
L'opposition politique des provinces orientales pourraient mettre en péril la présidence d'Evo Morales et l'unité de la Bolivie. La province de Santa Cruz, la plus grande et la plus riche du pays, et la province de Tarija ont chacune approuvé hier (jeudi) un projet de statut autonome qui pourrait être officialisé ce samedi à l'occasion de grands rassemblements populaires. Un acte qualifié d » « illégal » par Evo Morales.
Les deux autres provinces de la région de la demi-lune (Tarija, Beni et Pando) ainsi que celle de Cochabamba (soit au total, 5 des 9 provinces de Bolivie) menacent aussi de proclamer de facto leur autonomie. Le gouvernement a placé l'armée en état d'urgence mais refuse de proclamer l'état de siège, et ce sont des renforts de 400 policiers qui ont été envoyés à Santa Cruz.
Le vice-président de la République, Álvaro García Linera, a rappelé que l'autonomie des régions n'était pas légale et qu'il fallait attendre l'approbation de la nouvelle constitution politique qui, elle, autorise de tels statuts.
Une nouvelle constitution approuvée par la majorité présidentielle
Ces évènements interviennent alors que l'opposition libérale et conservatrice du pays rejette le projet constitutionnel d'Evo Morales. Une assemblée constituante devait approuver le nouveau texte constitutionnel par un vote aux deux tiers de ses élus. Or seule la majorité présidentielle, le MAS (Mouvement vers le socialisme), a approuvé la Carta Magna le 9 décembre à Oruro, en présence de 164 des 255 constituants, et sous la vigilance de centaines de mineurs coopérativistes convertis en dépositaires de l'ordre public.
Les partis de l'opposition, dont le parti Podemos, dénoncent le passage en force du Président.
Cécile Casen, chercheuse à l'Institut des hautes études sur l'Amérique latine, constate : « L'assemblée constituante n'a pas réussi à instaurer le dialogue. » Et
pour Alfredo Valladao, professeur à l'IEP de Paris :
« Il n'y a pas eu de débat sur les articles. Le MAS s'est satisfait d'une majorité simple et a empêché l'entrée de l'opposition dans l'Assemblée. »
Pablo Solon, conseiller d'Evo Morales en visite à Paris hier, assure qu'« il y aura une référendum d'approbation de la constitution d'ici trois à quatre mois. Ni l'opposition, ni la majorité n'ont atteint les deux tiers requis. »
Des violences racistes à l'encontre des indigènes
Un climat de tension et de violence règne depuis un mois dans le pays. Le gouvernement a exhorté ses opposants à rompre avec leurs attitudes provocatrices et à condamner les actes racistes à l'encontre des indigènes.
Dans la province de Santa Cruz, et notamment dans sa capitale Sucre, la droite multiplie les actes d'opposition : des grèves de la faim, des blocages de péages et des émeutes sont organisés (trois manifestants ont été tués), des listes de traîtres de l'identité « cruceña » à abattre circulent, la maison d'un sénateur a été brûlée (il avait autorisé l'Assemblée constituante à changer de lieu de siège). Cécile Casen analyse :
« L'opposition a recours à des procédés d'intimidation, notamment à travers l » Unión Juvenil Cruceñista, une organisation de jeunesse fasciste. »
Le projet constitutionnel d'Evo Morales est rejeté par l'opposition, qui y voit un simple prétexte pour permettre au Président de se représenter indéfiniment. Pablo Solon réplique :
« C'est faux. On vit une campagne de désinformation. Dans la nouvelle constitution, le président ne pourra être réélu qu'une seule fois. Aujourd'hui, c'est l'inverse. »
Le référendum qui interviendra dans les prochains mois sera d'ailleurs révocatoire : en cas de défaite, Evo Morales renoncera à son mandat. Pablo Solon défend le projet :
« C'est une constitution qui reconnaît enfin le droit des indigènes, qui dit que l'eau est un droit humain, qui interdit les OGM, qui dit que le gouvernement renonce à la violence et à la guerre pour résoudre les conflits…“L'opposition dit que l'on ne reconnaît pas la propriété privée mais c'est faux. On reconnaît la propriété privée, la propriété publique et une nouvelle propriété, sociale, qui permettra aux familles indigènes une gestion communautaire de leurs terres.”
Les autonomies départementales seront reconnues, mais au même titre que les autonomies indigènes revendiquées par les mouvements paysans. En outre, l'article 1er du projet déclare :
“La Bolivie est un Etat unitaire, plurinational, communautaire, social, de droit, libre, décentralisé, autonomiste, indépendant, souverain, démocratique et interculturel.”
