Bourses: le krach, est-ce vraiment grave docteur?

Rien ne prouve que la chute des bourses aura des conséquences durables sur l'économie réelle. Explications. A la Bourse de New York vendredi (Brendan McDermid/Reuters)

Après le "lundi noir" des bourses du monde entier, celle de Paris a ouvert mardi en baisse de 5%, avant de remonter dans la matinée, dopée par les rumeurs d'une baisse des taux d'intérêt américains. (le CAC 40 avait reculé de 7% la veille, un record depuis septembre 2001). De fait, la banque centrale américaine a abaissé ses taux d'intérêt de 0,75 point (ils passent de 4,25% à 3,5%), ce qui confirme que la Banque Centrale a désormais la conviction que l'économie américaine entre en récession. Le milliardaire George Soros a de son côté estimé que le monde était confronté à la pire crise financière depuis la Deuxième guerre mondiale. Mais la chute récente des bourses est plus un symptôme qu'une cause de la crise actuelle. Explications.

Quelles sont les conséquences concrètes de la chute des bourses? Dire que des centaines de milliards de dollars se sont "envolés en fumée" qu'ils ont été "carbonisés" ou toute autre métaphore fumigène est absurde. Lorsque le prix d'une action baisse, il ne s'agit pas de "destruction d'argent". Pour l'actionnaire, qui espère toujours une plus-value importante, c'est simplement un rêve qui s'écorne.

Pour autant, un krach boursier n'est jamais sans conséquence sur l'économie réelle.

Au niveau des particuliers, il peut retarder des projets d'investissement. Exemple: si une famille comptait vendre son portefeuille d'actions pour acheter un logement, son projet peut être remis à plus tard. Si des dizaines de milliers de ménages retardent ainsi leurs décisions d'investissement immobilier, cela peut finir par peser sur l'activité du bâtiment.

Certains particuliers, parce qu'ils ont peur de ce qui se passe, peuvent également réagir en réduisant leur consommation et en augmentant leur épargne dite "de précaution". Là encore, ce n'est pas très bon pour la croissance. En France, pourtant, le lien entre la perception de sa propre richesse et le taux d'épargne n'est pas très fort, selon les mesures des économistes.

Pour une entreprise cotée qui avait des gros projets devant être financés par augmentation de capital, des soubresauts boursiers ne sont pas non plus une bonne nouvelle. Très souvent, ces projets sont reportés à des jours meilleurs. Ce qui peut aussi peser sur l'activité.

Mais le mécanisme que redoutent le plus les économistes est le "crédit crunch", la contraction du crédit bancaire. Si les banques voient leurs actifs fondre, elles doivent prendre des mesures, pour préserver leur solidité financière. Elles doivent faire des "provisions" dans leurs comptes. Elles sont donc amenées à être plus prudentes dans leurs crédits. Or, c'est le crédit (immobilier, à la consommation, aux entreprises) qui finance l'activité économique: le réduire, l'assortir de conditions, c'est brider la croissance.

Existe-t-il un antidote? L'antidote le plus simple, c'est la baisse des taux d'intérêt. La baisse des taux a de multiples effets positifs:

- Elle facilite le refinancement immobilier.

- Elle soulage le coût du refinancement des banques (et donc leurs comptes) et encourage le crédit bancaire.

- Elle encourage aussi le redémarrage du prix des actifs boursiers.

C'est simple à comprendre: prenez une obligation (ou une action, ou un appartement que vous louez...) qui sert un rendement (ou un dividende, ou un loyer...) de 5%. Si les taux baissent et passent à 2%, votre actif va devenir, par comparaison, assez juteux. Il va prendre de la valeur. Lorsque les taux baissent, la bourse monte donc mécaniquement, car elle devient plus attrayante que les livrets ou les Sicav monétaires.

Ce sont les banques centrales qui détiennent ce remède dans leur boîte à pharmacie. Mais l'usage de ce dernier n'est pas sans effets pervers, qui font hésiter les banquiers centraux.

Principal effet pervers, la crainte de l'inflation. Baisser les taux d'intérêt, c'est-à-dire encourager la création monétaire, peut avoir un effet inflationniste. C'est la hantise de la Banque centrale européenne, dont l'objectif officiel est de maintenir la hausse des prix sous la barre de 2%. La Fed américaine, dont l'objectif est plus large (favoriser le plein emploi sans inflation) est bien plus décontractée que son homologue européenne: elle est prête à s'accomoder d'une inflation de 4 ou 5%, si c'est le prix à payer pour éviter une récession. Ce qui ne manquerait pas de peser un peu plus sur le dollar.

