Possession et maîtrise: l'érotique du pouvoir selon Sarkozy

Les épisodes de la série "Nicolas Président", de Nicolas/Cécilia en Nicolas/Carla, pointent une certaine érotique du pouvoir nous renseignant sur quelques caractéristiques du rapport à la politique du principal de nos gouvernants. Le registre sarkozien semble être tout particulièrement celui de la possession et de la maîtrise: possession de biens et de corps symbolisant la richesse, maîtrise de l’agenda médiatique et de l’image.

Dans une belle phénoménologie de la caresse, le grand philosophe Emmanuel Lévinas associait un tel penchant au pôle socialement constitué comme "masculin" de l’éros: celui inscrit dans "la terminologie des descriptions courantes", caractérisant la sexualité "par le ‘saisir’, le ‘posséder’ ou le ‘connaître’" (Le temps et l’autre, 1948). Et d’ajouter: "Posséder, connaître, saisir sont des synonymes du pouvoir."

Lévinas plus proche de Cécilia que de Nicolas

A l’opposé, émergeait la figure, davantage liée socialement au pôle "féminin", de la caresse:

"Cette recherche de la caresse en constitue l’essence par le fait que la caresse ne sait pas ce qu’elle cherche. Ce ‘ne pas savoir’, ce désordonné fondamental en est l’essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mais avec quelque chose d’autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir."

"Si on pouvait posséder, saisir et connaître l’autre, il ne serait pas l’autre", avertissait Lévinas, plus proche de Cécilia que de Nicolas. Lévinassienne, Cécilia a incarné un temps, sur la scène de plus en plus pipolisée d’un show politique à bout de souffle, l’évasion face au risque d’enfermement dans une fonction, dans le service d’une ambition, dans les bras d’un "seigneur et maître", faisant signe alors vers la fragile ouverture d’un être humain refusant d’être complètement "possédé".

Etaler ce qu’on croit " tenir": objets et lieux luxueux, amis riches et connus, belles femmes, de Fouquet’s en palais présidentiels, cela apparaît frappant chez ce "nouveau riche" de la politique, du spectacle et de l’amour. Dans les noces de l’éros et de l’appétit de pouvoir, l’érotique se transforme même en pornographie.

La jouissance de la prise

La mécanique sarkozienne de la jouissance de la "prise" et de sa publicisation a quelque chose du piston du harder des soirées mélancoliques sur Canal +. Obstiné et répétitif, mais écrasant, sans en soupçonner même l’existence, les délicats plaisirs de l’inconnu et de la découverte. C’était quelque chose qu’on pressentait déjà dans "L’aube le soir ou la nuit", de Yasmina Reza. L’écrivaine, en midinette heideggérienne, sentait bien quelques effluves du personnage.

Midinette heideggérienne? Midinette, parce que fan quelque peu émoustillée par l’énergie de l’homme de pouvoir. Heideggérienne, parce qu’une "grande écrivaine" se doit de garder de la hauteur philosophique face au parvenu aimant Johnny et Sardou. Question de classe, de rapports de classe au sein des dominants, dans la double séduction/répulsion du capital culturel vis-à-vis du capital politique.

D’où la tambouille façon Heidegger de la reporter type France Culture en campagne présidentielle sarkozienne: "Un homme qui veut concurrencer la fuite du temps"… Mais ce biais l’aide aussi à percevoir une frénésie de contrôle et de bouclage, dans le gonflement de l’ego et de l’ambition, inattentif le plus souvent aux autres, excepté quand cela vient nourrir ou heurter l’autosatisfaction.

Sur le plan de l’action politique, la volonté de maîtrise, c’est aussi bien la carotte sociale-libérale (l’intégration de la contestation la plus institutionnalisée à la gestion soft de la dérégulation néolibérale: la CGT pour les régimes spéciaux ou l’Unef pour l’université) que la matraque sécuritaire (pour les sans-papiers, les étudiants radicalisés ou les jeunes émeutiers de banlieue).

Références empruntées à la gauche et xénophobie subliminale

D’un côté, on s’efforce de circonvenir la gauche officielle (en empruntant une part de son vocabulaire, de ses références et de ses hommes); de l’autre, on n’hésite pas à flatter démagogiquement l’extrême-droite dans une xénophobie subliminale. Sur ce dernier plan, Yasmina Reza enregistre le futur président lancer devant des partisans avant le premier tour:

"Si on n’avait pas l’Identité nationale, on serait derrière Ségolène. (…) Si je suis à 30%, c’est qu’on a les électeurs de Le Pen. Si les électeurs de Le Pen me quittent, on plonge."

La carotte et la matraque constituent deux façons de clôturer : autour d’un homme, autour d’un ordre, même si parfois ça schlingue un peu du côté des arrière-cuisines gérées par tous les Hortefeux…

La gauche institutionnelle est-elle susceptible d’incarner une érotique alternative, où "la prise du pouvoir" ne se refermerait pas sur lui et sur la reconduction du terne existant, mais ouvrirait des passages vers d’autres mondes possibles? On peut en douter à la vue de la mère sévère qui a porté ses couleurs lors de l’élection présidentielle et des querelles de pouvoir qui ont suivi son échec.