» La « demi-lune » est gonflée à bloc. Morales pourrait tomber »
Evo Morales s'est fait élire sur un programme socialiste, de défense des droits des indigènes et de résistance au néolibéralisme. Il a notamment procédé à la nationalisation des secteurs du pétrole et du gaz. Pablo Solon dénonce :
« L'opposition défend des intérêts économiques à travers la violence et les menaces de séparatisme. Ils s'appuient sur des identités régionales et raciales. »
Alfredo Valladao résume :
« La Bolivie est extrêmement fragmentée. Il y a d'un côté la Bolivie des hauts plateaux, des pauvres et des indigènes et la Bolivie de la plaine, qui regroupent les provinces riches de la “demi-lune”, le gaz, le pétrole et le soja.“Le passage en force de Morales radicalise l'opposition. La ‘demi-lune’ est gonflée à bloc. On est dans un cadre très instable, Morales pourrait tomber. La proclamation d'autonomie est symbolique mais ça peut avoir des conséquences… en termes d'impôts par exemple [les provinces pourront conserver près de deux tiers de recettes d'impôts qu'elles accordent actuellement au gouvernement central, ndlr]. Et puis, est-ce que l'armée sera envoyée là bas ? ‘
Pour Cécile Casen, les hypothèses de chaos, de guerre civile ou d’anomie sont peu probables :
‘C'est vrai que les conflits sont de plus en plus ouverts, mais je ne crois pas qu'il y aura de sécession dans les faits. A Santa Cruz, les grands propriétaires terriens et les élites locales autonomistes sont très visibles, mais il y a aussi toute une population de migrants, les Collas, et qui ne sont pas alignés sur eux.Et l'opposition est obligée de tenir compte des revendications indigènes. Ils savent bien que s'ils prennent le pouvoir dans le pays, tout El Alto (quartier pauvre et indigène sur les hauteurs de La Paz) descendra dans la rue.’
Ce samedi, le gouvernement a prévu à La Paz une cérémonie solennelle au palais présidentiel, au cours de laquelle la présidente de l'assemblée constituante, l'indienne quechua Silvia Lazarte, remettra au président Morales le texte du projet de Constitution. Au même moment, les autonomistes seront en train d'officialiser leur défiance.




















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De Tita
oiseau | 13H43 | 15/12/2007 |
humm… L'opposition à Evo Morales me semble aussi acharnée que celle contre Hugo Chavez. Seraient-ils les mêmes ?
Ce qui me surprend ce sont les difficultés rencontrées par ces deux hommes en politiques intérieures. Que l'on voudrait s'en débarasser, ferait-on autrement ? Je n'accuse personne, mais je m'intéroge.
à Tita
De lancelot94
07H28 | 16/12/2007 |
je pense comme vous. l'histoire se repete ! si à cela on ajoute les lobbies de la finance… on est pas loin de conforter son impression.
à Tita
De Michel5
12H07 | 16/12/2007 |
Si, si, on peut accuser, les USA et les multinationales sont prets à tout pour empêcher Morales et Chavez de réussir leurs réformes sociales et pour écraser toute contestation à l'ultralibéralisme en Amérique Latine. Et là, tous les moyens sont bons. Y compris l'instauration de dictatures fascistes comme ils en ont l'habitude…
à Michel5
De organe_dhonneur
17H20 | 16/12/2007 |
Mais qu'est-ce que c'est que ces délires de lobby financier et US ?
Allez là-bas voir à quoi ressemble le pays au lieu de balancer des invraisemblables généralités.
Vous me rappelez une espagnole altermondialiste que j'ai rencontrée à Santa Cruz. « Le service militaire dure 4 ans et l'armée a beaucoup de pouvoir, mais c'est normal parce que le pays doit se prémunir d'une invasion contre les États-Unis ».
Et en attendant l'armée tire sur les paysans.
Le « lobby financier international », probablement.
à organe_dhonneur
De Michel5
19H04 | 16/12/2007 |
Ecouter, d'abord, en gros vous, vous me faites chier, c'est clair ? Chavez a failli être victime d'un coup d'Etat fomenté par les USA, et tout le monde sait que les USA ont mis au pouvoir et soutenu tous les dictateurs d'Amérique Latine, qu'ils employent tous les moyens financiers, médiatiques et militaires pour renverser Chavez et Morales car les US veulent une Amérique de libre marché à leurs bottes, comme ils veulent par ailleurs la même chose au Moyen Orient et et, et oui, et en Europe.
à Michel5
De JeanCardinal
22H24 | 16/12/2007 |
Doucement. Ce site est un site d'information et non une arène où pratiquer le pugilat. Le fait d'être en desaccord avec un avis ne doit pas se traduire par des grossièretés. Ce n'est en aucun cas un argument.
De J.C.M.
13H56 | 15/12/2007 |
Les financiers veulent faire disparaître la « solidarité “ . (En France aussi…)
Seul le ‘froid égoïsme a droit de cité.
Le racisme social veut triompher.
En Bolivie, et au Venezuela, la finance n'a pas abandonné ses ambitions colonialistes.
’ Que faire ? ‘, comme disait notre ami Lénine.
