Sarkozy et Edgar Morin: la fable du président et du philosophe

Une fois retombée la poussée de fièvre suscitée par la conférence de presse de Nicolas Sarkozy, il reste un mystère: que venait donc faire le philosophe Edgar Morin dans ce contexte politico-médiatique?

Edgar Morin, c’est l’homme à qui l’on doit ce concept de "politique de civilisation" que le président de la République a cité pas moins de 41 fois au cours de son intervention. Edgar Morin avait eu la surprise d’entendre cette formule dans les voeux télévisés de Nicolas Sarkozy, sans que son origine lui soit imédiatement attribuée.

Mardi, non seulement le Président a rétabli la paternité de cette idée qu’il fait désormais sienne, mais il a plusieurs fois cité ce grand philosophe et sociologue qui, à 86 ans, est pourtant mal connu du grand public. Il a même révélé qu’il l’avait reçu lundi à l’Elysée.

Alors Nicolas Sarkozy a-t-il réellement été converti à ce concept radical formulé par Edgar Morin et le politologue Sami Naïr dans un livre publié il y a plus de dix ans? Ou s’agit-il d’une diversion après une séquence people trop fournie? Ou encore d’une nouvelle tentative de récupération d’un intellectuel clairement marqué à gauche?

Edgar Morin, le théoricien de la complexité, a du mal à savoir si la sollicitude de Nicolas Sarkozy est réelle ou feinte. Il dit avoir trouvé que le président de la République avait 75% de sincérité dans ses propos, mais avait les mêmes accents de sincérité pour les 25% restant, même quand il ne l’était pas... Complexe en effet.

Mais, surtout, Edgar Morin se dit en désaccord fondamental avec deux aspects de la politique actuelle: sa diplomatie, jugée trop alignée sur l'administration Bush, et sa politique d’immigration carrément qualifiée d’"inhumaine". Et s’il n’exclut pas que Nicolas Sarkozy réoriente effectivement ses choix en faveur de son concept, il n’en voit pas encore le signe. Et, surtout, il estime que le chef de l’Etat se trouverait alors dans d’immenses contradictions.

La thèse d’Edgar Morin préconise en effet une dose de décroissance dans les secteurs dans lesquels la croissance a eu des effets pervers, et plaide pour la qualité plutôt que la quantité. Nicolas Sarkozy a donné quelques indications dans ce sens, avec son annonce de la réflexion de deux prix Nobel d’économie sur un nouvel indicateur allant au-delà de la croissance du PIB. Mais est-il prêt à revoir le modèle économique et social sur lequel est aujourd’hui fondée sa politique, et, paradoxalement, sur la relance duquel il s’est fait élire il y a seulement huit mois?

Edgar Morin est méfiant et on le comprend. Mais le vieux philosophe ne boude pas son plaisir de voir ses thèses sortir des cercles académiques, pour être jetés en pâture au coeur du débat politique. D’ailleurs, Ségolène Royal a, elle aussi, pris rendez-vous avec lui, sans doute piquée au vif par ses critiques adressées à une gauche qui a ignoré des idées conçues à l’origine pour elle. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette fable du président et du philosophe.

Pierre Haski

► Edito diffusé jeudi 10 janvier sur Europe1. Retrouvez l'édito de Pierre Haski tous les mardi et jeudi à 7h42 sur Europe1, et en podcast en cliquant ici.


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10H58    10/01/2008

Je n'ai pas interprété la politique de civilisation de la même façon que la presse. Sarkozy est très fort pour soustraire quelques idées à ses concurrents et pour les réemployer à sa manière. Vous savez comme son esprit est primaire.

Voilà comment j'ai interprété à la lecture de ses nombreuses déclarations passées et récentes, sa politique de civilisation.

Quand il parle de karchériser les banlieues, c'est sa politique de civilisation.
Quand il parle de contraindre les "escrocs professionnels du chômage" (selon lui) à accepter un emploi sans tenir compte de la pénurie de l'offre, c'est sa politique de civilisation.
Quand il parle de l'Afganisthan, disant que si la France s'était retirée du lieu des opérations "on aurait eu l'air malin après l'attentat des barbares contre Benazir Bhutto" (je le cite), c'est sa politique de civilisation.
Quand il se félicite au Latran que les Italiens aient été capables de résister à l'anti-cléricalisme, c'est sa politique de civilisation.

Ce que prétend Sarkozy, c'est nous civiliser, nous. Comme s'il y avait deux mondes qui s'opposent, le sien, l'unique, le vrai, et le nôtre celui de la plèbe, des rebelles, des barbares qui osent prétendre à assumer leur destin, en gens libres.

Nous sommes tous des barbares et des rebelles à civiliser. Nos défunts devront être inhumés en France, de l'ADN jusqu'à nos dépouilles tout doit appartenir au monarque électif et à ses barons.

La politique de civilisation est un terme qu'il a emprunté à Morin, et ça s'arrête là pour la comparaison. En passant, Morin n'est pas dupe mais comme il a été invité depuis à l'Elysée il se gardera bien à l'avenir de dénoncer la fumisterie.

Décidément, je constate que Sarkozy a plus de succès avec les hommes qu'avec les femmes. Il y aurait là matière à faire un article, où sont passés les Lacaniens et les Freudiens ??

 
12H29    10/01/2008

Porter 41 fois la formule "politique de civilisation" dans sa bouche, devant micros et caméras, c'est pratiquer l'hypnose ou la sorcellerie invocatoire.
Si cette conférence de presse n'avait pas été une messe pour les journalistes de France et d'ailleurs; et si cette formule platement destinée en ce début d'année à regonfler une Opinion à moitié dégonflée, on se serait crû en pleine cérémonie de sacrifice védique. Sauf qu'il ne suffit pas de réciter les mantra de Papa Guaino pour apaiser les esprits. Et là, le charme est rompu.

