Christian Bourgois, mort d'un « passeur » de livres

«  Les Versets sataniques " en France, c’est lui. La Beat Generation, Boris Vian, Toni Morrison, Tolkien, Jim Harrison, également. García Márquez, Soljenitsyne, Ernst Jünger, Linda Lê, John Fante, Tabucchi, Lobo Antunes ou Pessoa aussi. Agnès b., avec qui il fût marié, lui doit le "  b » de son nom de créatrice de mode.

Ce 20 décembre, on apprenait le décès de Christian Bourgois des suites d’un cancer qui aura fini par l’emporter après plusieurs années de maladie.

Pour toute une génération d’éditeurs parisiens, il est  » celui qui a fait découvrir aux Français la littérature étrangère » . De fait, il est peut-être le seul éditeur de Paris qui pouvait se permettre de montrer fièrement un portrait de lui avec Burroughs ou Harrison sans qu’on y voit aucune crânerie.

La nostalgie des grands ensembles

Christian Bourgois débute dans l’édition durant les années 50, au côté de René Julliard. A la disparition de celui-ci, en 1962, il prend la direction des éditions Julliard, bientôt rachetées par les Presses de la Cité. A la tête de ces dernières, il devient l’un des plus grands éditeurs français. Il y dirige, pendant une vingtaine d’années, Julliard, la collection de poche 10/18, qu’il fonde en 1968, Plon ou encore Perrin. En 1966, en étroite association avec l’écrivain et éditeur –féru de Beat Generation- Dominique de Roux, il fonde sa propre maison d’édition : Christian Bourgois Editeur bâtira sa réputation sur l’étranger. Il en restera jusqu’au bout l’unique directeur littéraire.

En désaccord sur la politique éditoriale du groupe, il quitte en 1992 le giron des Presses de la Cité -alors propriétaire à 80% de la marque Christian Bourgois- pour reconstituer, sous le même nom, une maison d’édition indépendante. On disait beaucoup qu’il s’y sentait à l’étroit, lui qui avait la nostalgie des grands ensembles. Nostalgie dont il ne se cachait pas, au demeurant.

Toujours est-il qu’en matière de cohérence d’un catalogue avec son siècle, son simple nom mettait tout le monde d’accord. Quelqu’un qui avait dans sa maison des plumes comme Dylan, Lobo Antunes, Ginsberg, Burroughs, Harrison (ce dernier avait été publié chez Robert Laffont avant que Bourgois ne lui offre un public plus large chez lui), Soljenitsyne, Fante, Gombrovicz, Brautigan : du rêve en livre. Un rêve auquel Dominique Bourgois, épouse et coresponsable éditoriale, continuera à présider.

Un homme de livres, des livres dans leur temps

Bourgois était un découvreur. La Française Linda Lê, c’est lui. Il y a deux ans encore, référence dylanienne, il découvre cette petite pépite de la fiction rock yankee :  » Owen Noon & Marauder » du jeune Douglas Cowie (que le public français pu découvrir à la Comédie du Livre de Montpellier en 2006).

Christian Bourgois était avant tout un homme dans son temps. Dans ses temps. D’où des découvertes, en temps réel. Léonello Brandolini, actuel PDG des Editions Robert Laffont, dit devoir au défunt le saut de sa propre carrière :

 » Christian Bourgois m’avait fait quitter le Livre de Poche pour m’emmener avec lui dans ce qui, à l’époque, s’appelait Presse-Pocket. Il m’a appris le goût du poche. Plus tard, je lui succéderai à la tête de 10/18. »

Certains, qui côtoyèrent Bourgois dans l’aventure 10/18, soulignent le fait que cet homme a «  inventé quelque chose pour ce qui est du concept haut de gamme et néanmoins populaire " . Il apparaît comme celui qui renouvela l’approche de la littérature étrangère en France, "  le premier qui parlait d’une école d’auteurs (du Montana, par exemple) plutôt que d’un seul auteur » .

