Six lignes sur un site Internet, c'est un peu court pour un tel désastre : l'annulation pour cause de vols de statuettes vieilles de 1 500 ans de la grande exposition « Chefs d'oeuvre du delta du Gange », qui devait se tenir au musée Guimet, à Paris.
C'est le gouvernement du Bangladesh qui a pris la décision, le jour de Noël, sonnant le glas d'un projet d'exposition qui soulève, depuis des mois, des passions incroyables dans ce pays du sous-continent indien. L'expo, déjà reportée une fois, est désormais définitivement annulée, laissant le prestigieux Guimet avec une réputation entamée, un catalogue imprimé inutile, et un trou dans sa programmation reflété par les affiches du métro parisien qui annoncent encore l'expo controversée en provenance du Gange.
Trois mois de protestations contre l'expo
L'affaire est à la fois rocambolesque, mais aussi très révélatrice de la manière dont sont perçus les grands musées occidentaux dans certaines parties des opinions publiques de pays en développement, en raison de la présence dans leurs collections de nombreuses pièces volées au cours de siècles de guerres et de conquêtes.
Depuis l'annonce de cette exposition parisienne, présentée comme une « première mondiale », une campagne de protestation a été menée au Bangladesh afin d'empêcher le départ du pays de ces 189 oeuvres portant sur une période de 2 200 ans, sous prétexte qu'elles pourraient ne pas être rendues par le musée Guimet.
Les détracteurs de l'expo s'appuient sur la présence dans ce musée, dans sa collection permanente héritée en fait du Louvre, d'oeuvres volées en Asie, un sujet de contentieux récurrent entre les grands musées occidentaux et les pays d'origine de ces oeuvres.
L'expo a d'abord été retardée par une action en justice, en septembre 2007, des détracteurs de l'exposition, début d'une saga bien suivie sur le site Global Voices Online qui suit les blogs bangladais. Ils ont obtenu un sursis de deux mois sous prétexte que le musée français pourrait ne pas rendre les oeuvres.
Mais, comme le précise un communiqué de victoire un peu prématuré du Guimet, « le gouvernement du Bangladesh, soutenu par une grande partie de l'opinion publique, s'est tourné vers la Cour suprême du pays qui a, le 4 octobre dernier, autorisé le départ des oeuvres vers Paris ».
Le premier départ a été orchestré comme une opération militaire, le 1er décembre, pour déjouer les manifestations. Tout semblait s'arranger pour les organisateurs, et un deuxième chargement a été discrètement effectué le 22 décembre, en pleine période des fêtes musulmanes de l'Aïd-al-Adha.
Un blogueur bangladais a réussi à prendre une photo de ce chargement et l'a mise en ligne au milieu des images de protestations et de policiers antiémeutes aux abords du musée national exceptionnellement fermé au public.
Une fois arrivées à l'aéroport, les caisses ont été entreposées dans la zone sous douane en attendant d'être chargées, le lendemain matin, sur un avion cargo d'Air France pour Paris.
Au réveil, toutefois, il manquait une caisse contenant deux statuettes représentant Vishnu et vieilles de 1 500 ans. La caisse, vide, devait être découverte non loin, la statuettes envolées... La disparition de Vishnu, dieu de la stabilité du monde, déstabilisa au moins Dacca et la représentation diplomatique de la France.
Un « complot » contre la France et le Bangladesh ?
Une catastrophe à laquelle l'ambassade de France réagissait brutalement en mettant en cause une conspiration destinée à embarrasser le Bangladesh et la France. Mais le mal était fait, et les adversaires du transfert pouvaient proclamer « on vous l'avait bien dit ».
Au cours d'une conférence de presse, les opposants, dont un ancien directeur général du musée national du Bangladesh, ont demandé l'arrestation immédiate de tous ceux qui avaient organisé cette exposition.
Sur les blogs, l'opinion s'est déchaînée : « Les Français ont insulté et couvert de honte notre culture et notre héritage, c'est impardonnable », écrit un internaute. Le gouvernement de Dacca n'avait plus guère d'autre choix que d'annuler l'exposition et de demander le retour des pièces déjà à Paris.
Cette incapacité des responsables français, du musée Guimet comme de l'ambassade de France, à se faire entendre et à faire accepter le sérieux de leur démarche est d'autant plus paradoxale que le communiqué du musée soulignait que l'exposition était le fruit des « liens culturels étroits » entre les deux pays, « qui se traduisent notamment par des missions archéologiques et des coopérations muséographiques ».
Rien n'y a fait, et la France doit aujourd'hui gérer les retombées négatives de ce qui semblait à l'origine une belle vitrine de cette coopération entre les deux pays. Il n'y avait personne, lundi au musée Guimet, pour commenter cette affaire.
Prétexte d'une opposition qui cherche à embarrasser son gouvernement, ou véritable confusion sur la nature d'un musée national français ? Toujours est-il que la débâcle bangladaise doit servir de signal d'alarme pour les grands musées occidentaux qui, jusqu'ici, ont misé sur leur réputation pour surmonter la mise en cause de leur possession d'oeuvres d'art volées par le passé. Au Bangladesh, en tout cas, ça n'a pas suffi.















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