Voici l'un des dilemmes les plus troublants de la littérature contemporaine. Il s'agit de savoir si le dernier manuscrit non publié de Vladimir Nabokov, qui repose sans avoir été lu dans un coffre d'une banque suisse, doit être détruit comme l'auteur de » Lolita » l'a lui-même explicitement demandé dans ses dernières volontés avant sa mort en 1977. C'est une décision qui repose sur les épaules de son seul héritier (et traducteur) en vie, Dimitri Nabokov, qui est aujourd'hui agé de 73 ans. Dimitri est partagé depuis des années entre l'exigence sans équivoque de son père, et la demande du monde littéraire de pouvoir lire le dernier produit du génie de son père, un manuscrit connu sous le nom de » The Original of Laura » . Dimitri doit-il défier la demande de son père au nom de la » postérité » ?
Qui possède une oeuvre d'art inachevée ?
Au cours des deux dernières années, j'ai été associé à cette question dans une correspondance suivie, par courrier et par e-mail, avec Dimitri Nabokov. Un récent courrier de Dimitri me laisse à penser qu'une décision est proche. Il est temps pour moi de partager ce dilemme avec vous lecteurs et de vous demander votre avis. Le dilemme de Dimitri va au-delà de » Laura » , il porte sur la question de savoir qui » possède » une oeuvre d'art, surtout une oeuvre inachevée d'un auteur mort qui ne voulait surtout pas que ce travail soit rendu public. Qui contrôle son destin ? La main aujourd'hui dans la tombe ? Ou les lecteurs, critiques et biographes passionnés, trop passionnés peut-être, qui veulent mettre la main dessus quel qu'en soit l'état d'achèvement. Le brûler ou pas ? On ne peut pas éternellement tourner autour de la question. L'enjeu est important. Certains propos récents de Dimitri montrent qu'il ne s'agit pas seulement d'un tas de papiers. Il l'a qualifié de la » plus grande concentration de la créativité de mon père » . Le produit du plus grand, au moins du plus complexe des écrivains des cent dernières années, qui nous permettrait de revisiter son travail sous un autre angle. D'un autre côté, Dimitri a également déclaré que » Laura » aurait été » un livre brillant, original, radical dans un sens littéraire, comparé au reste de son oeuvre » . Ce qui est différent de parler de » concentration de sa créativité » . Il suggère une révélation.
Cinquante grandes fiches cartonnées
Nous ne saurons peut-être jamais. Ce que nous savons, c'est que » Laura » est composé de 50 grandes fiches cartonnées écrites de la main de Nabokov. Dimitri a indiqué par le passé que cela correspondait à environ une trentaine de pages classiques manuscrites. Le recours aux fiches cartonnées ne surprendra pas ceux qui sont familiers de l'oeuvre de Nabokov. Mais quoi qu'il en soit, l'auteur a explicitement demandé, avant sa mort en 1977, que ces fiches soient détruites. A l'époque, cette tâche incombait à son épouse adorée, Véra, mais, pour une raison ou une autre, elle n'avait toujours pas fait de bûcher à sa propre disparition en 1991. Cette sinistre tâche échut donc entre les mains de Dimitri, un défenseur farouche de la mémoire de son père face à ceux qui font ce qu'il estime être de fausses interprétations de son travail. Et c'est ce risque de mauvaises interprétations qui semble être au coeur des hésitations sur le sort de » Laura » . Lorsque j'ai demandé il y a deux ans à Dimitri ses intentions à propos de » Laura » , il m'a répondu qu'il était tenté de brûler le manuscrit en raison de l'état lamentable de la » lolitologie » . A l'époque, je pensais qu'il se réfarait à la controverse qui avait accompagné la découverte, à Berlin, d'une nouvelle obscure de 1916 qui avait fait crier certains au plagiat par Nabokov avec son » Lolita » quarante ans plus tard. J'avais alors publié un article dans le magazine New York Observer, suplliant Dimitri de ne pas brûler le manuscrit, au nom du plaisir qu'il pourrait susciter à des gens comme moi ! Cet article avait fait tant de bruit que Dimitri avait du fair savoir qu'il n'avait pas encore pris sa décision.