C'est pourquoi Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne, rechigne à recourir à la baisse des taux d'intérêt. Ben Bernanke, le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), est quant à lui bien plus allant sur le sujet, comme il l'a prouvé mardi.

Autre effet pervers: si les banques prennent l'habitude de voir les pompiers intervenir, elles joueront plus facilement avec les allumettes (cf le joli dessin de Serge Bloch). joli dessin: Serge Bloch Elles s''habitueront à prendre des risques inconsidérés, à faire gonfler d'autres "bulles" spéculatives. Il faut donc que celles qui ont été trop imprudentes soient sanctionnées d'une façon ou d'une autre. "Sans un peu de sang sacrificiel aux murs, Wall Street restera incorrigible", jugeait en août dernier l'économiste Daniel Cohne dans les colonnes du Monde.

Enfin, refinancer les banques ne résoudra pas forcément leurs problèmes. Si leurs bilans sont constitués d'actifs dégradés, la baisse des taux d'intérêt peut n'agir que comme une cautère sur une jambe de bois. Ainsi, le mal qui frappe les banques américaines, les "subprimes" (crédits hypothécaires), semble sérieux. On parle de plus de 300 milliards de dollars de pertes qui seront "provisionnées" peu à peu, trimestre après trimeste, sur des années...

Autrefois, les banquiers imprudents se contentaient de faire gonfler des bulles en finançant à court terme des opérations qui méritent des financements à long terme. Aujourd'hui, le système est un peu plus sophistiqué: ces créances sont "titrisées" (transformées en titres négociables) et le mistigri est refilé au marché. Ces créances sont donc logées ici et là, dans les bilan de diverses banques et autres investisseurs institutionnels.

Résultat: il y a des cadavres dans les placards. Chaque banque se méfie de la solidité financière réelle de sa voisine; et à chaque découverte d'un "cadavre", le marché interbancaire menace de se gripper.

Quelles leçons à tirer des krachs précédents? Il y a souvent eu, il faut bien le dire, plus de peur que de mal. Qui se souvient de ce jeudi noir, ce "jour le plus bas", du 19 octobre 1987, lorsque la bourse de New York avait connu la plus forte baisse de son histoire (-22,6%), entraînant tous les autres marchés financiers. A l'époque, chacun pronostique une crise économique mondiale. La référence est évidemment celle de 1929, qui a été marquée par une crise boursière, le 24 octobre, de moindre ampleur.

La valorisation boursière de Wall Street en 1987 (Edward/Wikipedia)

Cette crise n'a pas eu lieu. L'année 1988 est marquée par une croissance positive dans les pays industralisés. En 1929, les banques centrales avaient mal réagi, et des grandes banques avaient été rapidement asphyxiées; en 1987, au contraire, elles ont très vite joué les pompiers, déversant des liquidités dans les rouages économiques. Dès le 20 octobre, la Fed avait massivement injecté des liquidités et évité ainsi la catastrophe.

La crise de 1929 n'aura donc pas lieu. Mais il existe d'autres type de krachs, qui ont laissé impuissants les dirigeants politiques, les banquiers ou les économistes. Ce fut ainsi le cas de la crise immobilière japonaise des années 1990. Le système bancaire japonais a été profondément atteint par cette crise et le Japon a mis des années à retrouver le chemin de la croissance. Le pays, qui était considéré comme le nouveau roi du monde à la fin des années 80, ne s'en est jamais vraiment remis. La grande crainte actuelle, c'est que la crise des subprimes entre dans cette catégorie, et que les banques américaines mettent bien plus de temps que prévu pour en sortir.

Mise à jour 15h30: prise en compte de la baisse des taux américains.


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14H22    22/01/2008

Merci beaucoup de cet article passionnant et très pédagogique.
L'exemple du Japon est intéressant car cet enlisement dans la déflation que le Japon a connu à la suite de son krach immobilier au début des années 1990 est pleinement dû à la mauvaise gestion de la part de la BoJ qui n'a pas osé agir en temps et dans les proportion requise et qui quasiment 20 ans après a du mal à sortir de la crise.
Espérons donc que les banques centrales vont agir dans les jours prochains.
Le manque de crédibilité encore de Ben Bernanke qui a encore peu d'expérience à la tête de la Fed rajoute également au mal être des marchés qui n'ont pas le sentiment que le 'boss" est aux commandes.