Certes, on prétend rendre à Dieu ce qui lui revient (le Verbe), lorsqu'on attribue doctement la "politique de civilisation" au philosophe Edgar Morin. Pour le coup, on se croit même obligé de parler de "concept", alors que César ne pensait pas si loin (on ne lui demande d'ailleurs pas de penser, ni les 53% d'électeurs du mois de mai, et les autres encore moins: on lui demande de présider) en reprenant comme une formule magique un simple cliché d'imprimerie. Pas un vulgaire cliché, certes, mais un joli copié-collé d'allure grand seigneur: "politique de civilisation", cette grandiloquence fait noble, et c'est un beau drapé pour une commun(cat)ion aussi solennelle.

Il serait tout de même surprenant qu'on fiche un copyright à une telle expression aussi bête que pompeuse, creuse comme une dent et fourre-tout, sinon dans l'esprit d'Edgar Morin, du moins dans la bouche de celui qui se trouve aujourd'hui à la tête de notre République.
Il y a fort à parier que cette "politique de civilisation" est un leurre sans lendemain. Sans passé non plus; ou voyez tous les bienfaits de la politique en question, - pardon: de cette civilisation instaurée en mai 2007 (pour ne pas parler de la grande époque où le chef de l'UMP était à l'Intérieur).
Si quelqu'un en connaît l'inventaire...

 
12H00    10/01/2008

Oui vous relevez à juste titre l'impression de malaise lorsque nous réagissons à hu et à dia alorsz que nous ressentons confusément qu'il avance...au jugé, à l'impact, à tâton, tout est flou, sauf, une idéologie qu'il voudrait bien imprimer:
Quand on veut on peut, on peut toujours choisir le meilleur chemin, ne pas se revolter ou débattre mais collaborer, comprendre la chose politique comme une entreprise, qu'il faut remttre à des managers
( si la politique n'existe plus vraiment ...) faire voler en éclats tous les cadres qui rendent encore l'état responsable de la communnauté humaine, en nous livrant les uns aux autres, en concurrence au trapèze, parfois sans filet pour être toujors dans le show. et puis, le manager il est très fort, il vous piège pendant la réunion, en public, et ce qui compte, ensuite, c'est l'impact laissé aux participants d'avoir été bluffé, trahi, voire humilié. Sans rire lorsque je revois la scène avec Jffrin et la monarchi éléctive, je vois le chef des ventes, le manager qui amuse la galerie, et j'en passe sur l'art et la manière

 
Par vol19 | enseignant-chercheur en invalidité, Bret...
12H46    10/01/2008

Pour être intervenu très tôt sur internet et vis à vis de radiofrance sur les origines de ce concept de "politique de civilisation", effectivement, on peut être frappé par ce soucis de paternité, de "loi du nom du père" en rapport à ce concept.

Surprenant car l'ouvrage en question sortit il y a dix ans dans une grande discrétion. Toutefois, d'expérience, le public d'Edgard Morin est très large et n'est pas du tout circonscrit à la gauche.

Hier en me baladant dans une librairie, à la recherche de bonnes affaires, hélàs, j'ai feuilleté le livre de Julien Dray et je suis tombé sur une page concernant l'éclectisme du Président, son pragmatisme, prêt à prendre tous les concepts, de partout, qui puisse marcher, selon les besoins du moment.

Certes, la Présidence est dans une impasse. Il a construit une stratégie sur la croissance, d'ou le "paquet fiscal", évidement cette politique est ratrappé par la crise des subprimes, les problèmes écologiques, montée des matières premières et agricoles (ce qui n'est pas très surprenant pour qui s'intéresse depuis un certain temps à ces questions)se retrouve avec des "caisses vides" (loupant au passage le transfert de la fiscalité sur la consommation... et ajoutons le problème de stimuler une croissance basée sur la consommation en ce moment ) pour de toute façon une croissance qui sera très faible pour longtemps (ce qui empêche différentes politiques classiques :austérité/relance)mais justement nous avons quiotté le paradigme classique, il semble...

Face à cette impasse (d'ailleurs passée sous silence dans la presse), et forcément attaquable par la gauche, on peut comprendre l'envie de reprendre un projet plus global (justement de gauche), plus qualitatif plus culturel et social qui peut traduire soit une intention de faire de la com (et de trouver quelquechose de nouveau pour occuper les classe moyennes intellectuelles urbaines -des élections à venir- de plus en plus fauchées et dangereuses car pas dupes) pour détourner de l'impasse, soit un changement, (un autre "j'ai changé") un projet d'aborder de manière plus qualitative les problématiques sociales etc... Sans doute est-ce qu'il faudrait faire...

Toutefois, l'absence de projet global partagé, l'absence de tiers, de dispositif, de cadres, l'extrême morcellement du discours et ses changements à 180°, les interférences parole/manière de dire, une posture clinquante et nettement narcissique,insécurisante, cette fascination de l'image et de l'instant, l'extrême centralisation de la décision ne semble pas compatible malheureusement avec une authentique volonté de mettre en place sur le long terme les travaux qualitatifs de Morin et d'autres, et il est à craindre que celà relève davantage d'un effet d'annonce qui risque de griller dans quelquetemps vis à vis du grand public ces concepts qui seraient pourtant vraiment utiles. Une tragédie à venir, c'est à craindre.