Certains le pensaient déjà parti. Julien Gracq est mort samedi 21 décembre à Angers. Ses lecteurs racontent leur écrivain. Ils l'imaginaient solitaire, retiré, ermite. Ils l'ont admiré poète. Danis raconte ses moments de lecture :
» Longtemps, je me suis délecté de sa description du monde. Un monde naturel mais curieusement fantastique, un monde au-delà du réel, d'apparences et presque dépourvu de rationalité mais tellement rempli de fées de toutes sortes. Toute son œuvre est poésie. Son univers, c'était le silence mais aussi la bruyante ville, c'était aussi le calme paysage, la forêt, l'eau dans tous ses états (la pluie, le brouillard, la neige, la glace) mais aussi la mer, les ports, les villes de bord de mer… »

» Julien Gracq, c'est l'enfance »
Les hommages politiques rendus à » l'immense écrivain » en ont agacé certains, comme le chasse-clou :
» Il faut mourir pour être reconnu : qu'attendent donc tous les forçats de l'écriture, les romanciers, poètes ou scribouillards vivants dont on ne parle jamais ? »
Et ce même chasse-clou d'embrayer sur des conseils de lecture, en cette période où les éditeurs et libraires vont s'empresser de remettre en vitrine les ouvrages du disparu :
» Alors, en dernière minute, comme cadeau de Noël : offrir un Julien Gracq. Mais si vous choisissez La Pléiade ('un des rares auteurs à y être entré de son vivant », comme disait ce présentateur de journal télévisé), sachez que vous n'aurez pas le plaisir de déflorer, avec un coupe-papier, un crayon, ou, moins délicatement, votre doigt, chacune des pages des livres de Gracq édités chez Corti, chacune, oui, fermée sur elle-même comme une huître délicieuse : le couteau « spécial fêtes » pourrait servir en l'occurrence. »
Un témoignage d »Orlando de Rudder, artisan des mots. Pour lui, Julien Gracq, c'est l'enfance :
» C'est quand il venait chez ma grand-mère, passer quelques jours de vacances, c'est le rire de Nora Mitrani. C'est son regard… C'est aussi l'attention de cet homme qui écoutait le petit garçon que j'étais. Plus tard, ce fut la rigueur, la bienveilance : il lisait mes écrits avec soin et prenait la peine de m'envoyer à chaque fois un mot précis, bienveillant d'analyse encourageante. »
Pour Rudder, Gracq est aussi l'homme qui lui a soufflé le nom d'Edgar Poe : » Que puis-je dire sinon merci ? »
La mort, ce sont les regrets. De n'avoir pas su dire, de n'avoir pas suffisemment essayé. Une libraire, la Curieuse, se fait la promesse de faire les choses sans tarder :
» J'aurais aimé le rencontrer, même si je sais qu'il ne venait pas dans les salons. Mais peut-être chez José Corti ? Je voulais lui écrire, je ne l'ai jamais fait. »
» J'aime son regard de géographe »
Elle admet que, si Gracq l'énervait parce qu'il refusait la publication en poche, » aller acheter un livre chez Corti, c'était quand même la classe (et les défraichis sont vendus dans des bacs dehors à moitié prix) » . En amoureuse, elle se réjouit des lignes qu'elle n'a pas encore parcourues :
» J'aime son écriture. J'aime ses livres qui ne racontent « rien », qui semblent l'orchestre en train de s'accorder avant le concert, ses livres qui ne sont qu'attente et tension, dans une écriture, ah, une écriture ! J'aime son regard de géographe. J'aime ses prises de positions tranchées sur la littérature, ses râleries, ses protestations. Il me reste encore quelques-uns de ses livres à découvrir, et j'en suis contente. De quoi faire durer encore un peu le plaisir de l'attente… »
» Il est toujours resté en parfaite identité avec lui-même »
Formidable chroniqueur de vie, Pierre Assouline rend hommage à un Julien Gracq attentif et engageant :
» Même dans sa maison familiale aux grosses armoires normandes ronflant paresseusement sur le parquet ciré, rue du Grenier-à-sel à Saint-Florent-le-Viel (à ce seul énoncé, le décor est déjà planté, le reste suit naturellement), il recevait régulièrement des visiteurs tels que Régis Debray, Philippe Le Guillou, Jérôme Garcin, Angelo Rinaldi, entretenait une correspondance régulière avec eux et d'autres, lisait les nouveaux livres qu'on lui envoyait, en accusait réception par un mot ou une lettre dont la façon relevait d'un au-delà de la simple courtoisie. »
Homme du refus et de la non-compromission, Louis Poirier de son vrai nom, a renoncé avec éclat au Goncourt en 1951 :
» Que ce soit par son refus du prix Goncourt 1951 pour « Le rivage des Syrtes », par son refus de l'édition en format de poche, par son refus de céder aux sollicitations des autres éditeurs, par son refus de se rapprocher de la comédie littéraire, il est toujours resté en parfaite identité avec lui-même. Fidèle à sa logique plus encore qu'à ses valeurs. »
De son écriture, Pierre Assouline écrit qu'elle est grande. Devant ses textes, le critique s'incline :
» Un balcon en forêt, son plus beau texte à mon goût, celui qui les contient tous car celui qui mêle le mieux la littérature et l'histoire à la géographie. »
Publié en 1958, ce roman relatant son expérience de soldat au début de la Seconde Guerre mondiale a été adapté au cinéma en 1979 par Michel Mitrani :
Dans ses » Carnets du grand chemin » , Julien Gracq écrivait :
» Ce que nous appelons immortalité n'est le plus souvent qu'une continuité minimale d'existence en bibliothèque, capable d'être remobilisée par moments, pour cautionner la mode ou l'humeur littéraire du temps. »
Photo : Julien Gracq à son domicile parisien le 30 mai 1984, par Gérard Gastaud.


























