La cigarette interdite: mon journal d'ex-enfumeuse


Dans un troquet parisien en 1999 (Denis Bourges/Tendance floue).

Zineb Dryef, jeune journaliste de Rue89, fumeuse, s'est entraînée ces jours derniers à laisser son "vice" à la porte des cafés et des restaurants. Voici son témoignage.

Au petit-déjeuner, je broie du noir. Ce matin où j’entre pour la première fois en tant que non-fumeuse volontaire dans mon vieux café, je ne m’inquiète pas. Une demie-heure sans tabac pour avaler une tartine, un express et feuilleter Libé, ça devrait aller. A peine installée, je m’aperçois que la manche va être rude. Des cendriers vides sur les tables. Une odeur de croissants chauds et de tabac froid. Pas d’autre bruit que celui des cuillères au fond des tasses et de la télé allumée au-dessus du comptoir. Dehors, une pluie fine.

L’étape tartine se déroule sans autre incident que des miettes sur mon journal. A bien considérer ma tasse, je comprends que ça ne sert à rien d’essayer. Je ne parviendrai pas à apprécier ce petit déj’ sans cigarette. Cigarette précieuse que je m’empresse d’aller griller dehors.

Note: penser à investir, après le 1er janvier, dans une super cafetière et regretter l'époque bénie où même les matins d'hiver, je pouvais prendre mon petit déj' dans un lieu public.

Au déjeuner, mes amis relèvent le défi. D’abord, l’indélicatesse. J’ai quelques minutes de retard mais je tiens à en fumer une dernière, sur le trottoir, avant de pousser les battants du restaurant. Une dame pressée me bouscule. Puis une autre. Le molosse chargé de donner un cachet "sécurité" à l’établissement me recommande de me mettre plus loin.

Mes mains sont rougies par le froid. Qu’importe, j’ai besoin d’aspirer, de respirer ma fumée. A peine écrasée, ma cigarette, je le ressens, me manquera tout au long du repas.

Dès que je suis installée, les autres me scrutent, perplexes. C’est que je n’ai pas encore dégainé mes Marlboro. J’explique les règles imposées par une rédaction en chef sadique. J’anticipe mon quotidien au 2 janvier 2008: une vie sans tabac dans les lieux de vie. Une vie où la cigarette est reléguée à l’intimité.

Evidemment, à peine le sujet dévoilé, il envahit la conversation. Parler cigarette m’insupporte. Crispée, je passe ma commande. Le service est lent. Je ne savoure rien. Ne pense qu’à ça alors même que l’envie de fumer n’est pas là. La simple idée de ne pas pouvoir en allumer une si l'envie m'en vient me fait serrer un peu plus mon verre.

Et là, le dérapage. Je trottine vers les toilettes et comme je n’osais plus le faire depuis mes 15 ans, je m’y planque pour fumer. Les mêmes angoisses me font faire ma speedy-fumeuse: un serveur va me surprendre, le scandale, on n’écouterait aucune de mes explications, on me mettrait dehors, j’aurais honte. Jamais auparavant, on ne m’avait surpris. Là non plus.

Tiens, plus personne… Nous étions quatre autour de la table, nous sommes trois dehors. Mes amis jouent aussi le jeu. Les assiettes saucées, la mie de pain dispersée, les serviettes en papier déchiquetées, les verres vidés, il ne restait plus grand chose pour occuper nos index et majeurs accoutumés à saisir une tige.

Les copains sont formidables. Dehors, sous la pluie, nous fumons difficilement mais les copains sont volubiles. Monomaniaques, nous causons clopes, nous les coupables de l’enfumement généralisé de ce pays. Pour peu que la quatrième n’ait été seule à l’intérieur du resto, nous aurions pu rester à l’extérieur, oubliant le pourquoi de notre stationnement idiot.

A un premier rendez-vous: surtout, être en retard! Premier rencard avec un type à houppette dans un bar de Belleville. Au titre des utiles prescriptions des mags féminins, celle de la ponctualité à un "date" un chouia galant est rendue impossible à suivre par la loi antifumeurs.

Arriver à l’heure, c’est tout de même s’exposer à l’éventualité d’attendre si l’autre est en retard. Et comment garder la moindre contenance, seule à sa table, sans cigarettes? Mâchouiller une mèche de cheveux? Manger des cacahuètes? En adulte raisonnable, j’ai décidé de limiter les risques. Précautionneuse, je suis arrivée avec une demie-heure de retard.