Un dilemme shakespearien pour Dimitri
Une fois la polémique retombée, j'ai commencé à me poser la question du point de vue de Dimitri et non du mien. Un dilemme shakespearien, un peu comme le fantôme dans Hamlet qui lui demande de respecter un pacte fait dans le sang. Dimitri doit accomplir le dernier acte d'un puriste dans l'histoire littéraire, un homme qui aurait souffert de voir publier une oeuvre inachevée ou déformée. Un spécialiste de Nabokov, le professeur Abraham Socher, de l'université Oberlin, a attiré mon attention sur une citation de Vladimir Nabokov dans son premier roman en anglais, » The real life of Sebastian Knight » , dcrivant un écrivain qui lui ressemble comme » ce genre assez rare d'auteur qui sait que rien d'autre ne doit rester que la perfection » . Le sentiment de Nabokov importe-t-il vu qu'il a disparu depuis si longtemps ? Ne devons nous aucun respect à ses dernières volontés parce que nous désirons ardemment avoir la » clé » de son oeuvre, ou tout simplement en avoir plus pour nos motivations égoïstes ?
Protéger » Laura » des » Lolitologistes »
C'est dans ce contexte que Dimitri m'a fait parvenir une interview qu'il a accordée au site » Nabokov online » , dans laquelle il souligne que, s'il n'a toujours pas pris sa décision, il se veut protecteur vis à vis de » Laura » en raison de l'attitude de ceux qui, estiment-ils, se trompent dans leurs analyses » psychologiques » de » Lolita » , l'oeuvre la plus célèbre de Nabokov. Il s'en prend en particulier à certains critiques qui, à la lecture de » Lolita » , ont pu conclure que Vladimir Nabokov avait lui-même été victime d'abus sexuels dans sa jeunesse. Ce souci de protéger » Laura » de nouvelles interprétations saugrenues de la part des » lolitologistes » le conduit à obéir à son père et à détruire le manuscrit. Dimitri, avec tout le respect que je vous dois, il est temps de prendre une décision. Dites-nous tout ce que vous voulez nous dire à propos de » Laura » , y compris le véritable titre du livre, pourquoi vous pensez que c'est une telle concentration de la créativité de votre père. Ou donnez-nous » Laura » pour que nous nous fassions une opinion nous-mêmes. Ou dites-nous que vous allez préserver le mystère pour l'éternité en détruisant ce travail. Mais mettez-fin à ce teasing ! Il est temps de jouer cartes sur table, Dimitri.
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De thierry reboud
Fan-club à kk, carte n° 1 | 15H05 | 27/01/2008 |
Evidemment, ce manuscrit n'a pas l'ampleur (et sans doute pas l'importance) des textes de Kafka, ni de ceux publiés par Nabokov. Mais tout de même… S'il y a un doute, qu'il profite aux lecteurs et à la littérature. Et peu importe que, parmi ces lecteurs, se trouvent des « lolitologistes » ou des cuistres…
Nous ne remercierons jamais assez Max Brod pour avoir su ne pas tenir compte des volontés de Kafka. Devrons-nous un jour « maudire » Dimitri Nabokov ?
à thierry reboud
De quetzal2012
enseignant précaire | 12H37 | 28/01/2008 |
Il faut que Dimitri prenne une décision en son âme et conscience, il ne s'agit pas, pour lui, de l'oeuvre d'un auteur mondialement reconnu mais de celle de son père, ce qui change tout ! ! !
Il ne faut pas qu'il prenne compte, en revanche, des éventuels pseudo-analyses de critiques qui se piqueront toujours de psychologies de comptoir à propos d'auteurs même si comme le disait Sartre « Toute technique romanesque renvoie toujours à la métaphysique du romancier » et s'il est vrai qu'une oeuvre échappe à son créateur dès son achèvement, elle apartient encore à ceux qui l'ont aimé en tant qu'homme…les seuls à même de respecter ses dernières volontés…
En tant que grand amoureux de la littérature, je suis heureux d'avoir pu rencontré « Ivresse de la métamorphose » malgré la triste destinée qui a failli être la sienne…
http://alternativealaconstipationdelapensee.blogspot.com
De kawouede
15H39 | 27/01/2008 |
Ben non, il faut le publier, mais en précisant dans quelles conditions - qu'on trahit l'auteur donc.
Kafka avait aussi demandé à un ami de brûler tous ses textes. On a bien fait de lui désobéir : une oeuvre n'appartient pas tant à l'écrivain qu'à l'humanité.
