Decryptage

Chaotique démission du directoire du Monde

Ils étaient trois avant Noël, il n'y en aura plus qu'un à la mi-janvier. Deux membres du directoire du Monde ont confirmé vendredi matin leur démission : le président, Pierre Jeantet, quitte le groupe. Le vice-président, Bruno Patino, délaisse ses mandats sociaux mais conserve ses présidences de filiales, notamment Télérama et Le Monde Interactif. Seul Eric Fottorino reste au directoire. Si aucun remplaçant au président Pierre Jeantet n'est trouvé avant le 16 janvier, le groupe pourrait être placé sous administration judiciaire.

En fin de matinée, vendredi, la direction a d'abord confirmé dans un premier communiqué la « démission collective du directoire », avant de se raviser en précisant qu'Eric Fottorino, le directeur du quotidien, « avait repris » sa démission. Alors que la décision de Fottorino était pressentie depuis plusieurs jours, la direction plaide une « erreur de communication ». Jeantet et Patino renonceront à leurs mandats sociaux lors d'une réunion du conseil de surveillance, qui devra se tenir le 15 janvier au plus tard. Pierre Jeantet, qui quitte le groupe « à regret » car il n'a « pas trouvé un consensus sur [son] développement et [son] redressement », nous a confié avoir « des projets à Paris ».

Dans dix jours, Eric Fottorino demeurera donc le seul membre du directoire en fonction. Et pour certains, cela pourrait suffire à éviter la nomination d'un administrateur judiciaire. Pour d'autres, au contraire, le représentant légal du groupe étant son président -le sortant Jeantet-, le maintien de Fottorino ne suffirait pas à éviter un placement sous administration judiciaire provisoire. Une éventualité « inacceptable » pour les salariés, qui ferraillent depuis un an pour l'indépendance du groupe vis-à-vis des différents pouvoirs et entendent peser dans « le nécessaire débat qui doit s'instaurer sur la stratégie de l'entreprise », selon un communiqué diffusé dans la journée.

Jean-Michel Dumay dans son bureau (Audrey Cerdan/Rue89).

Le président de la Société des rédacteurs du Monde (SRM), Jean-Michel Dumay, estime qu'envisager une telle tutelle judiciaire, « c'est faire fi de la dynamique du conseil de surveillance » du groupe, dont il est vice-président. « Quand Jean-Marie Colombani a été écarté le 22 mai, il n'y a pas eu d'administration judiciaire. » Dumay entrevoit une solution : l'élection d'Eric Fottorino comme président du groupe par intérim. En déplacement à l'étranger, ce dernier n'était pas joignable ce vendredi.

On assiste donc à un nouvel épisode du bras de fer qui oppose le personnel et la direction du groupe. La balle est désormais dans le camp d'Alain Minc, président du conseil de surveillance jusqu'au 31 mars. Joint par Rue89, il s'est contenté d'une réponse lapidaire :

« Je fais une expertise juridique sur la situation, et je réunirai un conseil, en tout état de cause avant le 15 janvier. »

Pour la SRM, qui possède -avec les autres sociétés de personnel- 43% du capital de la société holding du groupe, ce nouvel épisode de la crise du Monde s'inscrit dans une vraie divergence de vues quant au développement du groupe. Dans un entretien réalisé jeudi après-midi, Jean-Michel Dumay développe, au nom de la SRM, la vision que les rédacteurs du Monde souhaitent défendre. Première surprise : Dumay se dit favorable à un rapprochement entre le journal et sa filiale numérique. Objectif : assurer l'indépendance du Monde.fr face à son actionnaire minoritaire, le groupe Lagardère (34% du capital).


Deuxième surprise, la récente vente du groupe Midi Libre à Sud Ouest redonne de l'oxygène au Monde. Des capitaux qui, pour Jean-Michel Dumay, devraient servir à la fois au développement du groupe et à limiter la casse d'un plan social que l'ensemble des protagonistes juge inévitable.


