Le dilemme de la Tata Nano: sortir de la pauvreté ou être écolo

A l'intérieur de la Tata Nano (Vijay Mathur/Reuters).

Si vous ne l’avez pas encore fait, découvrez la « Nano », sans doute la voiture la plus significative de la décennie. Petite et mignonne, elle peut contenir quatre personnes et un sac molletonné, a un seul essuie-glace, atteint 110 Km/h, et peut être à vous pour la somme royale de 2 500 dollars (environ 1700 euros), soit moitié moins que le moins cher des véhicules du marché.

Mais, pour ceux qui se posent des questions philosophiques, la « Nano » débarque avec son problème moral: que se passe-t-il lorsque la défense de l’environnement, idée très louable et très tendance, entre en conflit avec l’objectif, tout aussi louable et tout aussi tendance, d’améliorer la vie des pauvres?

Pour la « Nano », qui est produite en Inde, ce dilemme est congénital. Certes, cette voiture reste hors de portée pour les plus pauvres, elle représente une opportunité évidente pour cette catégorie d’Indiens qui accède à peine à la classe moyenne, dans un pays en croissance. Le fabricant [la société indienne Tata, ndlr] expliquait en dévoilant la voiture au récent Salon de l’auto de New Delhi:

« J’espère que cette voiture changera la manière avec laquelle les gens se déplacent en Inde rurale. (…) Nous sommes un pays d’un milliard d’habitants, mais la plupart d’entre eux se voient nier la possibilité de la mobilité. »

Un problème environnemental potentiellement énorme

Mais si tout va bien, quelque 250 000 voitures seront produites dès la première année, un chiffre qui augmentera rapidement à mesure que de nouvelles lignes de production seront ouvertes en Afrique, en Amérique latine et en Asie du Sud-Est.

Bien que la « Nano » utilise moins de carburant que les voitures plus grosses, leur nombre potentiellement énorme pose des problèmes environnementaux tout aussi énormes. Et comme il faudra du temps avant que les propriétaires de « Nano » puissent se payer des véhicules hybrides à plus de 20 000 dollars, ou plus extravagant, des prototypes à hydrogène qui coûtent plus de 10 millions de dollars pièce, cela signifie une augmentation significative des émissions de gaz carbonique et d’autres agents polluants.

Le principal expert climatique des Nations unies, l’Indien Rajendra Pachauri, président du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec), qui a obtenu avec Al Gore le prix Nobel de la paix, confie qu’il a des cauchemars à ce sujet.

Ce qui est vrai des voitures l’est de plein d’autres produits. Il y a un énorme décalage entre les produits bons marché et de consommation de masse, et les produits verts. Il suffit de voir les produits organiques de nos supermarchés qui coûtent plus cher que les autres. Vous pouvez avoir bonne conscience lorsque vous les achetez -c’est mon cas!-, mais ça ne nourrira pas les foules.

L’alimentation de masse, pour l’instant, ce n’est pas un secret, est toujours basée sur l’agriculture high-tech, sur des engrais chimiques, voire sur des cultures génétiquement modifiées. Les moyens modernes de communication et de transport -voitures, téléphones, ordinateurs- rendront peut-être les pauvres plus riches.

Il y a beaucoup de partisans du développement durable qui pensent qu’on peut obtenir moins de pauvreté, moins de pollution, et des émissions de CO2 plus faibles, le tout en même temps. Mais ce phénomène n’arrive nulle part dans le monde réel, comme le montre l’apparition de la « Nano ».

Concilier la voiture de masse et la lutte contre le réchauffement climatique

Il ne s’agit pas ici de produire une argumentation idéologique, ou de donner des excuses aux industriels américains [ou occidentaux en général, ndlr] avec leurs Hummers.

Je n’apporte pas non plus, hélas, de réponse adéquate au problème exposé plus haut, je ne fais que rappeler des faits connus. Sans doute devrait-il y avoir sur le marché une voiture « propre » à 2 500 dollars, mais pour le moment il n’y en a pas. Il devrait y avoir un moyen de concilier la production de voitures de masse et le réchauffement climatique, mais on ne l’a pas encore trouvé.

Il n’y a pas de raison fondamentale pour que de bonnes politiques environnementales soient contradictoires avec la croissance économique, mais actuellement c’est souvent le cas. Dans de nombreux pays, le désir de sortir de la pauvreté est plus fort que celui de respirer de l’air pur: si vous ne me croyez pas, regardez les photos de Pékin dans le brouillard.

La technologie nous sauvera peut-être. Mais, en attendant, les discussions globales sur l’environnement et les changements climatiques seraient infiniment plus pertinentes si les participants, surtout ceux qui portent de la haute couture organique, acceptent les termes réels de l’échange.

A la récente conférence de Bali sur le changement climatique, il a été question de compensations pour les pays en développement qui protégeraient leurs forêts, et de subventions pour l’adoption de technologies propres. Si, à la prochaine conférence, les délégués pouvaient consacrer quelques minutes de leur temps aux millions de « Nano » qui s’apprêtent à déferler sur les routes d’Inde et d’ailleurs, nous saurons alors qu’ils sont vraiment sérieux.

