Raconter sa vie professionnelle sur son blog, un jeu risqué

Les procédures judiciaires contre les blogueurs qui racontent les coulisses de leur entreprises se multiplient, au point que même les plus bavards finissent par mettre une sourdine. Une leçon amère des risques professionnels d'une surexposition intime sur internet, alors que les réseaux sociaux comme Facebook prospèrent...

"On pensait juste écrire pour nos potes…"

Il y a deux ans, A. et ses camarades de stage tenaient un blog, dans lequel ils se moquaient allègrement de leurs chefs. Et le délire d’étudiants potaches a tourné court quand la direction est tombée dessus, comme le blog était en libre accès. "On pensait juste écrire pour nos potes… Mais après c’est devenu l’enfer pour nous", témoigne une copine de A., prise elle aussi la main dans le clavier.

Aujourd’hui, A. ne tient plus de blog et fuit Facebook et consorts. Pour son avenir de jeune professionnel, il vaut mieux enterrer cette mauvaise anecdote. Mais Google, qui archive les pages web, peut avoir la mémoire aussi longue qu’une carrière.

"Avec internet, on baigne dans la culture du tout gratuit et du tout permis", décrypte Stéphane Boudin, avocat au barreau de Seine-Saint-Denis spécialisé dans le droit du travail et les contentieux du web. "Or les sanctions peuvent arriver très vite".

Quels sont les risques professionnels de s’épancher sur un blog? En France, la liberté d’expression a valeur constitutionnelle et elle est consacrée dans le code du travail. Mais cette liberté à l’intérieur et hors de l’entreprise connaît des limites, auxquelles Internet n’échappe pas. La diffamation, le dénigrement et l’injure sont une première ligne à ne pas franchir.

Une blogeuse de Nissan Europe condamnée

Licenciée en octobre 2004 pour avoir refusé coup sur coup deux postes déclassés après un retour de congé de maternité, Stéphanie Gonier crée un blog en février 2006. "Maman chez Nissan Europe, parité bafouée" est un pamphlet électronique dans lequel la trentenaire en colère s’affiche en porte-étendard de salariées victimes de leur congé parental.

La blogueuse lâche des noms, et traite ses ex-employeurs d’ "association de malfaiteurs". Nissan Europe lui intente un procès en diffamation, que la jeune femme perd. Les noms et les propos en question sont retirés du blog, des dommages et intérêts sont payés. Pourtant, Stéphanie Gonier ne regrette rien :

"Je voulais montrer que l’on pouvait se défendre contre une grande holding. Si c’était à refaire, je le referais."

S’il est salarié, le blogueur doit respecter ses obligations de loyauté et de discrétion envers son employeur. Il ne doit pas écrire sur son blog pendant ses heures de travail, ni décrire de manière négative son entreprise ou dévoiler des secrets professionnels.

L’affaire Petite Anglaise: les bretelles qui fâchent

Sur son blog Petiteanglaise.com, Catherine Sanderson joue les Bridget Jones. Avec humour, elle y parle de sa vie d’expatriée à Paris, et plus rarement de son employeur, le cabinet britannique d’expertise comptable Dixon Wilson, en se gardant bien de le nommer. Un jour, elle dépeint l’un de ses patrons comme "un senior partner portant des bretelles et des fixe-chaussettes", environné par "un portrait de la reine dans un cadre, du chocolat Cadbury’s, du thé Tetley".

Pas de quoi nuire à l’image de la compagnie. Pourtant, quand l’entreprise découvre le blog en février 2006, c’est le scandale. Deux mois plus tard, la jeune femme est licenciée. "Propos inacceptables", "pur dénigrement à l’égard de vos supérieurs"… Dixon Wilson veut ériger le "cas Petite Anglaise" en exemple d’autorité de l’employeur sur ses salariés.

Mais le cabinet d’experts-comptables en sera pour ses frais. Catherine Sanderson porte l’affaire aux prud’hommes pour licenciement abusif. Et gagne, en mars dernier. Les avocats de son employeur n’ont pu prouver que le blog détériorait sérieusement l’image de Dixon Wilson. En revanche, la blogosphère et les médias du monde entier se sont chargés de le faire. Depuis, les employeurs confrontés à un blog sont plus prudents, et les blogueurs salariés aussi.