3
De gilda
13H50 | 24/12/2007 |
Grande admiratrice de son travail (et de sa discrétion) je suis contente que vous ne l'ayez pas oublié. Merci.
De Sexus Empiricus
15H03 | 24/12/2007 |
Pour saluer Julien Gracq, mieux vaut en effet le lire.
(Pour ma part, le petit « plaisir de déflorer » (sic ! ) « chacune des pages des livres de Gracq édités chez Corti » - me semble surfait.)
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Le lire, et encore ! Ma première rencontre avec Gracq, je la revois nettement aujourd'hui, elle a eu lieu pendant une traversée à pied du plateau de l'Aubrac. Incapable de bien voir le paysage dans lequel je baignais, je tombe sur une phrase où l'on me parle du pays en deux mots, clairs, nets et quasi définitifs :
« Croix de basalte monolithiques de l'Aubrac, grossières, presque informes, à la tête et aux bras très courts, plantées de guingois sur un simple entassement de blocs de lave et qui semblent l'ébauche d'un trait d'union entre le monde mégalithique et le monde chrétien. »
Ce fragment des Carnets du grand chemin a joué pour moi le rôle d'un déclic dans l'exploration de… l'oeuvre. (La marche, l'espace, la lecture : c'est au détour d'un chemin, qu'on peut croiser encore Gracq.)
Car, au-delà du récit, il y a un « geste » que Gracq peut nous apprendre, c'est d'abord à ouvrir les yeux. Qualité plus rare qu'on ne croit.
« Les écrivains qui, dans la description, sont myopes, et ceux qui sont presbytes. Ceux-là chez qui même les menus objets du premier plan viennent avec une netteté parfois miraculeuse, pour lesquels rien ne se perd de la nacre d'un coquillage, du grain d'une étoffe, mais tout lointain est absent – ceux qui ne savent saisir que les grands mouvements d'un paysage, déchiffrer que la face de la terre quand elle se dénude. Parmi les premiers : Huysmans, Breton, Proust, Colette. Parmi les seconds : Chateaubriand, Tolstoï, Claudel. Rares sont les écrivains qui témoignent, la plume à la main, d'une vue tout à fait normale. » (Lettrines, 1967)
*
En fait, un aspect à mon sens trop peu dit dans les témoignages qu'on peut lire aujourd'hui, c'est que Julien Gracq fut - et reste pour plusieurs de ses lecteurs - un écrivain géographe.
Lacoste dans Paysages politiques lui consacre un chapitre sous le titre des « Penseurs d'espace », et rappelle que Gracq fut, pour commencer, géographe de métier : alors qu'il était tout jeune agrégé, Louis Poirier publie dès 1934, dans les Annales de géographie, des articles sur l'Anjou, - en préparation d'une thèse de… géomorphologie.
On a retenu la géographie des villes (Rome, Nantes, et tant d'autres), mais l'intérêt constant de Gracq pour la géographie physique - des forêts, des rivages et du reste - n'est pas le moindre des plaisirs qu'un amateur peut prendre aujourd'hui à parcourir ses textes.
De PMB
Lecteur écriveur | 15H38 | 24/12/2007 |
« Solitaire, retiré, ermite », ça c'est ce que disent ceux pour qui « il n'est bon bec que de Paris », pour qui exister n'est possible qu'à la télé ou dans Match etc. (suivez mon regard).
Gracq vivait à Saint-Florent, mais allait tous les jours faire un tour, acheter son journal à la Maison de la Presse, sur la place juste après le pont, et saluait les Florentais qui saluaient leur voisin Monsieur Poirier. Moi, qui n'étais que voisin de l'autre côté de la Loire, je n'ai jamais osé l'aborder.
Gracq recevait régulièrement tous les passionnés par son travail, quel que soit leur rang et leur nom, surtout si ces gens venaient plus pour son livre que pour eux, pour pouvoir dire après dans les Télés-Matchs sus-cités : « Gracq m'a parlé (sous-entendu : de moi).
A lire de nombreux témoignages sur les blogues et les forums, je suis frappé de voir combien de lecteurs avaient avec son œuvre un rapport fort, et moins intello, plus charnel qu'on aurait pu le supposer. Gracq les a nourris, et leur peine est forte aussi. Moi, de lui, je n'ai lu à ce jour que Le Rivage des Syrtes, La Littérature à l'estomac et La Forme d'une ville (peu de villes ont été aussi en lire d'autres.
Et je garde précieusement le petit mot qu'il m'avait envoyé en réponse au courrier d'un lecteur attentif et actif. Elégance que n'a jamais eue plus d'un second couteau de la République des Arts, des Lettres et du Journalisme réunis…
(Il nous reste, pas loin non plus, aussi peu parisien et aussi habitant de son village, un autre écrivain : Jean Rouaud)