Autant le dire d’entrée de jeu, » La Graine et le mulet » , d’Abdellatif Kechiche, est un film enthousiasmant, plein de vie et d’humanité, porté avec force par de très bons acteurs non-professionnels.
En le présentant jeudi dernier dans une salle du quartier latin, le réalisateur au rire accroché aux lèvres, césarisé il y a deux ans pour » L’Esquive » , a raconté une triste fable impliquant, justement, une graine et un mulet.
Un paysan pauvre décide de retirer chaque jour une graine de la mangeoire de son âne, une bête fidèle et travailleuse. Le premier jour, il constate que l’âne travaille aussi dur qu’auparavant. Le deuxième également, et le troisième pareil…
Au bout de quelques semaines, la mangeoire est moitié moins remplie, mais l’âne travaille toujours aussi dur. Le paysan est satisfait. Mais un matin, il entre dans l’étable, et découvre son animal mort.
» Je vous raconte cela, mais ça n’a rien à voir avec le film » , rigole alors Kechiche.
Rien, vraiment ? Certes, dans » La Graine et le mulet » , le mulet désigne le poisson, et la graine évoque le couscous. Il y est question d’une famille française, d’origine tunisienne, qui aide le père et beau-père, immigré des chantiers de réparation navale de Sète, à monter un restaurant sur un vieux rafiot qu’il a acheté avec ses indemnités de licenciement.
Le début de l’histoire n’est pas sans lien avec la fable : Slimane Beiji, cet ouvrier sexagénaire arrivé en France dans les années 60, a travaillé des décennies sur ces chantiers navals. Et puis un jour, ses employeurs instaurent la flexibilité du travail. On lui demande de travailler le soir, etc. Jusqu’au point ou il refuse, et se fait licencier. » Tu est fatigué et tu nous fatigues » , lui dit son patron.
On pense à Pagnol, Renoir
» La Graine et le mulet » est un film social, qui ne verse jamais dans le cliché. Un film sur le travail, l’immigration, les rapports entre générations, les hypocrisies de la bourgeoisie (le tableau des notables de Sète est d’une cruauté daumieresque). Mais Kechiche va bien au delà de ces tableaux sociaux. Il plonge sa caméra, tantôt moqueuse, tantôt attendrie (on pense à Pagnol ou Renoir) au coeur de la complexité des rapports humains.
Et ce qu’il trouve, au coeur de cette complexité-là, toujours en tension, c’est l’incontournable compromis. Chaque personnage, à tour de rôle, sacrifie l’expression de ses émotions, ou bien celle de sa dignité, sur l’autel du bien commun. Trompée par son mari, la bru de Slimane ravale sa colère et accepte de se rendre à un déjeuner familial ; amère, la nouvelle compagne de Slimane, propriétaire du modeste Hôtel de l’Orient, se résigne à se rendre à l’inauguration du restaurant, etc. Jusqu’à une danse du ventre improvisée, sacrificielle, à laquelle se livre sa belle fille…
L’important, ce sont les femmes
Des femmes, essentiellement. Car en dehors de son personnage principal, les hommes existent peu dans ce film, et ils ne sont pas trop à l’honneur, présentés comme lâches ou simplement paresseux. Les femmes, elles, sont, chacune à leur manière, des héroïnes. Elles portent la famille et son patriarche à bout de bras.
Kechiche signe, avec la graine et le mulet, un tableau familial d’une justesse étonnante. Certaines scènes, gorgées de vie, s’éternisent (la belle fille de Slimane picorant le couscous dans l’assiette de ce dernier, ou cherchant à convaincre sa mère d’aller à la soirée inaugurale du restaurant) ; elles s’éternisent, mais l’on aimerait qu’elles durent plus longtemps encore… Car c’est dans cette durée que Kechiche sait faire apparaître la vérité, l’humanité de ces personnage, comme une photo qui se développe doucement dans un bain de révélateur.
Chaque comédien habite son rôle, étonnant de force. Aucun n’est pourtant professionnel. Slimane, bel homme taciturne et calme, est joué par Habib Boufares, un ami du père de Kechiche, ancien ouvrier du bâtiment, à Nice. » L’histoire de Slimane, c’est la mienne » , nous explique-t-il après la projection. Sa famille l’a poussé à accepter le travail que lui proposait Kechiche, et il ne le regrette pas. Son restaurant, c’est ce film, constate-t-il.
La grande révélation est Hafsia Herzi, une marseillaise de 20 ans, qui joue la jeune belle-fille de Slimane. Recrutée lors d’un casting, elle a pris 15 kilos pour les besoins du film ( » c’est simple, j’ai mangé tout et n’importe quoi » ), ce qui ne l’a pas enlaidie, bien au contraire. Pleine, belle, forte, drôle, elle crève littéralement l’écran : de l’énergie à l’état pur.
► » La Graine et le Mulet » . Prix spécial du jury à la Mostra de Venise. De Abdellatif Kechiche, avec Habib Boufares, Hafsia Herzi, Faridah Benkhetache … - France - 2h31 - voir la bande-annonce.










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« L’Esquive » était déjà un film remarquable de finesse, de sensibilité, de justesse. Impatiente de découvrir ce dernier opus.
J’espère que vous savez ce que vous faites Pascal car une critique comme celle là ça vous apprivoise son plus farouche. Et le renard vous rappelle qu‘« on est responsable de ceux qu’on a apprivoisé. »
J’attends avec impatience l’occasion de me régaler de ce couscous.
c’est clair que ça donne bien envie d’aller voir ce film qui d’ailleurs vient de recevoir le prix Louis delluc !!
Je ne peux que vous recommandez de le voir, et en première vision de faire abstraction de quelques longueurs; car après tout, à la lecture de ce qu’en dit P Riché cela participe sans doute de l’humanité de ce petit chef d’oeuvre.
Bravo et merci M Kechiche et à vos acteurs.
C’est vrai que son « esquive » était bien fichu. Si on retrouve des dialogues aussi justes dans ce nouveau film, cela devrait être distrayant. D’ailleurs, le prix Louis Delluc, ce n’est pas les César, et c’est plutôt un gage de qualité a priori.
Profitons que Kechiche ne semble pas trop goûter aux sirènes des gros producteurs pour aller voir son oeuvre.
N’en déplaise à une majorité, je me suis ennuyé pendant l’esquive et j’ai trouvé que cela sonnait faux. A la lecture des critiques du nouveau Kechiche, j’ai peur de retrouver ces longueurs.
Tous les dialogues sonnent d’une justesse stupéfiante : On croirait, parfois que la caméra est postée dans un coin de la pièce pour un documentaire…Quelle force chez ces femmes ! quelle résignation chez Slimane ! Oui : courez voir ce film d’une humanité salutaire.
idem , l’esquive m’a beaucoup moins impressionné que » viva ladgerie » d’un autre realisateur , mais il semblerait que ce couscous soit un tres bon film !
Excellente performance d’acteurs non professionnels. Le père incarne parfaitement bien la contradiction entre le fatalisme des magrébains (aucun sentiment de révolte lors des démarches administratives) et une volonté inébranlable d’aller jusqu’au bout de sa démarche. En revanche le film traîne en longueur et des scènes comme la belle fille trompée qui fait sa crise, sont insupportables. Des scènes sont tournées caméra à l’épaule avec des cadrages très serrés, c’est tendance, ça veut donner l’impression que c’est tonton Jule qui filme avec son camescope, moi je suis peut être un vieux con mais je n’aime pas du tout.