Des accords financiers face au flou juridique

Nombre d’employeurs préfèrent négocier en pièces sonnantes et trébuchantes le départ d’un salarié blogueur embarrassant. Comme pour Alice, congédiée par sa boîte de communication en mars 2006 après qu’un collègue l’a démasquée comme l’auteur et modèle photo d’un blog en petite tenue. Un accord financier évite aux deux parties un procès long et médiatique, dont l’issue s’annonçait incertaine.

Car les agissements du salarié en dehors de son temps de travail ne justifient pas de sanction disciplinaire, sauf s’ils causent un "trouble objectif caractérisé" à l’entreprise. Une notion qui erre encore dans un certain "flou juridique", selon l’avocat Stéphane Boudin.

Fonctionnaires blogueurs, taisez-vous!

Une exigence de "dignité" qui est particulièrement prégnante dans la fonction publique, où le devoir de réserve n’est pas un vain mot. "La fonction publique aime bien verrouiller ce qu’il se passe en son sein", commente Stéphane Boudin. De mémoire, l’avocat estime à "une quinzaine" le nombre de fonctionnaires réduits au silence pour s’être exprimés sur leurs métiers respectifs dans un blog. Parmi eux, un inspecteur du travail, des policiers, des médecins ou encore des enseignants.

A l’automne 2005, le ministère de l’Education nationale s’affole du contenu du "blog de Garfieldd". Derrière ce pseudonyme s’abrite Michel C. proviseur d’un lycée en Lozère. En plus de confier des réflexions personnelles sur son métier, le proviseur se sert de son blog comme une tribune pour revendiquer son homosexualité. On y voit des photos d’hommes en sous-vêtements, on y lit quelques mots crus.

Michel C. y apparaît lui-même, allongé nu sur une plage, sur le ventre, le visage et les fesses visibles. D’abord révoqué de la fonction publique dans un climat de prude panique et de rumeurs infondées de pédophilie, le proviseur verra finalement sa sanction commuer en une suspension de six mois en janvier 2006. "Quelque part, il a eu ce qu’il méritait", juge un infirmier blogueur, lui-même homosexuel assumé. "Cela ne lui serait jamais venu à l’esprit de poser à poil en couverture de Têtu. Et sur son blog il le fait!". Aujourd’hui, Michel C. exerce de nouveau dans un lycée d’Ile-de-France.

“Moins on est sur Google, mieux c’est”

"La liberté sur les blogs s’arrête au même moment que dans la vie: à la politesse, à la bienséance, à la hiérarchie professionnelle", martèle Ron, le blogueur infirmier. Qui tient farouchement à son anonymat: "Révéler son identité, c’est une mine à emmerdements". Depuis trois ans, Ron saupoudre la narration de sa vie quotidienne de vieilles anecdotes professionnelles, en trichant légèrement sur son domaine de soins pour brouiller les pistes.

Cela ne lui a pas épargné la rancune de sa chef, paniquée à l’idée d’avoir un employé hors de son contrôle. Sous pression, Ron a finalement démissionné cet été:

"J’aurais pu me lâcher sur ma chef dans mon blog. Mais je me suis retenu, car si mon nouvel employeur était tombé sur des âneries et des injures de ma part, il aurait peut-être hésité à m’embaucher."

Catherine Sanderson, alias Petite Anglaise, joue les Cassandre: selon elle désormais, à cause d’un blog polémique ou d’une page personnelle à l’humour douteux, "le risque est moins de se faire virer que de ne pas se faire embaucher".

Conclusion laconique de Ron l’infirmier: "Moins on est sur Google, mieux c’est". Un appel à la modération peut-être salutaire, à l’heure de l’engouement pour les réseaux sociaux comme Facebook ou Myspace, dont personne ne sait aujourd’hui à quelles fins les milliards de données personnelles de leurs joyeux membres pourront êtres employés dans quelques années.

Mis à jour 16/12/2007 21h00: le nom de Michel C. (pourtant public lors de l'affaire) a été masqué.

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Par m a i a | a pesé 8 kilos, dont 2 de vélo
15H41    16/12/2007

J'ai tenu un blog sur mon boulot (et quelques photos et compte-rendus de concerts), pendant presque un an.