De hyperchleuasme
16H11 | 27/01/2008 |
Le fait que Nabokov ait souhaité n'être lu que d'une seule manière, la sienne, n'empêchera jamais personne de le lire sans aucun égard pour son esthétique et sa cohérence extrême. Alors dans ces conditions, réveler une oeuvre inachevée au public montrerait une première chose sans grand intérêt : qu'effectivement l'auteur cherchait à tirer son écriture vers cette esthétique particulière. Rien d'étonnant ni pour ceux qui veulent bien considérer que la volonté esthétique de l'auteur Nabokov fait partir intégrante du plaisir de son oeuvre, ni pour ceux qui prennent du plaisir à ne pas suivre les recommandations du Maitre. Cependant, pour les premiers il me semble que lire un joyaux mal taillé de Nabokov revient à renier son intérêt pour la lecture de Nabokov, sachant par ailleurs que Nabokov n'a jamais fait mystère de sa méthode d'écriture. Pour les seconds on peut supposer que l'embuscade au coin du brouillon ne ferait pas leur fortune : le manuscrit est probablement exempt de toute rature, Nabokov écrivait les chapitres dans un ordre indifférent, si bien qu'on pourrait surement n'y voir que des vides.
Personne, par conséquent, ne semble avoir intérêt à la lecture de ce texte, à moins qu'il s'agisse d'une opération commerciale pour les uns, d'un grand moment de nostalgie pour quelques autres( assortie de trahison, donc).
IL semble cependant que D Nabokov ait raison sur un point : les sur-lecteurs nourriront plus de fantasmes que les amateurs plus « dociles » ( disons, grossièrement), et seront donc plus récompensés de leur perversion. Bruler le manuscrit ferait ainsi plus de mal aux méchants qu'aux gentils, en quelque sorte, mais très temporairement ( car les lolimachinologues iront ronger un autre os plus loin, c'est tout )
Encore qu'on peut se poser la question : si la famille de Nabokov aimait tant l'illustre Vladimir, pourquoi donc le trahir si longtemps ? Il y a des différences entre Kafka et Nabokov, en effet : un brouillon de Kafka reste du Kafka, un brouillon de Nabokov c'est un problème d'échec où manque la moitié des pièces. On se demande : quel intérêt de savoir dans quel ordre le compositeur placait ses pièces sur l'échiquier, s'il s'agit bien d'un compositeur ?
La question ne se pose peut-etre pas, tout simplement.
Le mieux serait peut-être d'écrire soi même d'autres romans de Nabokov. Qui se lance ?
De sheena-greeny
17H19 | 27/01/2008 |
Question délicate. Sujet passionnant.
Je conseille à ceux qui s'intéressent à cette question des volontés des auteurs de lire (si ce n'est déjà fait) : « Les testaments trahis » de Milan Kundéra.
On apprend plein de choses. Plein de ponts, de parallèles entre musique, littérature, autour de ce questionnment sur les testaments et ce qu'on en a fait. Ultra bon livre !
De leconcombrevert
La vraie vérité >:-)) | 17H58 | 27/01/2008 |
Éffectivement, on aurait tort de limiter le débat à la question proprement littéraire si oui ou non la connaissance de cette ébauche serait un bien ou un mal. La connaissance étant jamais (ou si rarement) un mal, la question serait vite tranchée.
En fait c'est toute la question du contenu des droits d'auteurs et de ceux des « ayants droits » qui se pose ici. On ne peut repondre sans se prononcer en même temps sur la question si l'on veut accepter qu'un « ayant droit » ait le pouvoir d'empêcher la publication d'une oeuvre ou de ne consentir qu'à une publication mutilée.
Que dire de ce qu'ont fait les « ayants droit » à l'oeuvre de Rimbaud ou de Nietsche ou de tant d'autres en les « corrigeants » ou en interdisant la publication de certaines pieces pour rendre l'oeuvre de leur légataires* conformes à l'étroitesse de leurs ésprits ?
Si Nabokov a explicitement décidé que ce brouillon devait être détruit à un moment de sa vie ou il sentait n'aurait plus le temps de le travailler, les héritièrs doivent exécuter sa volonté. Point barre.
*Correction : il convient de dire testataires bien sur !
De mathieu-s2
17H55 | 27/01/2008 |
Apparemment la question devrait peut-être être posée à un juge.
Ce manuscrit appartenait à Nobokov ;
A titre clairement testimonial il prescrit de le détruire.
