Poutine homme de l'année 2007? L'erreur de Time

Vladimir Poutine à Moscou hier (RIA Novosti/Reuters)

Le choix de la personnalité de l'année par le magazine américain Time constitue un étrange rituel journalistique. Bien que le magazine consacre beaucoup d'énergie et des dizaines de pages à sélectionner et présenter son vainqueur, ses responsables prennent bien soin de préciser qu'il ne s'agit nullement d'un "honneur". C'est plutôt, comme l'explique son Directeur Général Richard Stengel, le choix de "la personne qui a le plus profondément influencé le monde au cours de l'année écoulée, pour le meilleur ou pour le pire". Le fait que, avant Poutine, Staline et Hitler aient fait partie des vainqueurs illustre bien ce point.

Mais, en laissant de côté ce que ce processus a de "subjectif", vu qu'il n'existe en la matière aucun critère ou algorithme de mesure, le choix, cette année, de Vladimir Poutine est particulièrement étrange, même du point de vue des critères employés par Time. Le choix de Poutine est fondé sur une théorie de l'histoire récente de la Russie qui est simple, puissante, mais fausse.

Dans les années 90, selon la vision de Time, la Russie était en proie au désordre, à la dépression économique, et à l'instabilité. Toutefois, au cours de la dernière décennie, la Russie est devenue un lieu d'ordre, de croissance économique et de stabilité. La cause du changement: Poutine. Comme l'explique Richard Stengel, "des individus peuvent faire la différence au cours de l'histoire, et Vladimir Poutine en apporte la preuve".

Les trois faiblesses du raisonnement de Time

La théorie de Time sur Poutine et sur la Russie comporte trois faiblesses. D'abord, le changement positif ainsi proclamé est exagéré. Ensuite, les changements positifs observés entre les années 90 et ces dernières années n'ont rien à voir avec Poutine. Enfin, la thèse de Time selon laquelle la régression démocratique opérée par Poutine était une condition nécessaire pour garantir la stabilité et la croissance -le magazine l'appelle "le grand marché"- est tout simplement fausse. En fait, il n'y a aucune preuve, et certainement pas dans les 36 pages que Time consacre à Poutine et à la Russie, que l'autocratie accrue ait généré plus d'ordre ou de croissance. Le retour de l'autocratie sous Poutine a coincidé avec une forte croissance économique, mais ne l'a pas provoquée. Au contraire, le virage autocratique de Poutine a réduit les retombées économiques par rapport à ce qu'elles auraient pu être dans un contexte démocratique.

Dans le but de prouver la grandeur de Poutine, c'est le mot "stabilité" qui revient le plus souvent dans les articles de Time. C'est le seul sujet sur lequel Poutine reçoit la meilleure note. Mais il est difficile de trouver la trace de cette stabilité dans les reportages de Time comme dans la réalité. Time confond autorité centrale et "autorité", une incompatibilité dans mon domaine des sciences politiques, et de nombreux régimes autocratiques à travers le monde ne parviennent pas à garantir la stabilité (voir l'Angola par exemple). Criminalité en baisse, moins de corruption, moins d'attaques terroristes, de meilleures conditions sanitaires et des droits de propriété plus sûrs, figurent parmi les critères classiques pour juger d'un gouvernement stable et sûr. Mais la Russie de Poutine a fait peu ou pas de progrès dans ces domaines malgré huit années de croissance économique.

La seule preuve concrète de stabilité de l'ère Poutine est la croissance économique. Au cours du "règne" de Poutine, la croissance russe a atteint le chiffre impressionnant de 6,7% par an en moyenne; les revenus nets se sont accrus de 10% par an; le pouvoir d'achat s'est envolé; le chômage est tombé de 12 à 6%; Et le taux de pauvreté serait tombé, selon un indicateur, de 41 à 14%. Les Russes n'ont jamais été aussi riches. Les sondages montrent que cette croissance économique, après une décennie de récession, donnent aux Russes le sentiment de plus de stabilité et de mieux-être, comparé à l'ère Eltsine.