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Par jyeden
19H58    16/01/2008

Voilà un tres bon article qui pose le vrai dileme sur l’environnemnt.
Si nous occidentaux abandonnont certains bien de consommation, devons nous interdire ces memes biens à ceux qui sont encore dépourvus mais pour qui la consommation est un but?
Ne revons pas: la totalité des humains de la planete revent de la consommation, ils connaissent le style de vie occidentale et c’est celui là qu’ils veulent.
vivre pauvrement et travailler au pays (à la campagne) ce n’est pas leur choix.
L’auteur de l’article à juste oublie de dire que si l’Inde dans les années à venir veut produire 250 0000 véhicules (à mon avis la demande sera plus forte) il faudra aussi qu’elles produisent les infrastructures (routes, autoroutes parkinge et puis centres commerciaux, zones commerciales…)
J’ai visité l’Inde, il y a quelques années et j’ai du mal à imaginé New dehli motorisée, déjà sans voitures (a part quelques ambassadors) c’etait un chaos monstrueux
L’Inde mérite surement mieux qu’un développement anarchique du tout automobile. C’est un pays que j’aime beaucoup ainsi la spiritualité des Indiens.
Mais après tout c’est à eux de choisir leur développement.

 
Par nipivime
20H47    16/01/2008

Bel article en effet.

Un dilemme, par définition (je viens d’aller regarder le dictionnaire), c’est une alternative proposée à un adversaire telle qu’il soit « nécessairement confondu quelle que soit » la proposition choisie. Et c’est bien cela en face de quoi nous sommes, un dilemme : brider la consommation des nouveaux accédants à un certain confort matériel, ou la libérer, aucun choix n’est acceptable.

Reste, selon la définition, à trouver l’adversaire qui nous pose ce dilemme : l’homme lui même et sa cupidité ? L’égoisme de ceux qui n’ont fait aucun effort tant que ce dilemme n’était pas posé ? Celui de ceux qui, aujourd’hui encore, profitent justement de ce dilemme pour avancer leurs propres pions ?

Peu importe, après tout : il semble improbable que ce ne soit pas la libération de la consommation qui soit, à court terme, l’avenir du monde. Personne ne saura, ne pourra, ni ne voudra suffisamment fort empêcher cela. Et l’avenir est donc aux questions de réparations de l’environnement, de bricolage de solutions partielles aux dommages et, sans doute, à la gestion des conflits que cette consommation de super masse va inévitablement générer.

Comme d’hab, quoi, une humanité en sursis. On a l’habitude. Et puis, c’est le chemin qui est intéressant, disait le sage.
 N:)

 
Par karlM
22H23    16/01/2008

Jamais dans l’histoire de l’humanité la techno-science n’a apporté autre chose que plus de pollution. Le fameux triangle d’or, berceau de l’agriculure est devenu un désert irakien à cause des technologies d’irrigation.
Je crois que la seule solution est la décroissance conviviale, la simplicité frugale bref « vivre simplement pour que simplement les autres puissent vivre ». Par exemple se lever à l’heure du soleil, arrêter le délire des lampadaires partout alors que certains ne peuvent plus se chauffer, aller au travail ou à l’école à pied (le rêve), consommer local, reterritorialiser le plus possible en commençant par l’alimentation.
Hélas, on est une variété de singe que les outils font bander alors j’espère me tromper mais je crois que c’est seulement quand on aura (surtout les plus pauvre) la tronche à moitié explosée dans le mur que l’on évoluera…comme d’habitude, onfera des choix par défauts. Lisez « Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie » par Jared Diamond

 
10H41    17/01/2008

Moi qui fais une thèse sur ces problématiques, je dois dire que je suis « agréablement » surpris de la qualité de cet article, qui ose poser les problèmes clairement et simplement. Il y a en effet toutes sortes de chimères véhiculées (si je puis dire) à propos de toute nouvelle technologie ou nouveau produit qui fait un tabac. Pourtant l’équation est relativement simple : concilier le développement économique (qui passe par l’augmentation des consommations de matériaux et d’énergie) des pays pas encore aussi développés que l’occident et essayer de juguler les facteurs destructueurs d’environnement.
Si l’équation est simple, les solutions sont très loins de l’être.
Pour les pays en développement, c’est l’idéal d’égalité et le confort de vie qui est en jeu. Pour l’instant le poste « problème d’environnement » est secondaire. Pour les pays les plus avancés, il s’agit de conserver le confort de vie, voire même de l’augmenter encore. Ce n’est donc pas demain la veille qu’il sera question de « partage », c’est à dire une redistribution dans les faits des consommations des pays riches vers les pays moins riches.
Et c’est là le drame : car il est absolument certain que 1 milliard d’indien + 1,3 milliard de chinois ne pourront, malgré tous leurs efforts, connaitre toutes les conditions de conforts des pays riches.
Bon je m’arrete la ; merci encore Rue89 d’avoir éviter les pièges et lieux communs classiques.

 
15H02    17/01/2008

Pas évident et toujours délicat même de se poser cette question car cela peut paraître affreusement arrogant de refuser à d’autres ce dont les pays « riches » profitent depuis des dizaines d’années.

Est ce que l’erreur n’est tout simplement pas dans les pays ‘riches » qui n’ont rien fait pour dévelloper des voitures propres?
car les voitures hybrides c’est ridicule dans le total des voitures donc peut être que le problème est là, nous nous posons maintenant des questions écologiques majeures mais nous nous donnons absolumment pas les moyens d’y répondre
et après on va aller expliquer aux indiens « ah non non pas de voiture pour vous nous après 50 ans d’usage intensif on se rend compte qu’en fait c’est pas terrible »