(il aurait peut-être mieux fait d'agir lui-même..)
Les volontés du testataire n'ont pas été respectées jusqu'ici…
Mais, par ailleurs, un héritier est-il un éxécuteur testamentaire ?
Le plus logique serait qu'il (l'héritier) refuse l'héritage et confie l'objet, s'il est en sa possession,
à un huissier ou quelqu'un comme ça, en attente d'une décision de justice.Mais c'est peut-être renoncer à beaucoup d'argent.
Par ailleurs, les critiques et lecteurs ont-ils le droit de vouloir se repaitre de ce qu'un auteur n'a pas voulu publier ? De quel droit ?
à mathieu-s2
De Thomas GREDAT
| 20H25 | 27/01/2008 |
« Il aurait peut-être mieux fait d'agir lui-même… » Vous faites une remarque très importante : si Nabokov a demandé que l'on brûle ce manuscrit, est-ce parce qu'il n'était plus en état de le faire lui-même ? Dans le cas contraire, pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Le courage lui a-t-il manqué ?
à Thomas GREDAT
De DBL8
Retraité | 08H16 | 28/01/2008 |
Eh oui, pourquoi ne l'a-t-il pas fait lui-même ? Mais pourquoi ne pas respecter sa demande ? Les ayants droits… des personnes qui vivent sur le dos des auteurs sans en avoir le moindre talent ! ! Comme les majors.
De sheena-greeny
17H56 | 27/01/2008 |
La question n'est pas si simple…
Dostoievsky admirait Gogol, et cherchait à l'imiter, du moins s'en inspirait, et ce qu'il faisait n'avait, à son grand désarroi, rien à voir avec du Gogol car ses personnage avaient une intériorité très forte contrairement à ceux de Gogol, qui savait créer des situation comiques avec des personnages plus caricaturaux.
Gogol je crois (à vérifier, je n'ai plus les sources de ce que j'évoque)a vécu un renversement mystique à la fin de sa vie et voulait détruire toute son oeuvre passée.
Ce qui veut dire que l'on n'aurait jamais sû qu'il avait existé. N'aurait-ce pas été dommage de céder à cet élan destructeur de l'auteur ?
De leconcombrevert
La vraie vérité >:-)) | 18H19 | 27/01/2008 |
@sheena-greeny
L'example de Gogol que vous évoquez constitue à mes yeux une preuve de plus qu'on a tort de concevoir les « droits d'auteur » en les assimilants à de simples droits de propriété intellectuelles.
Ne devrait on pas plutôt considérer qu'une fois publiée une oeuvre littéraire appartient à « la culture », seuls les bénéfices tirés de toute utilisation « commerciale » restant dus à l'auteur et ses ayants droits pendant une période donnée ?
De Network 23
identité perdue dans mes papiers | 18H48 | 27/01/2008 |
Il est effectivement scandaleux d'accorder un tel droit, ne serait-ce que moral, aux « ayants-droits » et d'assimiler ainsi « droit d'auteur » (ici, droit de l'héritier) à des droits de propriété intellectuelle. Ce problème rejoint celui des Cent Mille Milliards de Poèmes de Queneau, dont l'héritier s'arroge des privilèges incroyables et complètement iniques (http://fr.wikipedia.org/wiki/Cent_Mille_Milliards_de_Po%C3%A8mes).
Très étrange de vouloir confier cette question à un juge ! Comme s'il ne s'agissait que d'un problème juridique… Le droit & le juridisme nous étouffent, de l'air ! ! ! Ce n'est ni une question juridique, ni même une question littéraire, mais un problème politique. Le secret est une menace contre la démocratie.
Bizarre de vouloir sanctifier l'auteur et sa volonté voire ses caprices.
On peut discuter sur la question de l'oeuvre, de ce qui y appartient ou non, et on doit garder en mémoire l'avertissement de Nabokov. En aucun cas ne doit-on lui obéir ! Un écrivain n'est pas un chef. Il doit tirer la conséquence de ses écrits, c'est-à-dire se méfier des interprétations faites de son travail, mais n'a aucun droit sur sa création, qui, en tant que matière culturelle, appartient à l'humanité, présente et à venir. Au nom de quel droit prendrons-nous la décision de brûler un manuscrit, l'effaçant à jamais de l'histoire humaine ? Les valeurs présentes ne doivent pas hypothéquer les visions de l'avenir.