Mais Poutine a-t-il quoi que ce soit à voir avec cette résurrection? De manière surprenante, pour un récit basé sur le rôle d'un indidividu dans l'histoire, les auteurs de Time n'utilisent aucun "verbe d'action" pour évoquer la politique économique de Poutine. Et pour cause, Poutine semble être le spectateur, et pas l'acteur, de ce qui se joue sous son règne. Et la raison en est simple: il l'est vraiment.

La même évolution dans toute la région

La transformation économique de la Russie, passant du communisme au capitalisme, a suivi une voie similaire dans tous les pays de la région. En raison des conditions économiques déplorables, chaque gouvernement post-communiste a été obligé de recourir à un certain degré de libéralisation des prix et du commerce, à la stabilisation macro-économique, et aux privatisations. Toute la région a connu une période de récession économique, et a commencé à aller mieux plusieurs années après l'adoption des réformes. La Russie a suivi la même trajectoire, et aurait connu la même situation sous Poutine ou sous Eltsine. Si Poutine était devenu Président ou premier ministre en 1992, il n'aurait jamais figuré sur la couverture de Time.

Le tournant économique de la Russie s'est produit après un effondrement financieren août 1998, qui a contraint le gouvernement russe à adopter une politique fiscale prudente, et un taux de change plus rationnel, y compris une forte dévaluation. A la suite de ces réformes douloureuses mais nécessaires, l'économie russe a commencé à croître un an avant l'arrivée de Poutine au pouvoir.

En plus d'accéder au pouvoir après les réformes les plus douloureuses, Poutine a bénéficié d'un autre élément ne dépendant pas de lui: la hausse des prix des hydrocarbures. Alors que le prix du baril est passé de 10$ en 1998 à 90$ aujourd'hui, le bénéfice aurait été à l'occupant du Kremlin, quel qu'il soit. Etre la bonne personne au bon endroit au bon moment, cela justifie-t-il le qualificatif de "leadership courageux, susceptible de changer la face du monde"?... Poutine a bien mis en oeuvre d'importantes réformes fiscales, et établi un fonds de stabilisation pour s'assurer que les profits du pétrle et du gaz ne soient pas dépensés de manière frivoles ou avalés par l'inflation. Mais le principal moteur de la renaissance russe a été la hausse du prix des matières premières, par le leadership de Poutine.

En fait, le changement le plus évident de l'ère Poutine, le retour d'un pouvoir autocratique, a ralenti la croissance au lieu de la susciter. La corruption, un frein colossal sur la croissance, a décuplé sous l'"autorité centrale" de Poutine. La renationalisation et la redistribution de biens opérée sous Poutine a nui aux performances de sociétés autrefois privées, détruit quelques unes des entreprises les plus performantes, et a ralenti les investissements, tant nationaux qu'étrangers. A 18% du GDP, le taux d'investissement actuel en Russie et le plus haut jamais atteint, mais l est inférieur à celui de certaines démocraties de la région, comme l'Estonie ou la Pologne.

L'Ukraine s'en sort mieux que la Russie

Finalement, la meilleure manière de juger de l'impact personnel de Poutine sur la croissance est de comparer la Russie à la région. Entre 1999 et 2006, la Russie se trouvait en neuvième position parmi les 15 républiques post-communistes en terme de croissance. En 2006, l'économie russe n'a dépassé que celles de la Moldavie et du Kirghizstan. C'est ça du leadership? Selon Time, Poutine a proposé un "grand marché", moins de liberté pour plus de croissance, mais sans moyen de le mesurer.