Humour, acidité, déprime parfois, dérision et amertume, franches rigolades au menu.

Je viens de le fermer pour plusieurs raisons : le sentiment de ne pas pouvoir le diffuser autant que j'aurais voulu, de peur que les hautes autorités censeuses de l'éduc nat ne me réservent le même sort qu'à quelques collègues.
Pas de diffusion suffisante = peu de lecteurs, uniquement des happy few, ça finissait par être le club parallèle de mon bahut.

Pourtant j'aimais y écrire régulièrement et relativiser mes tribulations de cpe d'"banlieue médiatique", amuser les lecteurs, et faire un exorcisme commun avec les collègues lecteurs...

J'ai cédé à mes propres inquiétudes, c'est sans doute dommage... Mais j'ai TOUT gardé, pour mieux l'utiliser un jour j'espère... niark.

;-)

 
Par Fabienne Gallaire | Journaliste
20H24    16/12/2007

"Blogger, c'est forcément mettre sa vie, ses occupations en avant..."

Voilà une assertion qui me paraît éminemment contestable. Un blog, rappellons-le, n'est qu'un support, pas un contenu !
Il y a des blogs de voyages, de photos, de dessins, d'analyses politiques, de réflexions métaphysiques, et bien d'autres encore. Un blog / site / newsletter, que sais-je encore, qui traiterait exclusivement de critique de films, par exemple, ne mettrait pas particulièrement en avant la vie de son auteur, tandis que c'est la fonction première d'un blog de campagne.
C'est à mon sens faire injure à une vaste communauté de blogeurs que de réduire cette activité à une chronique de vie quotidienne au mieux et un exercice de nombrilisme égotiste au pire.

 
Par Kolteen
00H01    17/12/2007

J'ai moi-même un blog qui parle de mon boulot de pionne dans un collège de banlieue "hard"...

Dedans pas de noms, pas de critiques, je raconte simplement et laisse le lecteur se faire sa propre idée..

Je l'ai crée surtout pour raconter à mes amis, ce job un peu particulier et toutes mes aventures (et mésaventures), mais je me rends compte maintenant que ça peut aussi témoigner d'une réalité, et que les instants volés que je rapporte casse un peu l'image que les gens ont des banlieues, portée par les médias..

http://www.20six.fr/kolteen

 
00H10    17/12/2007

Bonsoir,

Avant de se lancer tête baissée dans la blogomania, parce que cette récente musique des sphères reste le dernier passage obligé pour se sentir à la page, il est bon de se demander en effet si ce qu'on s'apprête à publier urbi et orbi est lisible par n'importe qui, de sa bonne amie à son pire ennemi.

Mais "raconter sa vie professionnelle sur son blog"? En dehors de l'inénarrable, on peut à peu près tout raconter, et il serait dommage de laisser perdre tant de commérages!

Le problème en ce cas est de pure forme. La diffamation, le dénigrement et l’injure sont une première ligne à ne pas franchir. Et encore! Ne soyons pas si timides: la diffamation et l'injure sont du ressort de la justice, d'accord; mais dénigrer, est-ce bien sûr? On peut toujours reprocher à un type de noircir le tableau, le blâmer, le rappeler à l'ordre ou le sermonner, - et puis après?

Trembler pour sa place sur un siège éjectable, - mais c'est le lot commun des salariés, bloggueur ou non.
Pas besoin de tenir un blog pour se trouver dans cette fâcheuse posture, pas besoin de faire des révélations gênantes ni d'étaler sur la place publique des secrets de cabinet. Il suffit souvent de sortir à peine du rang et de secouer le carcan pour être passible de menaces. Aussi, les tremblements du bloggueur ordinaire ne me semblent pas très sérieux, - et certainement pas plus sérieux que celui qui ose l'ouvrir de vive voix quand tout le monde autour de lui murmure dans les couloirs, s'autocensure et fait le chien couchant dès que passe le chef de la meute.

Bref, le "jeu" du blog est sans doute risqué, mais il ne faut pas non plus se tromper de dada (le panoptisme précède "la blog génération" d'au moins deux siècles). À lire certains témoignages, on a l'impression bizarre que tenir un blog installe en position de ministre de la Défense par gros temps - comme s'il n'y avait pas d'alternative entre fermer sa gueule et démissionner...