Tant qu'à prendre l'exemple de Nietzsche, au lieu d'invoquer le véritable révisionnisme auxquels se sont livrés sa soeur et Peter Gast, on devrait plutôt rappeler que l'ultra-majorité des commentateurs contemporains s'appuient aujourd'hui sur les fragments posthumes, davantage que sur l'oeuvre publiée par Nietzsche, pour expliquer sa pensée. Autrement dit, si on avait décidé de brûler les fragments posthumes et non publiés de son vivant de Nietzsche, on serait condamné à une interprétation très limitée de ce philosophe.
Le lecteur décide de ce qu'il veut lire, mais la critique philologique a besoin du maximum de matériel possible. S'il est détruit, à l'instar des manuscrits grecs, elle se charge de toute façon de le reconstituer (voir le travail fait sur les penseurs pré-socratiques).
« What, we may ask, is the theory of interdicting knowledge ? (…) secrecy (…) is a threat to democracy. And that is not a problem to be resolved by an automated Original Classifier or declassifier. It is political at every scale, from attempts to excise a single critical idea to the VAIN efforts to remove whole domains of knowledge. »
(Quel est, pouvons-nous demander - ou avons-nous le droit de demander - la théorie justifiant l'interdiction de connaissance ? )
Peter Gallison, Removing Knowledge, http://www.fas.harvard.edu/~hsdept/bios/docs/Removing%20Knowledge.pdf
(un article à recommander à ceux qui s'intéressent au problème de l'information classifiée et du secret d'Etat… je sais que Rue 89 n'y est pas indifférent…)
J'emmerde le droit d'auteur !
à Network 23
De mathieu-s2
18H50 | 27/01/2008 |
Votre argumentation n'est pas très convaincante ;
Tant qu'un écrivain n'a pas publié tel ou tel écrit, celui-ci n'est qu'un objet privé qui lui appartient ;
Une fois qu'il a publié, vous avez pleinement raison.
Mais avant, c'est sa propriété, et même si ça frustre vous-même et beaucoup d'autres gens il est libre de sa décision.
Avant de vous répondre, je me suis dépêché de détruire définitivement toute une série de choses que je gardais « comme ça », mais ne souhaitais pas publier.
Vous vous arrogez bien des droits sur « l'écrivain » !
A moins que vous considériez que tout écrivain est statutairement un criminel et que donc il ne faut pas faire entrave à « la justice »…
à mathieu-s2
De leconcombrevert
La vraie vérité >:-)) | 18H53 | 27/01/2008 |
Vous avez entièrement raison. L'example de Max Brod est l'arbre qui cache la forêt.
à mathieu-s2
De Network 23
identité perdue dans mes papiers | 19H23 | 27/01/2008 |
Le problème est que l'auteur en question est mort.
Suivant votre logique, les fragments posthumes de Nietzsche et toute oeuvre posthume en général (les « Pensées » de Pascal, ou plutôt son projet pour une apologie de la religion) n'aurait pas du être publié. La propriété ne justifie pas tout & n'importe quoi, ce n'est pas un droit absolu.
« Il est facile d'apercevoir la fonction idéologique de toute cette conception du sujet de droit comme titulaire du droit subjectif, qui est si pleine de contradiction. Il s'agit de maintenir la représentation que l'existence du sujet de droit comme porteur ou titulaire du droit subjectif, - c'est-à-dire de la propriété privée -, est une catégorie transcendante à l'égard du droit objectif, c'est-à-dire du droit positif, créé par des hommes, modifiable par eux, qu'il s'agit d'une institution qui oppose une infranchissable barrière à ceux qui ont à fixer le contenu de cet ordre juridique (…)
L'idée d'un sujet de droit dont l'existence serait indépendante du droit objectif en tant que titulaire d'un droit subjectif qui est “le droit” non moins que le droit objectif, sinon même bien davantage, doit servir à protéger l'institution de la propriété privée contre toute éventualité de suppression par l'ordre juridique.
Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi l'idéologie de la subjectivité juridique entend se rattacher à la valeur éthique de la liberté individuelle, de la personnalité autonome, si dans cette liberté on inclut, entre autres, comme on le fait toujours, la propriété. »
Ce n'est pas Marx qui écrit ça, mais le néo-kantien Hans Kelsen dans la Théorie pure du droit (éd. Dalloz, 1962, p.227).