Augustin Scalbert et David Servenay

3 commentaires sélectionnés

Portrait de satumare

De satumare

13H47 | 05/01/2008 | Permalien

La crise actuelle ne doit pas masquer la responsabilité de Colombani minc, pour avoir amené le journal dans cette situation de faillite virtuelle.La chance du journal réside dans ce contrepouvoir qu'est la SDRM, pour contester qu'il n'y aurait qu'une seule solution, celle de Jeantet et Patino, pour sauver le journal.Leur seul souci était de casser ce groupe de pression qui le a empêché d'augmenter leur salaire, obligé à vendre le groupe « du midi libre » pour désendetter le journal. La SDRM est garante de l'indépedance « relative » du journal, elle est un sain contrepouvoir, aux dérives vécues, à des actes possible par des dirigeants, sans contrôle chassés par des prédateur financiers, bien connu,et sans scrupules. Si la SDRM réussit à éviter cette dérive et a conserver son pouvoir, , elle démontrera qu'une alternative autre qu'essentiellement financière est possible .Claude RUBIN

Portrait de TARPON

De TARPON

19H00 | 05/01/2008 | Permalien

Minc aura quand meme atteint son but ,offrir LE Monde sur un plateau a l'un de ses « clients » pour pas cher .Car si le titre pese encore ,il faut tenir compte de la dette qui place le quotidien en depot de bilan permanent,ce qui entrainerait dans sa chute les autres journaux du groupe ,pourtant sains comme Telerama.Y viendra t'on ?
Quand on a vu la conduite de Perdriel pour sauver la tete de Minc ,on peut se demander si cette operation n'etait pas planifiée d'avance ,que le maintien de Minc quelques mois de plus devait servir à cela .

Portrait de Unstern

De Unstern

23H14 | 05/01/2008 | Permalien

1. Bien que n'étant pas du tout journaliste ni même bon connaisseur du monde de la presse quotidienne, je trouve que les enjeux (considérables) du bras de fer actuellement engagé apparaissent très clairement si on veut bien prendre la peine de lire l'article en entier et d'écouter attentivement l'interview de Dumay.

2. @ Tarpon. Tout à fait d'accord. Dès que Colombani a été éjecté, Minc a bien dû comprendre que ses jours étaient comptés. Et, à tant faire que de partir, il veut évidemment le faire dans les conditions les meilleures pour lui, en offrant le contrôle financier du journal au grand groupe de presse déjà présent dans le capital de la société Le Monde. S'il atteint cet objectif, l'ascenseur lui sera certainement renvoyé, d'une manière ou d'une autre…

3. @ Grégory. Effectivement (et c'est triste à dire), la disparition du Monde dans son état actuel ne créerait pas un énorme trou dans le paysage de la presse écrite française, tant ce paysage est déjà sinistré… Dumay admet d'ailleurs lui-même que si la situation actuelle perdure, dans un an le journal est cuit. Si l'on ne veut pas voir Le Monde se convertir en sa propre caricature — comme c'est malheureusement le cas de Libération aujourd'hui, malgré l'activité de certains journalistes talentueux et courageux —, il faut espérer que les dérives financières programmées par Minc & Colombani seront colmatées, que le ménage sera fait dans la rédaction et que l'indépendance du titre redeviendra une priorité absolue. Ce qui, visiblement, est loin d'être le cas actuellement.

4. En vingt ans, le fonctionnement de la presse écrite a radicalement changé, à cause entre autres du Libération des années 80-90 et, plus récemment, de la banalisation d'Internet (voir à ce sujet, sur www.lemonde.fr, une intéressante interview de Jean-François Kahn). Mais rêvons un peu : il faudrait sans doute se réjouir pour la démocratie si jamais un même quotidien (papier et on-line) parvenait à conjuguer la densité et la rigueur du Monde « précolombanien » avec l'attrait, le confort d'utilisation et le ton incisif d'un bon site Internet…

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