Christian Bourgois se définissait lui-même comme un «  passeur " , et affirmait ne s’être "  jamais demandé ce que les lecteurs avaient envie de lire » , préférant se fier à son flair, à son goût et à son intelligence. C’est précisément ce goût que Léonello Brandolini préfère souligner chez lui :

 » C’est un personnage qu’on n’oublie pas. Un homme qui a un goût de la littérature, mais aussi une joie de vivre et une connaissance des arts sous toutes ses formes. Un homme complet. Ça, peu de gens le savent. »


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Le Yéti | yetiblog.org
20H15 20/12/2007

Ah oui, un personnage vraiment à la hauteur en ces temps gris, un modèle hélas à l’étroit dans un monde de l’édition trop souvent sans éditeurs*.

Le Yéti (ancien éditeur)

* du titre de l’ouvrage d’André Schiffrin, L’édition sans éditeurs (éditions La Fabrique).

 
king selewa
20H23 20/12/2007

R I P monsieur Bourgois
je me suis régalé avec vos parutions, merci! vous allez nous manquer…
www.myspace.com/kingselewa

 
thierry reboud
20H27 20/12/2007

Vous soulignez la cohérence de son catalogue, et je n’irai certainement pas vous donner tort. Ce qui était proprement admirable, c’est que cette cohérence naissait de son éclectisme même. Rapprocher Jünger et Kerouac, ou Pessoa et Pino Cacucci, ce n’est pas rien… Impossible de compter le nombre de découvertes qu’il m’aura fait faire. Il donnait à l’édition la même grandeur que celle qu’exposait Corti dans ses mémoires.
En lisant votre article, j’ai une inquiétude. Sans même parler de la qualité des textes, forcément inégale, la cohérence littéraire de la maison Bourgois, c’était pour l’essentiel Christian Bourgois, ses goûts et ses parti-pris. Comment en imaginer l’avenir sans lui ?

 
Hubert Artus | Rue89
20H34 20/12/2007

 Christian Bourgois travaillait avec son épouse, Dominique Bourgois. Qui, comme il est signalé dans l’article, continuera bien sûr le travail éditorial. Et dont l’éclectisme et l’exigence sont garantis…

 
thierry reboud
20H37 20/12/2007

Juste, pan sur mon bec…

 
PauvreFrance
21H43 20/12/2007

Ernst Junger..Linda Le…Lobo Antunes ? mais qu’est-ce que c’est que ces gens que personne ne connaît ?
Par contre, vous me dites Jean-Marie Bigard… je vous répond : voilà un grand Monsieur. Tellement grand que notre bon Président Sarkozy l’a amené voir le Pape !
Il aurait pu aussi amener Doc Gyneco et Johnny (deux autres Grands Hommes), pour tenir compagnie à sa Carla chérie…
Si ça continue, il va nous mettre Steevy Boulay au ministère de la Culture…
Pauvre France….

 
albinlemarin
05H33 21/12/2007

Pauvre France, oui, comme tu dis, la tienne, celle qui ne connait pas Ernst Junger, ni Rigoni Stern, ni les autres sans doute…

 
thierry reboud
07H32 21/12/2007

Cher Albin, il me semble que PauvreFrance ironisait…
Pour Rigoni Stern, juste une précision : Bourgois n’y est pas pour grand-chose, il a été publié en 10/18 après que CB avait cessé de s’en occuper. (Ce qui ne retire rien au fait que ce soit un immense écrivain.)

 
elle-vessia | artiste visuelle
21H43 20/12/2007

Christian Bourgois avec un G comme Géant du livre de poche…et même Génial : j’en ai découvert des auteurs par la collection 10/18 ne serait-ce que Jack London , Jim Harrison et tous les « polars » : Van Gulick, Ellis Peters, Arthur Upfield et bien d’autres de ces livres de poche que j’aime…et depuis fort longtemps je les regarde, retourne, classe et les vois vieillir et jaunir…comme moi …ou presque !
Merci Monsieur Christian Bourgois !

 
cyp | en ligne et à l'œil
23H30 20/12/2007

Chapeau bas.