à Network 23
De leconcombrevert
La vraie vérité >:-)) | 19H39 | 27/01/2008 |
Mais ce n'est pas ce que je dis. Je parle uniquement des manuscrits voués à la destruction par la volonté de leur auteur AVANT toute publication.
Je conteste justement la soumission des oeuvres littéraires, artistiques, philosophiques, politiques, scientifiques etc. au cadre réducteur de la « propriété privé » au même titre que n'importe quel paire de godasse délabrée ou tout objet de la vie quotidienne.
Tant mieux si Hans Kelsen m'a dévancé pour dire la même chose de façon, certes, plus élaboré. Je savais bien que ce n'est pas la moité d'un c….
à leconcombrevert
De Network 23
identité perdue dans mes papiers | 19H55 | 27/01/2008 |
OK. Votre position se tient, mais en s'en tenant à ce point précis, comment s'assurer de la volonté de l'auteur, une fois celui-ci mort ?
Ne risque-t-on pas de laisser ouverte la porte à toutes sortes de manipulations par les ayants droits (voir, encore une fois, l'exemple d'Elisabeth Forster-Nietzsche : imaginez-vous les dégâts qu'elle aurait pu causer en détruisant les fragments posthumes contraires à son idéologie raciste) ?
Et faut-il même respecter la volonté de l'auteur ? A en juger par la scandaleuse édition dite complète de Heidegger, j'en doute fortement… Heidegger manipule complètement la lecture de son oeuvre, en ayant distillé à petites gouttes de son vivant la publication de son oeuvre, en passant sous silence les modifications qu'il a apporté à ses cours (notamment ceux de la période nazie), et les personnes aujourd'hui en charge de son édition poursuivent ce scandale, au nom de leur idolatrie pour un penseur brillant mais quelque peu obscurantiste…
à Network 23
De mathieu-s2
18H53 | 27/01/2008 |
Votre argumentation n'est pas très convaincante ;
Tant qu'un écrivain n'a pas publié tel ou tel écrit, celui-ci n'est qu'un objet privé qui lui appartient ;
Une fois qu'il a publié, vous avez pleinement raison.
Mais avant, c'est sa propriété, et même si ça frustre vous-même et beaucoup d'autres gens il est libre de sa décision.
Avant de vous répondre, je me suis dépêché de détruire définitivement toute une série de choses que je gardais « comme ça », mais ne souhaitais pas publier.
Vous vous arrogez bien des droits sur « l'écrivain » !
A moins que vous considériez que tout écrivain est statutairement un criminel et que donc il ne faut pas faire entrave à « la justice »…
De Thomas GREDAT
| 19H09 | 27/01/2008 |
« Ce genre assez rare d'auteur qui sait que rien d'autre ne doit rester que la perfection » : nous y voilà.
Il est fréquent, pour ne pas dire inévitable, qu'un artiste éprouve de l'insatisfaction vis-à-vis d'une de ses oeuvres, voire de son oeuvre tout entière. Particulièrement au seuil de sa mort.
Virgile, qui savait sa fin prochaine, eut la tentation de brûler l'Enéide, faute de pouvoir l'achever. Il se ravisa finalement. Kafka, avant de mourir, demanda à son meilleur ami de brûler l'ensemble de son oeuvre. Ce dernier crut de son devoir de transgresser ce voeu suprême.
Dirait-on aujourd'hui que Virgile aurait mieux fait de brûler l'Enéide et que, une dernière volonté étant une dernière volonté, celle de Kafka aurait dû être respectée, quoi qu'il en coûtât à la littérature, à la culture, voire, pourquoi pas, à l'humanité ?
Le perfectionnisme est l'une des plus grandes qualités d'un artiste. Et aussi l'un de ses pires défauts. Si Nabokov pensait que « rien ne doit rester que la perfection », c'est une opinion respectable, mais aussi un tant soit peu… élitiste. Ne serait-ce que parce que, paraît-il, la perfection n'est pas de ce monde.
Des artistes ont pu être mécontents de produits de leur travail sans pour autant les brûler. Ils se sont contentés de ne pas les porter à la connaissance du public.
Mais dans la mesure où un artiste ne produit pas que des chefs-d'oeuvre, il doit accepter son imperfection et celle de l'art. Ne serait-ce que parce que la lutte pour produire des chefs-d'oeuvre avec, en filigrane, la hantise de l'échec est une torture permanente. Cette décision de Nabokov, mûe par le sentiment de vanité des choses qui peut découler de la perspective de la mort proche, était compréhensible. Mais s'il avait écrit « Laura » plus tôt, en pleine santé, eût-il pris la même décision ? Nous ne le saurons jamais.