 
Par Le Yéti
15H21    22/01/2008

Contrairement à ce qui est écrit dans l'article de Pascal Riché, la crise de 1988, si elle n'a pas affecté la croissance libérale, a eu des conséquences sociales catastrophiques non réparées à ce jour. C'est le début du démantèlement des protections sociales, l'agravation du chômage de masse et de la précarisation endémique du travail.

Toutes les crises précédentes, celle pétrolière de 1974, celle de 1988, celle de la chute du mur de Berlin en 1989 (qui aboutit aux douteuses années Poutine), celle du 11 novembre 2001 (qui a précipité les déséquilibres géopolitiques mondiaux), celle d'aujourd'hui (qui pulvérise la machine financière), oui, toutes ces crises sont autant d'étapes marquant le long déclin d'un système bâti au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

Chaque crise précédente laissaient aux "survivants" quelques bulles de refuge. Qu'on me cite les portes de sorties qui s'offrent aujourd'hui. Les mesures de relance de la croissance par la commission Attali ? Allons voyons...

 
Par Tophee
15H26    22/01/2008

Article interessant, mais votre analyse ne tiens pas compte de certains parametres propre a la crise que nous traverson. Votre point 2 semble notament ignorer le "credit crunch", or celui-ci change completement la donne. Les baques centrale sont impuissante aujourd'hui que le taux interbancaire a court terme, le taux auquelle les banques se pretent de l'Argent entre elle s'est totalement deconnecte du taux de base. Les banques n'ont pas confiance dans leur concurents, elle augmentent donc leur spread de facon importante, ce qui masque totalement l'effet du baisse de taux de base. Dans ces conditions, esperer une relance de la bourse par un baise des taux de base est illusoire.

Une autre difference notoire est que l'on est pas en face d'une correction: une brusque baisse des cours apres une periode de hausse soutenue. La chute des bourse est causse par les problemes sur les marche de capitaux.

Derniere inconnue: La fiabilite des organismes qui ont garanti des creances douteuses. La baisse de ces dernier jour a commencer lorsque un de ces organisme a perdu sa note AAA (Fitch les a descendu a AA). Le risque de migration sur ces titre est important, et peu faire encore enpirer la descente. Si un tel organisme venait a faire faillite, ce serait un vrai scenario catastrophe.

Pour ce qui est de l'impact de la crise boursiere sur les francais, je ne suis pas trop inquiet. On as vu ces derniere annee que la bourse s'est deconnectee des marche europeen. La bourse se portait tres bien avec une croissance tres fauible en europe. La crise boursiere, sans etre benefique, ne devrais pas avoir un impact important. Bien moindre que le credit crunch de toute facon. Ce qui est sur, c'est qu'en 2008, pour une fois, ce ne seront opas que les pauvres qui vont trinquer!

 
Par chirouble
16H24    22/01/2008

A propos des économistes , des conseilleurs, des spécialistes en tous genres.....

"un grand économiste c'est quelqu'un qui saura très bien expliquer demain pourquoi ce qu'il a prévu hier ne s'est pas produit aujourd'hui"

(en tout petit petit caractère si je pouvais : c'est de J.Attali)

 
21H00    22/01/2008

rue 89 ne nous avait pas habitué a de tels discours
L'article est écrit avec pédagogie et il faut lui reconnaitre qu'il aide le lecteur a comprendre ce milieux obscur mais quand on note des expression tels que "bon pour la croissance" "effet positif", "antidote" on a plus l'impression de lire le figaro, les echos, la tribune et autre torche cul capitaliste à la botte de NS
Il n'est venu à l'idée de personne dans cette rédaction que la croissance économique n'était pas la seule solution pour que le monde avance. Les termes décroissance, développement humain... sont de rélles théorie économique qui ont prouvé leur efficience au niveau micro local et qui ne demande pas mieux qu'a se répandre à des échellons supérieurs
N'hésitez pas à donner la parole à ses acteurs, ils ont beaucoup de chose à dire