Voici l'un des dilemmes les plus troublants de la littérature contemporaine. Il s'agit de savoir si le dernier manuscrit non publié de Vladimir Nabokov, qui repose sans avoir été lu dans un coffre d'une banque suisse, doit être détruit comme l'auteur de » Lolita » l'a lui-même explicitement demandé dans ses dernières volontés avant sa mort en 1977. C'est une décision qui repose sur les épaules de son seul héritier (et traducteur) en vie, Dimitri Nabokov, qui est aujourd'hui agé de 73 ans. Dimitri est partagé depuis des années entre l'exigence sans équivoque de son père, et la demande du monde littéraire de pouvoir lire le dernier produit du génie de son père, un manuscrit connu sous le nom de » The Original of Laura » . Dimitri doit-il défier la demande de son père au nom de la » postérité » ?
Qui possède une oeuvre d'art inachevée ?
Au cours des deux dernières années, j'ai été associé à cette question dans une correspondance suivie, par courrier et par e-mail, avec Dimitri Nabokov. Un récent courrier de Dimitri me laisse à penser qu'une décision est proche. Il est temps pour moi de partager ce dilemme avec vous lecteurs et de vous demander votre avis. Le dilemme de Dimitri va au-delà de » Laura » , il porte sur la question de savoir qui » possède » une oeuvre d'art, surtout une oeuvre inachevée d'un auteur mort qui ne voulait surtout pas que ce travail soit rendu public. Qui contrôle son destin ? La main aujourd'hui dans la tombe ? Ou les lecteurs, critiques et biographes passionnés, trop passionnés peut-être, qui veulent mettre la main dessus quel qu'en soit l'état d'achèvement. Le brûler ou pas ? On ne peut pas éternellement tourner autour de la question. L'enjeu est important. Certains propos récents de Dimitri montrent qu'il ne s'agit pas seulement d'un tas de papiers. Il l'a qualifié de la » plus grande concentration de la créativité de mon père » . Le produit du plus grand, au moins du plus complexe des écrivains des cent dernières années, qui nous permettrait de revisiter son travail sous un autre angle. D'un autre côté, Dimitri a également déclaré que » Laura » aurait été » un livre brillant, original, radical dans un sens littéraire, comparé au reste de son oeuvre » . Ce qui est différent de parler de » concentration de sa créativité » . Il suggère une révélation.
Cinquante grandes fiches cartonnées
Nous ne saurons peut-être jamais. Ce que nous savons, c'est que » Laura » est composé de 50 grandes fiches cartonnées écrites de la main de Nabokov. Dimitri a indiqué par le passé que cela correspondait à environ une trentaine de pages classiques manuscrites. Le recours aux fiches cartonnées ne surprendra pas ceux qui sont familiers de l'oeuvre de Nabokov. Mais quoi qu'il en soit, l'auteur a explicitement demandé, avant sa mort en 1977, que ces fiches soient détruites. A l'époque, cette tâche incombait à son épouse adorée, Véra, mais, pour une raison ou une autre, elle n'avait toujours pas fait de bûcher à sa propre disparition en 1991. Cette sinistre tâche échut donc entre les mains de Dimitri, un défenseur farouche de la mémoire de son père face à ceux qui font ce qu'il estime être de fausses interprétations de son travail. Et c'est ce risque de mauvaises interprétations qui semble être au coeur des hésitations sur le sort de » Laura » . Lorsque j'ai demandé il y a deux ans à Dimitri ses intentions à propos de » Laura » , il m'a répondu qu'il était tenté de brûler le manuscrit en raison de l'état lamentable de la » lolitologie » . A l'époque, je pensais qu'il se réfarait à la controverse qui avait accompagné la découverte, à Berlin, d'une nouvelle obscure de 1916 qui avait fait crier certains au plagiat par Nabokov avec son » Lolita » quarante ans plus tard. J'avais alors publié un article dans le magazine New York Observer, suplliant Dimitri de ne pas brûler le manuscrit, au nom du plaisir qu'il pourrait susciter à des gens comme moi ! Cet article avait fait tant de bruit que Dimitri avait du fair savoir qu'il n'avait pas encore pris sa décision.
Un dilemme shakespearien pour Dimitri
Une fois la polémique retombée, j'ai commencé à me poser la question du point de vue de Dimitri et non du mien. Un dilemme shakespearien, un peu comme le fantôme dans Hamlet qui lui demande de respecter un pacte fait dans le sang. Dimitri doit accomplir le dernier acte d'un puriste dans l'histoire littéraire, un homme qui aurait souffert de voir publier une oeuvre inachevée ou déformée. Un spécialiste de Nabokov, le professeur Abraham Socher, de l'université Oberlin, a attiré mon attention sur une citation de Vladimir Nabokov dans son premier roman en anglais, » The real life of Sebastian Knight » , dcrivant un écrivain qui lui ressemble comme » ce genre assez rare d'auteur qui sait que rien d'autre ne doit rester que la perfection » . Le sentiment de Nabokov importe-t-il vu qu'il a disparu depuis si longtemps ? Ne devons nous aucun respect à ses dernières volontés parce que nous désirons ardemment avoir la » clé » de son oeuvre, ou tout simplement en avoir plus pour nos motivations égoïstes ?