De plus, tout ce qu'a produit un artiste, qu'il l'ait ou non rendu public, peut être utile aux exégètes pour comprendre l'oeuvre et l'auteur. Les crayonnés d'Hergé avant encrage donnent un tout autre éclairage des « Aventures de Tintin ». Ecoutez les albums « The Beatles Anthology », constitués de prises intermédiaires de morceaux célébrissimes, et vous comprendrez comment « Strawberry Fields forever », « Helter Skelter » ou encore « While my guitar gently wheeps » sont devenus ce qu'elles sont.
Bien sûr, on comprend le dilemme de Dimitri Nabokov, déchiré entre sa piété filiale et la crainte d'ôter à l'humanité une part de culture qui lui est dûe.
Pour toutes les raisons que je viens d'énumérer, je pense que l'héritier de l'auteur de « Lolita » ne doit pas commettre ce geste irréparable. Pour les exégètes futurs de l'oeuvre de son père, qui finiront par la faire sortir des stéréotypes pour l'éclairer d'un jour nouveau. Et même, paradoxalement, pour la mémoire de son père. Ce manuscrit doit être conservé.
Doit-il également être publié ? Cela, en revanche, je ne le pense pas. Mais s'il est conservé, je ne me fais pas d'illusions à ce sujet. On l'a fait pour Jules Verne ou encore pour Albert Camus.
Mais là n'est pas l'essentiel.
à Thomas GREDAT
De thierry reboud
Fan-club à kk, carte n° 1 | 19H19 | 27/01/2008 |
« Le perfectionnisme est l'une des plus grandes qualités d'un artiste »
Merci, tout d'abord, pour votre très belle contribution.
Le perfectionnisme est peut-être aussi l'un des plus grands « vices » d'un artiste. C'est Paul Valéry, je crois, qui disait que le plus difficile est de savoir quand s'arrêter (désolé, je cite de mémoire, donc approximativement).
à Thomas GREDAT
De Network 23
identité perdue dans mes papiers | 19H25 | 27/01/2008 |
D'accord avec votre argumentation, notamment votre 2e point qui ne porte pas sur le thème de la perfection mais sur celui de l'exégèse.
Je ne comprends pas, en revanche, votre volonté de garder confidentiel, à l'usage des seuls spécialistes, le manuscrit en refusant de le publier, c'est-à-dire de le rendre public.
à Network 23
De Thomas GREDAT
| 20H46 | 27/01/2008 |
Ce n'est pas spécialement ma « volonté », je n'y mets pas un tel caractère d'absolu. C'est seulement une opinion, basée sur le simple fait qu'une non-publication est un acte moins radical, moins irréparable qu'une destruction. Sans parler de l'exploitation commerciale, qui n'aurait plus grand chose à voir avec l'expression artistique.
Ceci dit, je nuancerai mon propos. Je parlais de « The Beatles Anthology », qui, à mon avis, possède un intérêt documentaire inappréciable, du moins pour le fondu raide des Scarabées d'or que je suis. Les trois volumes étant parus du vivant de Paul, George et Ringo, et à leur initiative, il n'y a pas grand'chose à redire. En revanche, les maquettes inédites de Lennon retravaillées pour faire des « inédits Beatles », avec la voix de John en direct de sa salle de bains, m'inspirent une gêne profonde.
Et puis, j'ai quand-même fini par acheter « Tintin et l'Alph'Art », paru dans l'état d'inachèvement dans lequel Hergé l'avait laissé.
De mon point de vue, c'est une question de respect de l'oeuvre.
Notion bien bien ténue, très très sujette à interprétation, je vous l'accorde.
à Thomas GREDAT
De leconcombrevert
La vraie vérité >:-)) | 19H31 | 27/01/2008 |
Bon, d'accord, pour le bien de « la culture » et de « la science » je veux bien que Dimitri Nabokov garde cette ébauche à la disposition des chercheurs et futurs exégètes de l'oeuvre de son papa, mais qu'il s'abstienne au moins par respect pour le choix de l'auteur de la publier en tant qu'« oeuvre posthume de Nabokov » et qu'il fasse don « à la science » des revenus éventuels tiré de ce manuscrit.
