C'est une grossière fraude électorale qui a provoqué les violences entre les partisans du président Kibaki et ceux d'Odinga.

« Guerre inter-ethnique », « massacres à la machette »… Les poncifs habituels sur l'Afrique ont ressurgi très rapidement, alors que le bilan des émeutes au Kenya enflait. Pourtant, à l'origine de la colère de la rue, il y a d'abord et avant tout une fraude électorale massive, dans un pays révolté par ces pratiques. A tel point que le président de la commission électorale en arrive ce mercredi à déclarer dans le Standard : « Je ne sais pas si Kibaki a gagné l'élection. »
Au départ, un scrutin classique entre deux poids lourds politiques
La semaine dernière, l'élection présidentielle kenyane n'intéressait personne. Coincée entre Noël et le jour de l'an, nul n'y décèle le moindre risque démocratique. Pourtant, jamais depuis l'indépendance du pays en 1963 la consultation n'a été aussi ouverte.
Face à face : le challenger Raila Amolo Odinga, 62 ans, fils de Jaramogi Odinga, ancien vice-président de Jomo Kenyatta, le père de l'indépendance. Ancien ministre de l'Energie, puis ministre des Routes, des Travaux publics et du Logement, il s'est forgé un profil d'opposant tenace.
Emprisonné sans jugement durant six ans (1982-88) dans les geôles de Daniel Arap Moï, il a fondé le Mouvement démocratique orange (ODM), machine de guerre pour battre le sortant. Avec son arsenal de communication moderne : site internet, groupes sur Facebook, Myspace…
Le sortant, Mwai Kibaki, 76 ans, qui brigue un second mandat de cinq ans, est un fils de paysans kikuyu, diplômé d'économie de l'université de Kampala (Ouganda). Il entre dans la vie politique en 1963, en étant élu au Parlement. A partir de 1978, il accompagne le règne de Daniel Arap Moï, comme vice-président, puis comme ministre de l'Intérieur et ministre de la Santé.
Il fait une cure d'opposition dans les années 90, avant de revenir en 2002, comme chef de la National Rainbow Coalition, et de s'imposer à la présidentielle avec 62% des voix. Père de quatre enfants, il a la réputation de ne pas être un gros travailleur.
Une forte participation, sous l'oeil de 30 000 observateurs
Jeudi 27 décembre, les Kenyans se rendent aux urnes pour un triple scrutin. Ils doivent désigner leur nouveau président de la République, mais aussi les 210 membres élus du Parlement et 2 484 élus locaux. Tout se déroule dans le calme ou presque : on relève deux morts et un agent électoral blessé. Les 14 millions d'électeurs appelés à voter se rendent massivement aux urnes, comme en témoignent les longues files d'attente devant les bureaux de vote. Le tout sous l'oeil de 30 000 observateurs.
La Constitution prévoit que le candidat ayant obtenu 25% des suffrages exprimés dans au moins cinq des huit provinces du pays est déclaré vainqueur, à condition d'être aussi élu député. Si l'une de ces conditions n'est pas remplie, un second tour sera organisé entre les deux candidats arrivés en tête du premier tour, vingt-et-un jours plus tard. Les résultats sont attendus pour le lendemain, vendredi.
Une vaste manipulation des résultats du scrutin
Commence alors le dépouillement et ce qui apparaît aujourd'hui comme une vaste manipulation des résultats du scrutin. Au début, la Commission électorale du Kenya (ECK) ne relève pas d'irrégularités. Attendue dès vendredi, l'annonce des résultats prend du retard.
Samedi, les premiers heurts violents éclatent dans l'Ouest du pays, à Kisumu (province de Nyanza), un bastion de l'opposition. Manifestations, blocage des routes, incendies de quelques magasins : les partisans d'Odinga s'en prennent aux Kikuyus, soupçonnés de vouloir confisquer le pouvoir. Scénario identique dans le bidonville de Kibera. Cette fois-ci, la police ouvre le feu en s'interposant entre des groupes opposés de Luos et de Kikuyus.
