Temoignage

Solouki : « Je veux juste quitter l'Iran et reprendre une vie normale »

La journaliste Mehrnoushe Solouki (DR).

Comment vous décrire ma situation actuelle ? Je suis arrivée en Iran en décembre 2006 pour y tourner un documentaire avec l'autorisation ministérielle iranienne. Deux mois plus tard, j'étais en prison. Puis on m'a interdit de sortir du pays et assignée à résidence.

Je crois qu'au début, mon affaire s'explique par le déclenchement de la mise en accusation de binationaux, notamment des Irano-Américains. Mais alors que moi je suis toujours retenue en Iran, les quatre Irano-Américains, eux, ont été libérés et ont pu quitter le sol iranien en septembre dernier Selon la Ligue des droits de l'homme islamique, contrairement à eux, je dois être retenue en Iran à tout prix :

« D'après les instructions données au Parquet concernant les cinq binationaux, les quatre ayant la nationalité américaine devraient être libérés et quitter le territoire iranien, la cinquième personne, de nationalité française, devra rester retenue autant que possible. »

C'est difficile de vivre dans ce no man's land sans savoir si je serai libérée ou quand je le serai, surtout à quelques jours du Nouvel an.

Mais désormais, je sais pourquoi on m'accuse d'avoir eu « l'intention de faire un film de propagande ». J'ai filmé le cimetière de Khavaran, où sont enterrées les victimes des événements de 1988. Pourtant, en 2004, j'avais filmé les tombes profanées d'anciens combattants musulmans qui avaient pris part à la libération de l'Alsace, fin 1944 début 1945, et qui étaient morts pour la France. Episode embarrassant, voire odieux pour cette France des droits de l'homme et de la liberté ; malgré cela, on ne m'a ni arrêtée ni mise en prison. Le Juge qui s'occupe de mon dossier a déclaré :

« Il n'est pas conforme à l'Islam de garder pendant presque un an une personne loin de sa famille et de chez elle, notamment lorsque qu'aucune preuve n'a pu être rassemblée concernant une subvention reçue de la Commission des droits de l'homme du Canada » et que « le délit d'intention de faire un film de propagande n'a pas été commis. »

Il veut clore le dossier. De plus, la Ligue des droits de l'homme islamique a manifesté le désir de régler au plus vite mon dossier, notamment en raison de sa médiatisation et des déclarations officielles du Canada –pays où je séjournais.

Mais par son ingérence, le ministère des Renseignements a consciemment provoqué une paralysie de la procédure. Le juge a dit qu'il savait que je n'étais pas « une activiste politique », mais que des « raisons secrètes » l'obligent à suivre les directives du ministère des Renseignements.

Les raisons secrètes…

Quelles raisons secrètes ? Ma nationalité française ? J'espere qu'elle ne deviendra pas source de tensions et de problèmes. Peut-être le ministère des Renseignements veut-il me retenir à cause de ce que j'ai vu à la fameuse prison d'Evin, au nord de Téhéran, où j'ai été détenue et qui comptait plus d'étudiants dans ses geôles qu'un campus universitaire.

Nul ne pourra effacer de ma mémoire les images que j'ai vues et les cris que j'ai entendus lors de ma détention. Je suis cinéaste. Même si je n'avais pas de caméra à la main, j'avais une caméra intérieure (mon cerveau), un objectif (mes yeux) et une cassette (ma mémoire) qui ont enregistré ce qui s'est passé autour de moi pendant mon séjour « involontaire » à Evin.

J'ai vu des étudiants, les yeux bandés, remplir des questionnaires. J'ai entendu d'autres étudiants hurler sous de violents coups de matraque (ces hurlements auraient été, selon le geôlier, des cris de jeunes gens qui chahutaient en jouant au foot et les coups que j'entendais, des coups de pied sur des ballons et non des coups de matraque qui frappaient et brisaient des jambes, des bras, des crânes).

Mon dernier souvenir d'Evin, c'est celui de sa piscine, qui n'a jamais été utilisée pour faire de la natation, aux dires d'un médecin de la Section 209 de la prison, mais que l'on a remplie de prisonniers en 1988 afin de pouvoir les exécuter plus facilement à la mitraillette.

Mon séjour à l'adresse la moins recherchée de Téhéran n'a pas été sans son côté instructif. J'ai eu en effet l'occasion de parler avec des membres du personnel. J'ai échangé des points de vue avec les agents responsables de mon dossier. Ils m'ont même proposé des idées de scénario. Ils m'ont appris beaucoup de choses et peut-être ont-ils appris quelque chose de moi.

