L'édito

Ken Loach et les sans-papiers : manifeste contre l'indifférence

Quand le cinéma croise le réel… La sortie en France du film de Ken Loach « It's a free world », primé à Venise, coïncide avec un mouvement de révolte contre des conditions « indignes et arbitraires » dans plusieurs centres de rétention pour étrangers sans papiers en attente d'expulsion. Le film et la réalité devraient susciter un vaste débat qu'on ne voit pas venir.

Le film de Ken Loach, comme l'explique la critique de Rue89, porte moins sur les immigrés en Grande-Bretagne que sur l'impact de l'immigration clandestine sur la société, sur les individus. Au démarrage, le personnage est dans la compassion et la fraternité, pour terminer dans l'exploitation la plus éhontée et cynique. C'est cette déshumanisation, à laquelle conduit notre société et son traitement des étrangers, que dénonce Ken Loach, en mettant en garde sur ce que cela signifie pour chacun d'entre nous.

Au premier jour de l'année, un groupe de personnalités, dont les acteurs Josiane Balasko et Charles Berling, se sont rendues devant le centre de rétention de Vincennes, aux abords de Paris, pour dénoncer le sort fait aux sans-papiers en attente d'expulsion et demander la fermeture de ces centres. « Je suis venue leur dire qu'il y a des citoyens qui ne sont pas d'accord avec cette France-là », a expliqué Josiane Balasko, seule autorisée à pénétrer dans le centre et à rencontrer les protestataires. Ces derniers se plaignent d'être « traités comme du bétail », de subir des « fouilles humiliantes », du manque d'hygiène…

Cette démarche isolée, minoritaire, d'une poignée d'intellectuels, a un impact à l'opposé des fortes mobilisations de la décennie précédente, lors de l'occupation de l'église Saint-Bernard par exemple. L'opposition de gauche reste inaudible sur ce sujet devenu embarrassant. Comme si la société avait pudiquement tourné le regard ailleurs -à l'exception des mobilisations autour des enfants de sans-papiers, la solidarité « de proximité » l'emportant sur toute autre considération.

Comment expliquer ce désintérêt, cette indifférence ? Est-ce parce que le sentiment exprimé en son temps par Michel Rocard -« la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde“- s'est diffusé dans la société ? Est-ce parce que personne n'a aujourd'hui de réponse humaine et politiquement acceptable à apporter à la tentative de milliers d'hommes des pays du Sud d'entrer dans la forteresse européenne, comme on l'a vu récemment sur les côtes grecques ou aux Canaries, où échouent les cadavres de ceux qui n'y sont pas parvenus ou les ombres de ceux qui ont survécu ? Cette absence de réponse justifie-t-elle qu'on accepte des conditions et des méthodes qui auraient fait hurler il y a encore quelques années ? Selon la Cimade, le seul organisme d'entraide habilité à travailler dans les centres de rétention, la crise actuelle est moins due à la dégradation des conditions matérielles qu'à la ‘politique du chiffre’ menée par Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux en matière de reconduites aux frontières.

Ken Loach, à travers l'exemple britannique d'un libéralisme poussé plus loin qu'ailleurs, analyse la victoire du ‘chacun pour soi’, au détriment des plus faibles. Mais son film nous pousse aussi à nous interroger sur ce que nous tolérons, ou préférons ne pas voir dans nos sociétés, au risque d'en être, directement ou indirectement, les complices.

Pierre Haski

4 commentaires sélectionnés

Portrait de Valdo Lydeker

De Valdo Lydeker

journaliste, auteur | 17H10 | 02/01/2008 | Permalien

Pourquoi, en effet ? Parce que depuis une dizaine d'années au bas mot, après les grandes mobilisations de 1997, la situation des Français n'a cessé de s précariser davantage. et que cela ne peut que renforcer les égoïsmes et fabriquer des boucs émissaires… Surtout lorsqu'ils sont soigneusement entretenus par la propagande sur le choc des civilisations, les glandouilleurs de banlieue, les « assistés » , quand ce n'est pas par les chroniques vomitives et effectivement racistes d'un Rioufol ou d'un Zemmour. Quant à avoir le courage politique de lutter contre les vents dominants, fussent-ils nauséabonds… Qui à gauche ?

Portrait de STEFFEN Louis

De STEFFEN Louis

ancien enseignant réformateur | 18H23 | 02/01/2008 | Permalien

L'indifférence à autrui et le « chacun pour soi » ne sont pas venus comme ça, sans raison. Il ya eu d'abord l'école « républicaine » ou « privée » qui a fonctionné comme un pur système de sélection-relégation, de reproduction des classses sociales et de mimétisme de la pensée par l'hégémonie d'une culture anachronique. Elle a façonné des générations de femmes et d'hommes qui, en réaction contre cette culture rejetée, n'y ont appris que la tchatche superficielle, les bons mots et et l'esprit de répartie rigolo dans leur ghetto jeunist. Mais pas la réflexion, le goût de l'examen et du libre arbitre. De quoi les orienter massivement vers la télévision et les médias de divertissement. C'est ce qu'ils ont faits avec les résultats qu'on observe : déliquescence du lien social et des solidarités, attirance pour la pacotille et le clinquant, égocentrisme forcené doublé d'un cynisme qui se voit jusqu'aux plus hautes sphères de l'état. Il y a du travail pour les « honnêtes hommes » qui restent. Mais cela suppose de sacrifier carrière et pouvoir et de renoncer aux colifichets qui vont avec. Et sans doute de prendre le risque de l'impopularité, parce que c'est le peuple qui est malade : voila la tragédie !

Portrait de samzar

De samzar

18H48 | 02/01/2008 | Permalien

la france ne peut pas accueillir toute la misere du monde,mais elle doit en prendre sa part »
michel rocard..
elle est souvent citée et prise en exemple cette phrase, et jamais jusqu au point final..
etonnant , non ?

Portrait de éternellerebelle

De éternellerebelle

enragée ! | 23H39 | 02/01/2008 | Permalien

Réponse à Mr PIERRE HASKI ,
100%100 d'accord avec votre analyse,je me souviens de l'époque de ST Bernard,et des foules immenses qui le soir de l'expulsion de l'église manifestaient leur soutien aux sans papiers ,je me souviens qu'à l'appel (d'électrons libres )nous avions débordé les organisateurs et leurs appels à la dispersion , pour rejoindre le centre de rétention de Vincennes,il faisait trés beau bien qu'acceuilli par une pluie de lacrymos nous étions électrisés de rage et de solidarité ,et je me souviens des jeunes et moins jeunes qui se relayaient sur les trottoirs face à l'église en sitting permanent nuit et jour pendant 40 jours,
Aujourd'hui j'ai 67ans,et je vis dans une petite ville de la France profonde ,avec l'impression d'etre une extra terrestre ,
et je le répéte je suis entierement d'accord sur votre analyse,aucun leader
ni politique ,ni syndical,ni religieux
n'appelle à des démonstrations ,manifs ,sittings et mobilisations solidaires.Certes RESF et d'autres organisations caritatives font le maximum ,mais ne peuvent remplacer des milliers de citoyens ds la rue ! !
En attendant ,c'est en notre nom que l'indicible se produit,et le répéter me mine littéralement signer pétitions ,sur pétitions ,ne sert qu'à donner bonne conscience,mais je signe quand meme,faut il démmenager à paris ou calais pour AGIR,je suis certaine quand meme que quelques citoyens pensent comme moi ,comment se retrouver tous pour la riposte ? là est la question et hélas le temps presse pour les sans papiers ! ! !

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