Une prestation de serment une heure après l'annonce des résutalts
Dimanche, tout s'accélère. Le président de la Commission électorale, Samuel Kivuitu, annonce en direct à la télévision le résultat définitif : Kibaki s'impose avec 4 584 721 voix, contre 4 352 993 voix à son rival. Moins d'une heure après cette annonce, Mwaï Kibaki prête serment, toujours en direct à la télévision. Au même moment, les émeutes éclatent un peu partout dans le pays, surtout dans l'Ouest, où se trouvent les bastions de Raila Odinga, et dans les bidonvilles des grandes villes. Le premier bilan est de 12 morts.
La réaction de l'opposition est immédiate : l'ODM annonce son intention de tenir une contre-cérémonie de serment dans un parc de Nairobi, dès le lendemain, lundi 31 décembre. Les Etats-Unis, par la voix de Robert McInturff, porte-parole du département d'Etat, saluent la réelection de Kibaki :
« Les Etats-Unis félicitent les vainqueurs et appellent au calme. Ils exhortent les Kenyans à se conformer aux résultats annoncés par la commission électorale. Nous soutenons la décision de la commission. »
Le lendemain, Washington revient en arrière dans une nouvelle déclaration du Département d'Etat, mais il est trop tard… A Londres, le secrétaire au Foreign Office, David Miliband, a tout de suite compris le piège :
« Nous sommes vraiment préoccupés par les irrégularités signalées par les observateurs de l'Union européenne et par d'autres. Nous invitons tous les dirigeants politiques du Kenya et les institutions démocratiques à coopérer pour répondre à ces préoccupations. »
Même tonalité du côté des observateurs de l'Union européenne. Alexander Graf Lambsdorff précise :
« L'ECK, malgré des efforts de son président, n'a pas réussi à établir la crédibilité du processus du dépouillement de façon à satisfaire tous les partis et les candidats. »
Une partie de la Commission électorale dévoile le pot aux roses
Grâce à un document confidentiel, révélé mardi 1er janvier par Le Monde, le tour de passe-passe s'éclaire sous un nouveau jour. Tout s'est joué dans la nuit de samedi à dimanche, au cours d'une discrète réunion des représentants des partis en lice. Une à une, toutes les irrégularités sont méthodiquement relevées par un participant.
Premier enseignement : Raila Odinga possédait jusqu'à un million de voix d'avance au cours du dépouillement, sur un total de huit millions de votants. Apparemment, le décompte s'est déroulé normalement sur les trois-quarts des bulletins. Puis, dans le dernier quart du dépouillement, la situation a pris une étrange tournure. Sur les 210 circonscriptions, 88 ont fait l'objet d'un cas litigieux, avec une anomalie dans le formulaire officiel de décompte des bulletins :
« Soit ce document a disparu, soit il n'est pas signé, soit un exemplaire postérieur, non signé par les autorités compétentes, a été introduit à la dernière heure sous forme de photocopie ou de faux grossier. »
Dans la province centrale, fief de Kibaki, un bureau de vote où 1200 électeurs sont enregistrés a subitement vu ses bulletins gagner un zéro. Sur les 12000 votants, une majorité a choisi le président sortant. Dans d'autres bureaux, il n'est pas rare de trouver des pourcentages de votants supérieurs à 100% ! Autre cas de figure : les agents chargés d'acheminer les résultats d'une dizaine de circonscriptions ont tout simplement disparu. D'après certains observateurs, ils ont préféré s'éclipser plutôt que de cautionner des résultats qu'ils savaient complètement truqués.
Fait unique dans les annales des scrutins électoraux en Afrique : les résultats annoncés sont jugés tellement faux que quatre membres kenyans de l'ECK ont convoqué une conférence de presse pour dénoncer une manipulation. Depuis, les médias audiovisuels sont interdits, un couvre-feu a été décrété et la police a pour ordre de tirer à vue sur les manifestants.
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De douze
21H36 | 02/01/2008 |
Merci pour cet article.
Le propos n'est pas d'occulter les problemes ethniques du Kenya, que personne ne connaissant un tant soit peu ce pays ignore*, mais de mettre en avant les faits recents :
1. la violation probable, bien que pas encore prouvee, de l'Etat de Droit, par le pouvoir en place,
2. le soutien precipite de Washington, premiere puissance globale, a cette violation probable,
3. le trio revolte-repression-debordements qui en a suivi,
4. et enfin, la reaction d'autres forces politiques internationales (UK, UE), exprimant leurs doutes sur la regularite du processus electoral.