Si j'avais été…

Peut-être que si j'avais été une journaliste accusée d'enlèvement de faux orphelins (comme au Tchad) ou un marin britannique accusé d'espionnage pour avoir violé les eaux territoriales de la République islamique (comme ce fut le cas cette année), j'aurais été libérée rapidement. Les marins britanniques accusés d'espionnage ont été libérés au bout de deux semaines et ont quitté l'Iran avec les salutations et des cadeaux de M. Ahmadinejad.

Je n'ai ni voulu enlever des orphelins ni voulu violer les frontières du Golfe Persique. Je voulais seulement raconter une histoire, celle de 4000 à 6000 jeunes hommes et jeunes femmes, pour la plupart des universitaires, qui furent exécutés après des procès à huis clos où ils n'eurent que quelques minutes pour se déclarer coupables ou innocents et demander la clémence de leurs bourreaux.

Un jour, un représentant du ministère des Renseignements m'a dit :

« Vous les journalistes, vos images sont plus dangereuses que les bombes de nos ennemis. »

Il croyait peut-être qu'avec le film que j'aurais fait, le Canada aurait créé de toutes pièces une « affaire Khavaran » afin de traîner l'Iran devant le Comité des droits de l'homme des Nations unies.

Mais pour moi, le cinéma n'est qu'un miroir de ce que nous sommes, un reflet qui nous permet de nous voir de façon plus détachée, de nous comprendre. Il peut embarrasser, gêner, inquiéter, mais sa fonction principale est de rassembler et de réconcilier, pas d'envoyer des gens devant un tribunal pour y être jugés. Lors de mon procès, mon avocat dit lors de son plaidoyer :

« M. le Juge, rendez à cette réalisatrice ses documents et son matériel pour qu'elle monte son film ; vous verrez qu'il ne s'agit pas de la propagande, mais d'un miroir qui reflète la réalité. »

Ne plus occulter l'Histoire

Selon un historien avec qui j'ai parlé des événements de 1988, ils ne constituent pas encore une page d'histoire ; ils appartiennent toujours au présent et c'est pour cette raison qu'on ne veut pas en parler. Peut-être ! Moi, en tout cas, je crois qu'il faut en parler, faire parler les images et ne plus occulter l'Histoire.

Aujourd'hui, la crise du nucléaire iranien monopolise l'attention internationale à l'exclusion de toute autre affaire et une autre crise beaucoup plus destructrice pour les peuples du Moyen-Orient passe ainsi au second plan, la violation des droits de la personne par les régimes de la région. Le cinéma devient un outil pour parler des souffrances des âmes et des corps brisés, réparer les blessures pour aimer la vie, l'aimer suffisamment pour notre avenir.

J'aurais bien aimé le faire, mais on m'en a empêchée. Il est temps de demander aux autorités iraniennes, dans un esprit d'apaisement et de reconciliation, ma liberté de mouvement et la fermeture de mon dossier. Je suis avant tout une citoyenne du monde et une femme. Je ne veux pas de guerre, de conflit ou de confrontation. Je veux tout simplement quitter l'Iran, refaire ma santé physique et morale et reprendre une vie normale.

9 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de zorbek

De zorbek

17H45 | 24/12/2007 | Permalien

Si le ministère des Renseignements séquestre Mehrnoushe Solouki pour taire les événements de 1988, c'est plutot raté… Je suppose donc que c'est plutot par vengeance, et ceci ne relève pas très haut l'image de ce régime. Car si le Renseignement a un tel pouvoir, on se retrouve beaucoup plus proche d'une dictature que d'un état de droit. C'est vraiment dommage, car de tels agissements envers une personne courageuse qui désire la paix ne vont faire qu'alimenter le moulin de ceux qui en Occident ne considèrent d'autre voie possible que la guerre…
Ceci dit le silence des autorités francaise est assourdissant…

Portrait de Infovite

De Infovite

Plébéien. | 18H19 | 24/12/2007 | Permalien

La Liberté n'existe t-elle que pour être emprisonnée ?
Le Monde libre reste à construire et cela ne se fera pas sans lutter.
Le ciment de cette construction, la mobilisation des peuples conscients de leur interdépendance, conscients tout simplement.
Liberté pour tous les opprimés !

Portrait de babakchit

De babakchit

00H54 | 25/12/2007 | Permalien

Nous sommes de tout coeur avec vous.

En espérant que l'état français et les personnes concernées, Mme Yade, Mr Kouchner et pourquoi pas le président (mais ne comptez pas sur lui avant une bonne médiatisation auparavant malheureusement) commencent à faire ce que leur fonction leur dit de faire et non pas courir après les caméras à la recherche de notoriété.

Je vous salue Mehrnoushe Solouki en espérant voir votre documentaire prochainement sur Arte, car votre libération sera prochaine nous le souhaitons tous de tout coeur.

