grimaçant, celui de votre propre peur où toutes vos certitudes vacillent. Parce que vous ne maîtrisez plus l'architecture sociale entre celui qui est dominé et le dominant. Votre ordre du monde bascule et votre logique n'est plus qu'un château de sable, menacé par le vent et les vagues.

Les peuples ont tous leurs boucs émissaires. Les Bretons sont prêts à se taper sur la gueule avec les Normands. Même style d'affrontements sourds entre Corses et Sardes, pourtant frères en insularité et grands repousseurs de visiteurs indésirables qui prennent pieds sur leurs côtes. Et il en est de même sous toutes les latitudes, entre toutes les cultures et sous tous les climats.

« Esquimau » est un terme méprisant utilisés par les Amérindiens de la forêt qu'ils jetaient à la figure des grands coureurs des steppes glacées et qui voulaient dire « mangeurs de viande crue ». Alors que le nom d'Inuits qu'ils se donnent veut tout simplement dire : « Êtres humains » ! Cela donne la mesure de la chaleur des relations entre eux, et il en est ainsi sur toute la planète.

Par exemple, chez nous en Polynésie, ce sont les habitants des Tuamotu que ceux des îles hautes méprisent, ou, dont ils voudraient se sentir supérieurs. Appelés Pomotu, les Tahitiens les traitent de « kaina ». Or, c'est aussi quelque part (en souterrain) un terme admiratif qui parle de liberté et de spontanéité. Et c'est exactement pareil avec les Gitans, Roms et autres « Gens du voyage ». Pourquoi, ils ne provoquent pas la commisération naturelle ? Parce que dans l'inconscient collectif, des images d'hommes et de femmes en fusion autour d'un feu de la St Jean traînent dans la mémoire visuelle.

Ces images d'Equinoxe de feu, de danse d'un Flamenco rappellent glorieusement que certains n'ont pas étouffé leur liberté ! Mais à quel prix. Celui de rappeler qu'un grand combat des Humains a fait frissonner la Planète sur toute sa surface. La lutte (fraternelle) entre les Peuples nomades et les Sédentaires. Les Roms, Tziganes, Gitans sont les héritiers depuis l'Inde de cette tradition du Voyage quitte à être des SDF quand ils échouent dans les grandes villes.

Quand dans les forêts tropicales, sur les Îles du Grand Océan, dans les sables des déserts ou de la toundra glacée, nos peuples auront disparus. Cette planète ne méritera plus d'être !

Portrait de Bardamu

à Aimeho de Tahiti Portrait de Aimeho de Tahiti De Bardamu

difficile | 15H19 | 06/02/2008 | Permalien

Vous écrivez :

« Quand dans les forêts tropicales, sur les Îles du Grand Océan, dans les sables des déserts ou de la toundra glacée, nos peuples auront disparus. Cette planète ne méritera plus d'être ! »

Mais depuis que l'homo est devenu, paraît-il, sapiens, c'est ce qui n'arrête pas de se produire : des peuples ont disparu, disparaissent, d'autres apparaissent, des cultures entières se sont volatilisées sans laisser de traces ou presque…

Je ne vois pas en quoi c'est un problème. Aucun « peuple » n'est une étoile fixe dans le ciel des intelligibles purs. Ca s'appelle la vie.

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