Cordialement.
J.C.M.
De organe_dhonneur
17H10 | 15/12/2007 |
L'article est une bonne synthèse. J'étais étonné, ayant passé le mois de septembre en Bolivie, de trouver aussi peu d'informations sur la situation dans ce pays alors que certaines villes sont depuis un moment en ébullition (à commencer par Sucre, la capitale).
Vous oubliez toutefois de mentionner que plus de 60% de la population bolivienne est dite « indigène », faisant du pays le seul d'Amérique Latine à atteindre cette majorité. Le clivage ne se fait pas entre indigènes pauvres et « blancs » riches, la situation est plus complexe que ça.
Notamment parce que ce que vous appelez la « droite » de l'ouest du pays a une tradition de libéralisme politique qui s'oppose à la concentration des pouvoirs et à l'émergence de figures populistes. Morales met par certains côtés les pas dans ceux de Chavez, et je ne suis pas sur qu'on puisse tellement s'en réjouir.
Après, la radicalisation et l'exagération sont clairement l'oeuvre des éléments les plus conservateurs des plaines de l'ouest. Mais ces forces centrifuges sont vieilles comme la Bolivie (183 gouvernements en 180 années de vie si ma mémoire est bonne). Et l'expression publique se fait de façon assez bon enfant (concerts, manifs, pétards).
Il me semble donc que, plutôt que de faire des remarques générales sans aucun intérêt (n'est-ce pas JCM), on peut juste dire : fascinant pays.
à organe_dhonneur
De JP_JP
11H48 | 17/12/2007 |
@ organe_dhorreur, ou le touriste distributeur de bons points.
Parce que tu as fait 1 mois de tourisme en Bolivie, tu t'octroies le droit de juger…
« une tradition de libéralisme politique qui s'oppose à la concentration des pouvoirs et à l'émergence de figures populistes » …
J'ai de la famille qui vit en Bolivie (depuis grand nombre de générations), et qui fonde, comme une majorité de boliviens, (Evo Morales n'est pas arrivé par hasard) beaucoup d'espoir sur cette nouvelle équipe. La Bolivie est un pays riche de matières premières avec une des populations les plus miséreuses de l'Amérique Latine.
Evo Morales n'est pas un populiste, mais simplement un homme honnête, désinteressé dont le seul but est de redonner les moyens de vie et de dignité à l'immense partie d'une population jusqu'à présent totalement oubliée.
Et puis tu as raison. Quand on fait du tourisme, la misère c'est sympa pour son porte monnaie. Alors à tous les Chavez, Morales, Ortega ou autre Correa : dehors les populistes !
à JP_JP
De organe_dhonneur
00H54 | 18/12/2007 |
« Distributeur de bons points » ? Où ça ?
J'ai réagi aux commentaires parlant de lobby financier ou des vautours américains. La situation là-bas n'a rien à voir avec ça, comme vous le savez et comme je le sais non grace à mon passage là-bas mais parce que, comme vous, je m'informe.
Donc je maintiens : il y a à l'intérieur de la majorité « indigène » des clivages anciens. Il y a très clairement des éléments radicaux et dangereux dans les anti-Morales. Ceux-ci surfent sur une vraie inquiétude, celle que Morales s'inspire trop de Chavez.
Les populistes semblent être des saints pour vous, qui apportent des solutions généreuses aux opprimés silencieux.
En Amérique Latine comme ailleurs, ce sont surtout des profiteurs comme les autres qui tirent avantage d'une économie de rente.
Morales n'était pas un populiste lors de son élection. « Son » projet de constitution est un grand progrès pour le pays.
Je lui souhaite de surmonter ces tensions sans en venir à la rhétorique indigeste de sauveur du peuple.
Et donc de ne pas céder à la tentation d'amalgamer les radicaux et les opposants « légitimes » pour faire son trou.
De Nicole Muchnik
Journaliste à Madrid | 11H22 | 16/12/2007 |
Merci pour cet article bien documenté et clair.
De OliverBierhoff
Paris | 09H09 | 17/12/2007 |
Bravo pour cet article, qui aurait mérité une relecture plus rigoureuse (quelques fautes de conjugaison indignes de Julia P. et de Rue89.
C'est clair et pondéré, sans doute « très sciences-poteux » avec la convocation d'experts, mais c'est l'inconvénient du lointain…
Merci, surtout, d'avoir déclenché quelques réactions marxiste-léninistes comme on n'en voit plus depuis l'édition Hatier 1989 de « Histoire, cours de Premières AB ». C'est forcément un moment de drôlerie de lire ceux qui citent Lénine comme d'autres Sacha Guitry ou Jean-Marie Bigard. Et puis, quel plaisir de constater que les Etats-Unis manipulent le monde comme dans les séries qu'ils produisent eux-mêmes.
Comme quoi, on peut parler de la Bolivie de manière assez pointue et divertir. Danke Schön Julia ; )