Mais comparer la Russie à l'Ukraine souligne mieux encore la fraude. Les deux pays ont partagé des sièces d'histoire et de culture, et ont traversé les difficultés des années 90. Mais aujourd'hui, il y a deux grandes différences entre les deux pays: la Russie a du pétrole et du gaz, l'Ukraine pas. La Russie est autocratique, l'Ukraine non. Et pourtant, malgré ces différences, l'Ukraine a réussi à obtenir des taux de croissance supérieurs à ceux de la Russie tout en ayant à payer son énergie au prix fort au lieu d'en retirer un bénéfice. Alors pourquoi l'érosion de la démocratie était-elle nécessaire à la croissance économique? Comment la fermeture de stations de télévision a-t-elle aidé à équilibrer le budget, ou en quoi l'arrestation du candidat à la présidence Gary Kasparov a-t-elle aidé à attirer les investisseurs? On ne peut que se demander à quel rythme plus rapide la Russie aurait pu croître avec un système démocratique, lié à une presse libre qui aurait pu dénoncer la corruption, un vrai système légal pour poursuivre les saisies illégales de biens, et une véritable opposition pour critiquer la volonté prédatrice du Kremlin.

Un coup de relations publiques pour Poutine

En affirmant que la coincidence entre l'arrivée de Poutine au pouvoir et la croissance économique de la Russie était la preuve que "les individus peuvent faire la différence", Time a réalisé une belle pération de relations publiques au profit de Poutine. Les responsables du Kremlin ont d'ailleurs applaudi. Pour ceux qui, en Russie, se battent pour des médias libres, le choix de Time crée assurément un malaise et ne ressemble pas à du vrai journalisme. Il est des traditions qui doivent prendre fin.

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15H38    27/12/2007

Et si l'erreur de "Time", c'était tout simplement de distinguer un homme de l'année ?
D'une part, une année n'est rien d'autre qu'une section arbitraire dans un mouvement qui ne s'arrête pas le 31 décembre pour recommencer au 1er janvier.
D'autre part, il me paraît douteux qu'un homme ou une femme puisse à lui ou elle seul(e) influer sur l'histoire. L'histoire est avant tout une combinaison complexe d'actions et de réactions.
Derrière ce rituel, il y a le mythe qui a fait florès dans la science-fiction : et si on avait tué [mettez le nom que vous voulez] avant qu'il fasse ci ou ça ? C'est peut-être fécond en littérature ; en politique, j'ai des doutes.

Une remarque à propos de la thèse (défendue par "Time" et réfutée par "Slate") portant sur les bénéfices de l'autoritarisme pour le développement du marché.
Outre qu'elle induit que l'Etat fort (très fort) est nécessaire au marché (ce qui me paraît assez peu libéral), elle me rappelle les commentaires sur Pinochet et le Chili : pour dire vite, ce serait grâce à Pinochet que le Chili est ce qu'il est aujourd'hui. Je me demande ce que la récurrence de cette thèse nous indique de la pensée politique étasunienne dominante.

 
Par chriss
17H12    27/12/2007

Bonjour!

C'est faire offense à la mémoire de celles et ceux,qui sont, emprisonnés, torturés, Harcelés, assassinés, pour défendre les libertés d'expressions, les libertés d'opignons, les crimes, les injustices infligés à ce peuple Russe et à leurs voisins.

Peuple baillonné toujours en souffrance alcoolique parcequ'il n'a pas d'autres perspectives.
Les chiffres sont bidouillés, quarante pour cent au bas mot(maux) de la population est bien en dessous du seuil de pauvreté.
Quatre à cinq familles se partage cinquante m2 d'appartement à Moscou, et se pensent privilégiés c'est vous dire...
Les oligarques ont fait main basse sur les richesses du pays et tout le monde applaudit. La corruption elle a seulement changée de mains.

J'avoue avoir trés mal vécu le tapis rouge qu'on a déroulé trés récemment a ce type...

A chaque fois c'est une douleur au plus profond de soit que l'on ressent, une atteinte à notre dignité, une révolte d'impuissance, la même que celle que devait ressentir le Résistant devant l'envahisseur,sauf que lui pouvait prendre les armes...

Ajourd'hui n'aurions nous que le choix de la résignation?

Ou est-il encore temps d'y réfléchir? Pour la France et l'Europe que nous souhaitons?

Pour 2008 je fais le souhait de jours meilleurs!
L'espoir fait vivre, ne baissons pas les bras!