Designer simplement la guerre ethnique comme source des atrocites commises est sans doute plus confortable, et plus en ligne avec ceux qui aiment a discourir sur une Afrique « ne sachant pas faire face a l'avenir'.
Il est heureux de trouver une presse ne suivant pas ces ideologies douteuses a la lettre, et a la lecture de certains posts, de voir que je ne suis pas le seul a trouver la pluspart des infos diffusees sur ce sujet (TV, presse nationale) curieusement confuses.
Il reste encore a (re)parler de la pauvrete/criminalite grimpante au Kenya, qui explique aussi une part de ces exactions : on ne levera jamais des bandes de “tontons macoutes” a Neuilly-sur-Seine … ni ailleurs en France, meme dans les banlieues.
*sait-on seulement que l'ethnie est portee sur la carte d'identite nationale ? - sans doute pas les journalistes de certains quotidiens estimant hasardeux de proceder a un tri ethnique sur les barrages.
De Chamfort
08H08 | 04/01/2008 |
bonjour à tous et bonne année quand même
j'ai travaillé 1 an au Kenya en 2000/1 avec les populations du Sud et de l'Est et j'ai noté ceci :
habitué du travail en pays en crise (Burundi, Zaire, Afghanistan…) je pensais trouver le Kenya comme simplement pauvre. Mais ma conclusions était que tous les feux sont au vert (comme sur un boulevard où on profite de l'onde verte) vers la guerre civile ;
Beaucoup de violence institutionnelle : un député ne s'arrete pas à un controle policier, il est tué par balle, sans qu'il n'y ait de remous dans les sphères politiques ;
pas mal de conflits violents récents inter tribus : Quambas <> masai, Luos <> Kikuyu, pour des propriétés de bonnes terres (i.e. arrosées)….
Les Kikuyus sont la plus grande tribu et la plus aisée, au centre du Kenya région de Nairobi, ayant mené la guerre anticolonialiste (les MauMau) Djomo Kenyata était un Kikuyu et la tendance a été pour eux de fagociter le pouvoir (idem les Serbes en Yougo).
La majorité du petit commerce et des transports (bus taxis, camions) sont kikuyus, idem les universitaires et employés diplomés.
Economie completement centrée : tout à Nairobi, rien ailleurs. L'annuaire pro de Nairobi fait 3 cm d'épaisseur, le pro du kenya entier moins de un cm.
Arap Moi au pouvoir à donné bien sûr les postes à sa tribu (les ? d'Eldoret, là ou l'église a été incendiée avec femmes et enfants kikuyus) et a toujours joué de la violence inter tribale juste avant chaque élection, pour jouer les « si pas moi le chaos ».
Situation donc bien pourrie dans un pays qui en plus n'appartient pas à ses habitants :
- les meilleures terres appartiennent soit aux ministres soit aux riches anglais à double nationalité, vous savez, ceux qu'on voit donnant des ordres à l'employé Kenyan pour donner la tété aux lionceaux dans les documentaires.
- tous le commerce import/esport et gros/demigros est dans les mains des indiens du rajastan, qui commence maintenant à envahir le commerce de détail pour placer les petits neveux fraichement arrivés, au dam des kikuyus.
- toutes les grandes entreprises nationales (téléphone, eaux, électricité…) sont dans les mains de multinationales.
Les Kenyans sont locataires de leur pays, quasi rien n'est à eux et ce qui reste est accaparé par les leader tribaux ;
savez vous que le Gvt a mis 20 ans à admettre la présence du Sida
- 30 % de prévalence dans la province de l'ouest,
- 8 % des gamines de moins de 10 ans dans les ecoles, 8 % des enfants du secondaires.
- il meurt plus d'instit du Sida que de promotion des ecoles normales ;
- tous les chauffeurs de camions et bus sont infectés…
Bref la cata présente et pire à venir.
36 Millions de Kenyan et les seuls qu'on voit à la télé nourrissent des lionceaux.
Dans des parcs animaliers (Tsavo) j'ai nourri des enfants mal nutris dans les écoles qui regardaient passer les 4x4 des tour-operators.
bref, en souhaitant que ça se calme mais si quelqu'un a des solutions pour que ça s'arrange, qu'il ne se gène pas…