Portrait de Servais-Jean

De Servais-Jean 4591

Hi-Han | 04H09 | 25/12/2007 | Permalien

Rue89 relaie votre appel au secours.
Il est de la responsabilité et du devoir des autres journaux nationnaux de faire entendre votre appel de détresse.
Mais ne comptez pas trop sur nos politiques, votre nom SOLOUKI, comparé à Bétancour ou à Bruni n'est pas assez « payant » pour eux.
J'espère que ma modeste contribution aura quelque effet.

Portrait de leconcombrevert

De leconcombrevert

La vraie vérité >:-)) | 13H16 | 25/12/2007 | Permalien

« Nicolas Sarkozy avait promis de défendre les femmes et la liberté de la presse »

« L'heure de vérité a donc sonné pour moi.

“Le silence diplomatique… Quelques mois avant d'être élu, le président Nicolas Sarkozy déclarait publiquement : ‘Je veux être le président de la France des droits de l'homme. Chaque fois qu'une femme est martyrisée dans le monde, la France doit se porter à ses côtés.’ Il poursuivait par ces mots : ‘Je n'accepte pas la répression contre les journalistes que l'on veut bâillonner. Le silence est complice. Je ne veux être le complice d'aucune dictature à travers le monde.’

‘Je me souviens fort bien de l'avoir entendu prononcer ces paroles lors d'une allocution en pleine campagne électorale. A peu près au même moment, moi, j'étais convoquée par le ministère des Renseignements, celui-là même qui avait confisqué mon passeport français, pour y être soumise à des chantages.

Je suis du même avis que M. Sarkozy, il ne faut pas se rendre complice d'une dictature par le silence, surtout quand il s'agit de défendre la liberté d'expression. Mais je suppose que c'était trop attendre de ma part que de croire qu'une fois élu, le président Sarkozy tiendrait parole.
http://www.rue89.com/2007/11/04/retenue-en-iran-mehrnoushe-solouki-sera-…

Mr. le Président, n'avez vous pas plus urgent à faire que de vous promener á DISNEY-FRANCE ou en Égypte ?

Pou plus d'info :

http://www.freesolouki.org/

Portrait de leconcombrevert

De leconcombrevert

La vraie vérité >:-)) | 13H29 | 25/12/2007 | Permalien

Autre question : Pourquoi LIBERATION, Le Nouvel Obs, Marianne se désinteressent ils du sort de Mehrnoushe Solouki ?

À part un article en mai (Libé) et chaqu'un un article en septembre (Figaro, Monde) la presse française se tait.

http://www.freesolouki.org/presse-press/

Merci à rue89 de combler ce vide ! ! !

Portrait de caro

De caro

délinquante avérée | 14H47 | 25/12/2007 | Permalien

Pfffff ! Femme ET journaliste ! c'est trop d'un coup pour notre bien aimé président !

Femmes infirmières (même pas françaises ! ) ? OK, c'est réglé
Femme politique ? Bon, c'est pas réglé, mais on s'en occupe, parait-il
Femme journaliste ? ça existe ?

Mehrnoushe Solouki, j'espère que vous reviendrez bientôt. Iraniens ou non, nous avons tous besoin de votre témoignage.

Portrait de Edwy

De Edwy

17H46 | 25/12/2007 | Permalien

Sophie, je t'en prie, penses donc à Rachida : femme, politicienne et musulmane, que veux-tu de plus ? Cela devrait suffir comme preuve de tolérance et de discrim… pardon, de grandeur d'esprit d'un gouvernement sous la souveraineté d'un M. Sarkozy. Mais, je dis ca, je ne dis rien ; )

Qu'attendons-nous d'un gouvernement francais (mal-) guidé par M Sarkozy et par son Fillon, M. le 1er Ministre ? Peut-etre que le voyage de pré-noces de Nicolas et de CB en Egypte (pour faire allusion à une bonne Francaise, Francaise qui se levait tot pour travailler Messieurs les Ministres et al., et tout ca pour finir LePeniste) aidera notre autocrate à y voir plus clairement dans la question des femmes soumises dans un autre système totalitaire, plus experimenté déjà dans la soumission de ces sujets. Soit NS apprendra à mieux nous soumettre encore ou alors ses petits yeux souvreront devant l'injustice et peut-etre commencera-t-il à faire travailler son gouvernement sur cette affaire désolante. Je n'y crois point.

Meilleurs voeux,

Edwy

Portrait de manu2005

De manu2005

La France tue en Afghanistan, en no... | 21H54 | 26/12/2007 | Permalien

y'a quand même quelque chose que je pige pas : si je lis ça, les renseignements iraniens aussi, non ?
Et, vu les propos sur Evin, ça ne devrait pas les rendre plus aimables…
bizarre…

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