Une bonne moitié de ma bibliothèque en a gros sur le cœur.

Donc chapeau bas.

 
brise marine | portier de nuit
00H44 21/12/2007

20/20 au 10/18 !

 
albinlemarin
08H47 21/12/2007

Le système de pauvrefrance, qui est de prendre n’importe quel prétexte pour critiquer Sarko et sa clique devient un peu pénible…
Je pensais qu’à propos de la mort de ce grand monsieur de l’édition, nous aurions un peu la paix…

 
ckabir
09H01 21/12/2007

merci Passeur… et bon vent!

 
moulinette | Peintrice Illustrateuse
10H19 21/12/2007

C’est une triste nouvelle pour les auteurs et leurs lecteurs…

J’ai, comme beaucoup, des tas de livres édités chez Bourgois. Ils témoignent pour lui.

 
Albin journalier
10H45 21/12/2007

Albin journalier tout d’un blog s’incline, respect.

 
Mésange
11H11 21/12/2007

Cette disparition est bien sûr une triste nouvelle pour les lecteurs mais Christian Bourgois continuera à vivre à travers les livres qu’il a édités. Je me souviens quand j’ai découvert Brautigan à travers « Un privé à Babylone », combien cette lecture m’a réjouie et le nombre de fois où je l’ai partagée. Et bien d’autres livres encore…Tellement d’auteurs passionnants…Et cela va continuer…Je me réjouis de savoir que l’épouse et collaboratrice de ce grand éditeur va poursuivre sa ligne éditoriale. .

 
Azrael
11H20 21/12/2007

C’est grâce à lui que j’ai découvert Le Bavard de Louis-René des Forêts durant l’été qui suivit mon bac. Sur la couverture une reproduction de Klee.
Rien que pour cela, reconnaissance infinie..

 
gilda
13H29 21/12/2007

J’ignorais qu’il allait si mal, j’ai je ne sais pas pourquoi une sorte d’indécrottable optimisme qui s’efforce de me faire croire que quelqu’un qui a tenu bon face à la maladie depuis un moment déjà c’est qu’il a gagné.

Quand je pense à toutes les découvertes et les bonheurs de lectrices que je dois à cet homme …

Courage à sa femme puisqu’elle continue.

 
Prolo du livre
13H31 21/12/2007

Même si nous n’avions pas tout à fait la même conception du métier d’éditeur, merci pour cet immense (à tout les points de vue) catalogue.

Ciao…

 
Desiderio
19H36 21/12/2007

Christian Bourgois n’a jamais révélé Garcia Marquez en France, c’est Claude Durand qui a traduit avec sa femme « Cent Ans de solitude » et qui l’a publié au Seuil où il était éditeur. Les autres volumes ont été publiés ensuite chez Grasset, donc Hachette. Cet article se contente de pratiquer un name-dropping d’auteurs célèbres qui représentent différentes langues ou divers pays, mais il fourmille d’erreurs que d’autres ont déjà relevées. On mélange les dates (période où Bourgois n’était plus à la tête de 10-18) ou on balance un nom sans vérifier s’il a vraiment figuré dans le catalogue, ou on donne comme révélation de Bourgois les titres venus de ses directeurs de collection comme Zylberstein, car Bourgois a délégué aussi à d’autres comme Hubert Juin ou Francis Lacassin. C’est vraiment l’un des hommages les plus superficiels et faux qu’il soit possible. Il ne méritait pas ça.

 
THOMAS HAWK
20H01 21/12/2007

Son nom frôla le dérapage et cette esquive le situa définitivement dans la béatitude des marges. Si j’avais été Perec, j’en aurais fait un personnage de La Disparition. Métier : collectionneur.
D’autres les auraient éventuellement faits « passer », tous ces auteurs… Il eut le grand talent de les mettre tous sous la même couverture. Prions pour que cette couverture continue son oeuvre…

 
cetirene
15H03 22/12/2007

une grande perte !!
ma bibliothèque, en grande partie, se sent orpheline.