Protéger » Laura » des » Lolitologistes »
C'est dans ce contexte que Dimitri m'a fait parvenir une interview qu'il a accordée au site » Nabokov online » , dans laquelle il souligne que, s'il n'a toujours pas pris sa décision, il se veut protecteur vis à vis de » Laura » en raison de l'attitude de ceux qui, estiment-ils, se trompent dans leurs analyses » psychologiques » de » Lolita » , l'oeuvre la plus célèbre de Nabokov. Il s'en prend en particulier à certains critiques qui, à la lecture de » Lolita » , ont pu conclure que Vladimir Nabokov avait lui-même été victime d'abus sexuels dans sa jeunesse. Ce souci de protéger » Laura » de nouvelles interprétations saugrenues de la part des » lolitologistes » le conduit à obéir à son père et à détruire le manuscrit. Dimitri, avec tout le respect que je vous dois, il est temps de prendre une décision. Dites-nous tout ce que vous voulez nous dire à propos de » Laura » , y compris le véritable titre du livre, pourquoi vous pensez que c'est une telle concentration de la créativité de votre père. Ou donnez-nous » Laura » pour que nous nous fassions une opinion nous-mêmes. Ou dites-nous que vous allez préserver le mystère pour l'éternité en détruisant ce travail. Mais mettez-fin à ce teasing ! Il est temps de jouer cartes sur table, Dimitri.
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De thierry reboud
Fan-club à kk, carte n° 1 | 15H05 | 27/01/2008 |
Evidemment, ce manuscrit n'a pas l'ampleur (et sans doute pas l'importance) des textes de Kafka, ni de ceux publiés par Nabokov. Mais tout de même… S'il y a un doute, qu'il profite aux lecteurs et à la littérature. Et peu importe que, parmi ces lecteurs, se trouvent des « lolitologistes » ou des cuistres…
Nous ne remercierons jamais assez Max Brod pour avoir su ne pas tenir compte des volontés de Kafka. Devrons-nous un jour « maudire » Dimitri Nabokov ?
De hyperchleuasme
16H11 | 27/01/2008 |
Le fait que Nabokov ait souhaité n'être lu que d'une seule manière, la sienne, n'empêchera jamais personne de le lire sans aucun égard pour son esthétique et sa cohérence extrême. Alors dans ces conditions, réveler une oeuvre inachevée au public montrerait une première chose sans grand intérêt : qu'effectivement l'auteur cherchait à tirer son écriture vers cette esthétique particulière. Rien d'étonnant ni pour ceux qui veulent bien considérer que la volonté esthétique de l'auteur Nabokov fait partir intégrante du plaisir de son oeuvre, ni pour ceux qui prennent du plaisir à ne pas suivre les recommandations du Maitre. Cependant, pour les premiers il me semble que lire un joyaux mal taillé de Nabokov revient à renier son intérêt pour la lecture de Nabokov, sachant par ailleurs que Nabokov n'a jamais fait mystère de sa méthode d'écriture. Pour les seconds on peut supposer que l'embuscade au coin du brouillon ne ferait pas leur fortune : le manuscrit est probablement exempt de toute rature, Nabokov écrivait les chapitres dans un ordre indifférent, si bien qu'on pourrait surement n'y voir que des vides.
Personne, par conséquent, ne semble avoir intérêt à la lecture de ce texte, à moins qu'il s'agisse d'une opération commerciale pour les uns, d'un grand moment de nostalgie pour quelques autres( assortie de trahison, donc).
IL semble cependant que D Nabokov ait raison sur un point : les sur-lecteurs nourriront plus de fantasmes que les amateurs plus « dociles » ( disons, grossièrement), et seront donc plus récompensés de leur perversion. Bruler le manuscrit ferait ainsi plus de mal aux méchants qu'aux gentils, en quelque sorte, mais très temporairement ( car les lolimachinologues iront ronger un autre os plus loin, c'est tout )
Encore qu'on peut se poser la question : si la famille de Nabokov aimait tant l'illustre Vladimir, pourquoi donc le trahir si longtemps ? Il y a des différences entre Kafka et Nabokov, en effet : un brouillon de Kafka reste du Kafka, un brouillon de Nabokov c'est un problème d'échec où manque la moitié des pièces. On se demande : quel intérêt de savoir dans quel ordre le compositeur placait ses pièces sur l'échiquier, s'il s'agit bien d'un compositeur ?
La question ne se pose peut-etre pas, tout simplement.
