Entretien

« Au 104, le public participe à la création contemporaine »

Pour Robert Cantarella, de mère napolitaine, les miracles n’existent pas : "Je crois trop à l’homme." Par contre, les utopies, oui. Cantarella est un des directeurs artistiques du 104, tout nouveau centre des arts parisien, qui a pour ambition de supprimer la barrière entre artiste et spectateur. Un lieu qui accueillera, en plus des résidences d’artistes, une maison des enfants, des cours de langue et de socialisation, un centre d’informations de tous les cours en amateur. 35000 m2 de corps et d’esprit… Entretien.

Robert Cantarella au 104 (Emilie Moysson/Rue89)

Comment résumer au mieux le projet du 104 ?

Un lieu dans lequel le public, tous les publics, participent au chemin de la création artistique contemporaine. On ne peut normalement pas rentrer dans les ateliers pendant que le travail se fait, au 104 on peut le faire. On peut rencontrer régulièrement les artistes qui sont en train de travailler avant que l’œuvre ne soit finie et voir ensuite l’œuvre finie : c’est ça l’inédit du lieu.

Jusqu’à présent, ça se faisait de façon exceptionnelle, surtout dans le théâtre. Au 104, cela se fait dans tous les arts, y compris les arts appliqués. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir les portes et de montrer des planches de bandes dessinés ou d’assister à un répétition de danse. Il s’agit pour le spectateur de participer à un moment de mini-création que l’artiste propose au public pendant qu’il travaille.

Le mot qui définirait réellement le projet du 104 est "transmission", un mot qui me plaît parce que dedans il y a "mission" et cela me rappelle que c’est un lieu du service public. La ville de Paris assure 70% du budget et la notion de mission publique est très forte, comme la notion d’utopie. L’utopie, au 104, parle simplement de l’accès à l’art, qui est une des données fondamentales de la construction de l’être humain.

Pouvez-vous expliciter la notion d’utopie dans le projet artistique ?

Je parle d’utopie pour une raison précise : ces lieux ont été construits selon les principes de l’architecture de la fin du XIXe et début du XXe siècles. Une architecture très caractéristique de l’époque, celle des passages parisiens, fondés sur un modèle utopique : il y aurait une cité idéale, à l’intérieur de laquelle on serait abrités du vent, de la pluie, on pourrait y marcher, acheter, commercer, rencontrer, aimer.

C’est l’idée d’un morceau de ville qui serait un bien commun entretenu par les gens, donc une utopie liée à cette époque. Aujourd’hui, les utopies ont changé, mais pour nous, c’est une forme de réalisation d’une utopie qui peut bien s’adapter à la réalité contemporaine.

Qu’est-ce que l’art pour vous ?

Sans être trop fumeux, ou trop intellectuel, je donnerai une définition vraiment basique : l’art, c’est juste ce qui m’a appris à être mieux, à mieux articuler les choses qui étaient informes en moi. Des émotions, des violences, des désirs, des pagailles… Je ne savais pas ce que c’était. L’art a clarifié ce que j’ai cru être unique en moi. J’ai découvert que cette originalité, que chacun de nous a en soi, finalement peut se partager par l’intermédiaire de l’art.

Pour moi, l’art c’est juste ce qui me fait du bien, ce qui m’apprend à mieux articuler mes émotions avec celles des autres. J’ajouterais la notion de partage, parce qu’on peut vivre mieux grâce à l’art, mais à plusieurs.

Comment envisagez-vous l’articulation entre le partage de l’expérience artistique au 104 et le projet ?

Venir ici, dans le XIXe arrondissement de Paris, c’est poser la question de l’utilité de l’art. Quand on est arrivé ici, les gens du quartier nous ont posé la question suivante :

"Pourquoi ne pas construire des lieux de sports, des habitations, pourquoi pas aider les gens qui sont à la rue."

Nous passons beaucoup de temps, depuis le début, à expliquer qu’il ne peut pas y avoir mieux que le projet de partage de l’art pour poser la question de l’insertion. On explique qu’au 104, il y aura des choses très concrètes pour tous les publics. Par exemple, on a loué deux anciennes boucheries depuis un an et demi pour pouvoir répondre de façon pragmatique aux gens : ici, on les reçoit, qu’ils soient du quartier ou pas ; on fait des conseils de quartier et, surtout, on a demandé aux artistes depuis douze mois de travailler avec nous et de faire des choses qui leur sont propres en tant qu’artistes mais qui pourraient avoir des conséquences dans le quartier. Ainsi, Kouam Tawa, un auteur camerounais, anime des ateliers d’écriture tous les mercredi.