Chanceuse, mon rendez-vous était non-fumeur. J’avais peur de manquer de sujets de conversation, de n’être pas très à l’aise, etc. Ces dégâts n’étaient rien face à l’immense catastrophe qui a suivi. Ce type, assis dans l’obscurité, discourant sur le passé, le cinéma et le vin n’était pas un délicat. Il est vrai que la soirée était pluvieuse, venteuse, mais je ne parvenais pas à calmer mon besoin de brûler du tabac. Je m’en suis expliquée. Ça l’a fait sourire. Puis, je suis sortie seule sur le trottoir. Goujat.

A un mariage, j'envie les non-fumeurs. Hôtel rive gauche. Les salles privatisées restent des lieux publics, donc non-fumeurs. "Sans alcool, la fête est plus folle", grince une publicité. Mais personne n’est parvenu à prouver. Idem pour la cigarette. Ce dimanche soir, l’idée était donc de faire la fête, d’être légère et conviviale sans en griller une.

J’ai envié, pour la première fois de ma vie, les non-fumeurs. Ils étaient aimables et de bonne humeur. Ils dansaient. Nous, les fumeurs avons joué la bande. Par petits groupes, nous allions nous glacer les os à l’entrée de l’hôtel. Un mariage, c’est une petite robe et des kilos d’écharpes, pulls et manteau au vestiaire. Impossible donc de les récupérer à chaque pause-clope.

Précieux instants. Près d’inconnus, je goûtais au plaisir des épaules nues au mois de novembre, de la clope éteinte au bout de trois bouffées en raison de mon incapacité à résister au froid... et de la gronderie. "Mademoiselle, la prochaine fois, utilisez les cendriers." Un grand dadais coincé, serré dans un gilet bleu nuit, me fusille du regard. Ma demie cigarette gise sur les escaliers de l’hôtel. Les fumeurs sont vraiment des porcs.

A ceux qui s'étonnent ou qui ricanent, je réponds que rien n’est grave, pas même cette campagne infernale. Dans deux ans, j’aurai arrêté de fumer. Non pas en vertu de cette loi mais d’une promesse faite à ma première cigarette.


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23H54    01/01/2008

gros PS pour signaler à mes frères de "mauvais caractère" que je me livre à un jeu passionnant :

je pénètre dans les lieux publics avec une cigarette aux lèvres. Seul détail important, elle n'est pas allumée.
Ça ne manque jamais, je suis tout de suite harponné par un vigile ou même un employé qui me crache au visage : "il est interdit de fumer"...

Quelle n'est pas ma joie de le regarder amusé et de lui agiter ma cigarette sous le nez en lui disant : "où voyez vous de la fumée ?"

Petit plaisir mesquin mais tellement jouissif !

 
00H17    02/01/2008

Et oui , c'est une simple question de volonté...

Que d'amis laissés sur le bord des cendriers, que de blondes et de brunes évaportées, sans flamme.

Les abandons sont multiples et les renoncements ne se comptent plus.

Bande de lâches !

Sous prétexte d'un cancer un peu douloureux voir mortel,sous couvert d'interdiction ou d'augmentation des prix, combien ne goûtent plus aujourd'hui l'herbe de Nico ( ...non , pas cuilà ! lui nous enfume toujours !).

La volonté , vous dis-je !

Celle qui vous fait commencer à 17 ans par des goldos, et passer aux blondes, qui sont quand même meilleures pour se rouler un pêt'!

Plus de trente ans de clopes et pas l'intention d'arrêter.

Depuis, j'ai remplacé le chichon par le Havane, c'est meilleur.

Pas de café le matin sans cigarette.

Vive les trottoirs libres, vive les cendriers de poche.

Vivement le printemps et les bancs publics...

 
Par MAGENTA
00H22    02/01/2008

Et bien moi je me réjouis de pouvoir ENFIN aller au resto sans subir la fumée nauséabonde de gougnafiers qui s'occupaient de leur bien être avant de s'occuper du mien ,chacun son tour !!!
Juste une remarque à Zineb ,ça ne t'inquiètes pas d'être dépendante à ce point là , moi je bois mais je peux rester sobre une semaine sans aucuns problèmes .
Mais peut être les cigarettiers devraient donner la recette de ce qu'ils mettent dans les clopes aux pinardiers comme ça je deviendrais accro moi aussi et ça ferait le bonheur des viticulteurs mais pas de mon foie !!

 
00H31    02/01/2008

Moi, ça y est. J'ai arrêté. Pas si difficile que ça, en fait. On m'avait dit que ce serait terrible, le manque, le sentiment de manque, tout ça... Ben non. J'ai arrêté, et avec un peu de volonté je vais tenir.
Ce matin, je me suis mis face à la tentation. Je me suis demandé : allez, je craque ou pas ? Résultat, pas craqué. Je suis resté devant, sans moufter.
J'ai allumé une cigarette et je ne suis pas allé au bistrot. Pas si compliqué, finalement.