à leconcombrevert
De Network 23
identité perdue dans mes papiers | 19H58 | 27/01/2008 |
Il est clair que ce manuscrit ne fait pas partie à proprement parler de l » « oeuvre » de Nabokov, au sens ordinaire du terme.
Mais la genèse de l'oeuvre ne fait-elle pas partie de l'oeuvre elle-même ?
(Je n'ai pas de réponse à cette question que je préfère garder ouverte).
Refuser la publication de brouillons pour ne pas heurter l'ego d'une personne me semble quelque peu léger comme argument rationnel. Cela ne veut pas dire qu'il faille tout publier…
De sheena-greeny
19H15 | 27/01/2008 |
Demandez peut être à Milan Kundéra son opinion sur la question !
Personnellement, je suis d'accord sur une chose : cette volonté qu'a légué Nabokov à sa femme qui ne l'a pas exaucée (pour quelles raisons ? ), la laissant entre les mains de son fils, est un fardeau bien trop lourd à porter pour eux. Je dirais même que c'est assez cruel de la part de Nabokov. On peut se demander s'il ne l'a pas brûlé lui-même parce qu'il ne pouvait physiquement plus le faire ou parcequ'il qu'il n'est pas parvenu lui-même à prendre une telle décision.
Pourquoi ne demanderiez-vous pas l'opinion de Milan Kundéra, qui, moins proche du défunt, écrivain lui-même, intéressé par la défense des testaments des auteur, aurait peut-être un avis intéressant sur cette question ?
Bon courage à vous et à Dimitri et que sa désision quelle qu'elle soit soit respectée, et que sa décidion le libère de ce fardeau définitivement.
Pour ce que j'en sais, la volonté de Nabokow a déjà été bafouée en conservant sa dépouille en Suisse alors qu'e lui se sentait américain.
De Swann Seinfeld
Toulouse | 19H25 | 27/01/2008 |
En dehors de toute considération littéraire, si l'auteur ne souhaite pas divulger son oeuvre et la détruire, ses ayants droits sont dans l'obligation.
C'est en tout cas comme ça que ça se passe dans le droit d'auteur en France
Art. L. 121-2 du code de la propriété intellectuelle :
« L'auteur a seul le droit de divulguer son œuvre »
« Après sa mort, le droit de divulgation de ses œuvres posthumes est exercé leur vie durant par le ou les exécuteurs testamentaires désignés par l'auteur »
« Nonobstant la cession de son droit d'exploitation, l'auteur, même postérieurement à la publication de son œuvre, jouit d'un droit de repentir ou de retrait vis-à-vis du cessionnaire. »
à Swann Seinfeld
De Network 23
identité perdue dans mes papiers | 19H30 | 27/01/2008 |
Ce qui montre l'inadéquation du droit eu égard au développement des études philologiques du XXe siècle.
Le droit d'auteur, comme la fête des mères, est l'héritier de Vichy. Ce familialisme et ce goût pour l'héritage n'est donc pas étonnant !
A ce sujet, lire la Petite histoire des batailles du droit d'auteur, article de la revue Multitudes (http://multitudes.samizdat.net/article.php3 ? id_article=168).
à Network 23
De Swann Seinfeld
Toulouse | 20H54 | 27/01/2008 |
Bonjour, je ne suis pas un spécialiste du droit, vous peut-être.
Je n'ai vu aucune mention du régime vichyssiste dans les documents que vous avez mis à notre disposition. On parle effectivement de l'implication de regime de vichy dans le droit d'auteur mais en continuité avec les travaux d'avant la guerre
cordialement,
Swann Seinfeld
à Network 23
De Thomas GREDAT
| 20H53 | 27/01/2008 |
« Le droit d'auteur (…) est l'héritier de Vichy » ? Personnellement, j'en doute, quand on sait que la Société des Auteurs fut créée par Beaumarchais, et que la SACEM date de la fin du XIXème siècle.
De 1900
19H55 | 27/01/2008 |
La comparaison avec Kafka n'est pas de mise : Kafka avait demandé de détruire tous ses manuscrits considérant que ce n'étaient pas des textes « d'écrivain ». Nabokov, lui, fut un écrivain qui a connu de son vivant la notoriété et la reconnaissance. Si donc ce dernier manuscrit ne lui semblait pas à la hauteur, c'est sa voix qui doit prévaloir. Tant pis pour les curieux.