Le mieux serait peut-être d'écrire soi même d'autres romans de Nabokov. Qui se lance ?
De sheena-greeny
17H56 | 27/01/2008 |
La question n'est pas si simple…
Dostoievsky admirait Gogol, et cherchait à l'imiter, du moins s'en inspirait, et ce qu'il faisait n'avait, à son grand désarroi, rien à voir avec du Gogol car ses personnage avaient une intériorité très forte contrairement à ceux de Gogol, qui savait créer des situation comiques avec des personnages plus caricaturaux.
Gogol je crois (à vérifier, je n'ai plus les sources de ce que j'évoque)a vécu un renversement mystique à la fin de sa vie et voulait détruire toute son oeuvre passée.
Ce qui veut dire que l'on n'aurait jamais sû qu'il avait existé. N'aurait-ce pas été dommage de céder à cet élan destructeur de l'auteur ?
De Thomas GREDAT
| 19H09 | 27/01/2008 |
« Ce genre assez rare d'auteur qui sait que rien d'autre ne doit rester que la perfection » : nous y voilà.
Il est fréquent, pour ne pas dire inévitable, qu'un artiste éprouve de l'insatisfaction vis-à-vis d'une de ses oeuvres, voire de son oeuvre tout entière. Particulièrement au seuil de sa mort.
Virgile, qui savait sa fin prochaine, eut la tentation de brûler l'Enéide, faute de pouvoir l'achever. Il se ravisa finalement. Kafka, avant de mourir, demanda à son meilleur ami de brûler l'ensemble de son oeuvre. Ce dernier crut de son devoir de transgresser ce voeu suprême.
Dirait-on aujourd'hui que Virgile aurait mieux fait de brûler l'Enéide et que, une dernière volonté étant une dernière volonté, celle de Kafka aurait dû être respectée, quoi qu'il en coûtât à la littérature, à la culture, voire, pourquoi pas, à l'humanité ?
Le perfectionnisme est l'une des plus grandes qualités d'un artiste. Et aussi l'un de ses pires défauts. Si Nabokov pensait que « rien ne doit rester que la perfection », c'est une opinion respectable, mais aussi un tant soit peu… élitiste. Ne serait-ce que parce que, paraît-il, la perfection n'est pas de ce monde.
Des artistes ont pu être mécontents de produits de leur travail sans pour autant les brûler. Ils se sont contentés de ne pas les porter à la connaissance du public.
Mais dans la mesure où un artiste ne produit pas que des chefs-d'oeuvre, il doit accepter son imperfection et celle de l'art. Ne serait-ce que parce que la lutte pour produire des chefs-d'oeuvre avec, en filigrane, la hantise de l'échec est une torture permanente. Cette décision de Nabokov, mûe par le sentiment de vanité des choses qui peut découler de la perspective de la mort proche, était compréhensible. Mais s'il avait écrit « Laura » plus tôt, en pleine santé, eût-il pris la même décision ? Nous ne le saurons jamais.
De plus, tout ce qu'a produit un artiste, qu'il l'ait ou non rendu public, peut être utile aux exégètes pour comprendre l'oeuvre et l'auteur. Les crayonnés d'Hergé avant encrage donnent un tout autre éclairage des « Aventures de Tintin ». Ecoutez les albums « The Beatles Anthology », constitués de prises intermédiaires de morceaux célébrissimes, et vous comprendrez comment « Strawberry Fields forever », « Helter Skelter » ou encore « While my guitar gently wheeps » sont devenus ce qu'elles sont.
Bien sûr, on comprend le dilemme de Dimitri Nabokov, déchiré entre sa piété filiale et la crainte d'ôter à l'humanité une part de culture qui lui est dûe.
Pour toutes les raisons que je viens d'énumérer, je pense que l'héritier de l'auteur de « Lolita » ne doit pas commettre ce geste irréparable. Pour les exégètes futurs de l'oeuvre de son père, qui finiront par la faire sortir des stéréotypes pour l'éclairer d'un jour nouveau. Et même, paradoxalement, pour la mémoire de son père. Ce manuscrit doit être conservé.
Doit-il également être publié ? Cela, en revanche, je ne le pense pas. Mais s'il est conservé, je ne me fais pas d'illusions à ce sujet. On l'a fait pour Jules Verne ou encore pour Albert Camus.
Mais là n'est pas l'essentiel.
De 1900
19H55 | 27/01/2008 |
La comparaison avec Kafka n'est pas de mise : Kafka avait demandé de détruire tous ses manuscrits considérant que ce n'étaient pas des textes « d'écrivain ». Nabokov, lui, fut un écrivain qui a connu de son vivant la notoriété et la reconnaissance. Si donc ce dernier manuscrit ne lui semblait pas à la hauteur, c'est sa voix qui doit prévaloir. Tant pis pour les curieux.