Plus globalement, ses capacités imaginatives apparaissent largement entamées par le conformisme néolibéral qui a marqué son évolution depuis une vingtaine d’années.

Tâtonnements, expérimentation et aventure

Et les gauches radicales et altermondialistes? Il faudrait qu’elles ne limitent pas leur lexique aux nécessaires "résistance", "combat" et "rapports de force", mais qu’elles deviennent aussi sensibles aux tâtonnements, à l’expérimentation et à l’aventure. Qu’elles s’adressent à nos individualités vulnérables et désirantes, tout à la fois soucieuses de la préservation des "supports sociaux" (selon l’expression du sociologue Robert Castel: sécurité sociale, statut salarial, retraites, etc.) de nos autonomies personnelles et ouvertes aux aspirations à un ailleurs, nous emportant vers des sinuosités inexplorées; ce "ne pas savoir" dont parlait Lévinas…


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Par ellejo
13H50    23/12/2007

Une petite trève pour Noel!!!

 
Par PMB
14H08    23/12/2007

« Le registre sarkozien semble être tout particulièrement celui de la possession et de la maîtrise. »

- Sauf quand ça ne marche pas ! Et à ce moment-là, hop, on ferme les robinets de la com’ ! On fait plier un écrivain et son éditeur, qui ressort du ministère de l’Intérieur blanc comme un cadavre ! On obtient le départ du rédac’chef de Genestar, qui n’avait fait que son métier de journaliste-de-Match ! Tout ça car il n’est pas possible que le bon peuple découvre que Supersarko le Maître de la France Soumise n’est pas foutu de garder sa bergère qui a trouvé mieux ailleurs ! C’est peut-être pour cela, pour cette impossibilité à afficher un vide, à assumer un échec, qu’il a aussitôt embauché une journaliste pour faire bouche-trou conjugal. Journaliste qui vient de toucher sa comptée en se faisant embaucher par un Match qui vire au même moment un paquet de grouillots moins bien nommés.

- Registre de la maîtrise, et de l’exhibition. Ne pas oublier comment ce couple d’arrivistes a vendu Petit Louis, a fait la retape du miché en exhibant son sourire enfantin. Travail de maquereaux. Qui saura un jour les ravages opérés sur ce pauvre (oui, pauvre) gosse par sa surexposition médiatique ?

« Cécilia a incarné un temps, sur la scène de plus en plus pipolisée d’un show politique à bout de souffle, l’évasion face au risque d’enfermement dans une fonction, dans le service d’une ambition, dans les bras d’un « seigneur et maître », faisant signe alors vers la fragile ouverture d’un être humain refusant d’être complètement « possédé ».

- Et elle s’est évadée ! Pourquoi cette femme, dont tout jusque là disait l’arrivisme et le cynisme, a-t-elle quitté un navire qui atteignait enfin les mers du pouvoir absolu ? Qui s’interroge vraiment sur le choix de la première « déçue du sarkosysme » ? Elle a l’intuition de la Roche Tarpéienne qui attend le boss du Capitol’s bar ? Elle est enfin plus mère que femme ?

« Références empruntées à la gauche ».

- S’il a pu piquer à la gauche des idées et des hommes (OK, ceux-là, bon débarras, surtout qu’ils étaient de gauche* comme moi pape à Rome) c’est que la porte était ouverte. Une grande partie de la séduction qu’il continue d’exercer malgré boulettes sur boulettes tient à ce que les gens savent qu’en face, c’est le vide.

« la mère sévère qui a porté ses couleurs lors de l’élection présidentielle »

- Sévère, ben oui, mais aussi porté que son vrai-faux rival sur la loftisation de la vie privée, gosses compris hélas.

* Eric Besson (une minute, je vais vomir) vient jouer les pucelles outragées dans le courrier de Marianne, parlant de « rapport à la vérité ». Le mot « vérité » écrit par un type qui, juste avant de rallier le panache pas blanc du nouveau maître du jour, avait promis juré craché qu’écœuré il quittait la politique, c’est hahaha. Besson, c’est le clone parfait, physique compris, de Pete l’indécis dans Lucky Luke contre Joss Jamon.

 
Par hagalma
16H43    24/12/2007

A lire cet article, et bien d’autres depuis mai 2007, quelque chose semble s’écrire de la vérité de cette présidence dont une de ses arrêtes est qu’elle s’écrive, justement, si tôt après l’élection. Avec d’autres nous pouvions attendre et deviser encore: la vérité d’un Mitterand, et dans une moindre mesure d’un Chirac, ne sont pas épuisable en quelques mois, tandis que celle d’un Sarkozy semble toute déjà là. Avec Sarkozy, l’idée me vient que resterait-il président 5 ou 10 ans, ferait-il comme Poutine des prolongations de premier ministre, que l’essentiel serait de toute façon déjà écrit. Sarkozy ne changera rien à rien, son culte égotiste n’est que le (Horte)feu poussé au maximum du bon plaisir néolibéral façon France. Rien coté contrat social, le pouvoir n’est que dans l’obscénité de son credo, une rupture déniant toute transcendance ( en les mélangeant toutes sans se contredire !) et affichant ses attributs en compensation !

Merci à Rue89 de permettre un cheminement d’écrit.

Passez de bonnes fêtes