En France, le social ne garde-t-il pas la culture en otage ?

Je fais partie de la génération qui séparait les artistes et les animateurs : le vrai artiste était dans sa tour d’ivoire, dans son atelier, et son art lui suffisait pour faire venir le peuple. Je prends toujours comme exemple Brecht et tous les grands artistes qui ont été créateurs et animateurs à la fois. Je dirais que l’artiste qui se soucie de son art se soucie aussi de savoir comment passe son art.

Pour que la question du social ne soit pas mise de côté, ici au 104, on choisit des artistes qui se posent la question : "Pourquoi je fais cet art aujourd’hui dans la ville ? "

Pourquoi, au XXIe siècle, le mythe de l’artiste romantique, isolé, coupé du monde, perdure-t-il ?

On a mis les artistes dans une tour d’ivoire pour plusieurs raisons. D’une part, cela a beaucoup servi les marchands d’art. Je pense aux œuvres de Basquiat, qui se sont vendues à des prix astronomiques grâce à la légende sur l’artiste et son histoire personnelle.

D’autre part, la mode romantique est fondée sur les croyances religieuses qui sont tellement ancrées en nous qu’encore aujourd’hui, nous avons besoin d’un guide, d’un chef, et qu’en même temps, on aime bien les crucifier. La religion catholique a contribué à créer ces mythes. Mais c’est l’œuvre qui doit faire rêver et pas ce qui est autour.

Ce qu’on aime en Basquiat c’est qu’on se rêve un peu lui et c’est normal, mais il ne faut pas confondre l’artiste et son œuvre. Ce qui serait intéressant, c’est de savoir comment on verrait une œuvre si on se débarrasserait de la légende : comment regarder Warhol sans savoir que c’est Warhol ? De quoi rêvez-vous ?

Moi, je rêve du Moyen-Age, où toutes les peintures dans les églises n’étaient pas signées. Il s’agit d’artistes sublimes dont on ne connaitra jamais le nom. L’art, à cette époque, était réellement au service du monde et la transmission était au cœur de l’art.

Photo : Emilie Moysson

► Le site du 104


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Par Pictulo
17H02    10/01/2008

A l’époque (jusqu’à sa réhabilitation récente), l’adresse abritait les services des Pompes Funèbres parisiennes. Et curieusement, déjà, les soucis d’ouverture et de partage étaient à l’origine de cette création: le but était d’offrir à tous les citoyens des obsèques décentes. Suicidés, femmes divorcées, filles-mères et autres éclopés de la vie pouvaient enfin être enterrés dans une dignité minimum, avec un service impeccable.
Souhaitons que cet intéressant projet fasse des petits.

 
Par V comme vendetta
19H56    10/01/2008

Exemple parfait de la niaiserie qui sévit actuellement dans l’art… Tous les clichés y sont: participation illusoire du « public "; financement public à but spectaculaire et hypocrite (on fait quelque chose); " supprimer les barrières entre l’oeuvre et le spectateur »… Je me marre… du véritable marketing pour sous préfecture… ; concept d’utopie sans aucune définition autre que brumeuse, au passage, les passages parisiens furent crées après le succès à Londres du Crystal Palace, rève étrange de cloture total du monde industriel, lisez ce qu’en pensez Dostoievsky, « l’homme du sous-terrain ", ou plus récemment, le livre de Sloterdjik…; définition de l’Art totalitaire : " ce qui me fait du bien », les artistes nazis et staliniens aussi se faisaient du bien ; citations culturelles étranges: Brecht? l’artiste brechtien se distancie de son personnage, il n’en est ni la dupe ni le dindon, et les peintres des églises du Moyen Age étaient anonymes??? Il doit confondre avec les sculpteurs, et encore!!! Mêmes les fresques romanes étaient signées; délires ignares sur le Romantisme et la religion catholique; fascination mimétique non comprise (relire Réné Girard) sur Basquiat et Warhol…
L’Art est asocial, amoral, apolitique ; il nait d’individualité particulière, il se crée d’une coupure et d’une dénonciation décalés du monde, il grandit dans la solitude et la réflexion.