Sur le terrain

Vu de Péronne: « Le tribunal d'Amiens, c'est industriel »

La justice est aujourd’hui en grève contre la réforme de la carte judiciaire. Reportage dans un TGI menacé, en Picardie.

Au tribunal de Péronne (Audrey Cerdan/Rue89).

"C’est quand même une grande ville Péronne…" Arrivé au tribunal depuis son village de Montigny pour y être jugé, Michel* ne comprend pas pourquoi le TGI (tribunal de grande instance) va fermer ses portes. Avec ses 13000 habitants, Péronne fait un peu contrepoids à Amiens, à une soixantaine de kilomètre. L’actuel TGI de la ville fusionnera avec celui d’Amiens d’ici à 2010. Pour Michel, la Chancellerie vient de donner un "coup de poignard" aux habitants du coin  :

"On nous oublie. Ça ne me fait pas plaisir de venir au tribunal. Je suis déjà allé à celui d’Amiens, c’est industriel. Ici au moins, c’est convivial."

Convivial, un tribunal  ? A Péronne comme ailleurs, il est solennel, boisé et le plafond de la salle d’audience est tout en hauteur. De l’extérieur, il ne trône pas, ne se fait pas imposant, n’effraye pas. Les 78000 habitants qui dépendent de ce ressort judiciaire ne sont évidemment pas tous destinés à en pousser la porte un jour, mais la vie d’un petit tribunal, ce ne sont pas des dossiers poussiéreux qui s’accumulent. C’est, de l’avis de tous, l’expérience de ce qu’est la justice de proximité.

Erika Broche, jeune juge d’application des peines, s’estime "très satisfaite" même si à Péronne, elle n’exerce sa profession "qu’à 50%". Dans ce petit tribunal, elle est également magistrat à la chambre commerciale -dont une partie a déjà été déplacée à Amiens en 2005-, au tribunal correctionnel, aux permanences d’instruction… Du "plus" qui permet à la diplômée sortie de l’ENM en 2005 de se "former davantage" et de combler les manques. Le TGI de Péronne ne compte en effet que cinq magistrats du siège, un procureur et un substitut. Pendant un an, il n’y a pas eu de juge d’instance. Une absence "très dure" mais tous ont travaillé.

La justice n’est-elle pas moins efficace si les magistrats cumulent  ? "Au contraire. J’ai une vision d’ensemble", sourit Erika Broche. Juge d’instance, elle a ainsi découvert la réalité du surendettement  :

"Je perçois mieux ce qui fait flancher les gens. C’est important. Le risque de récidive dépent aussi de la façon dont on prend en compte la vie des gens. C’est notre travail."

Un travail dans lequel elle dit privilégier le contact. Moins compliqué quand on gère 400 condamnés plutôt que 1500, comme c’est le cas dans certains grands tribunaux  :

"Ici, je ne gère pas des stocks. Je peux reprendre un dossier. Dans un petit ressort, on connait les gens."

Au tribunal de Péronne (Audrey Cerdan/Rue89).

"On oublie trop souvent les ressorts ruraux"

A Péronne, les justiciables viennent parfois d’endroits très isolés, mal desservis. Autour de la ville, deux gares. Entre les villages, quelques liaisons sont assurées par des cars. Les moins éloignés viennent à vélo, à pied ou à moto. Maître Decramer, bâtonnier, regrette le cloisonnement accru des régions rurales  :

"On oublie trop souvent les ressorts ruraux. Essayez de prendre un rendez-vous avec un ophtalmo ou un dentiste. Des mois de liste d’attente."

Autant d’attente lorsque le tribunal demande des expertises psychiatriques… "Mais le tribunal est efficace", se défent Marc Decramer. Installé à Péronne depuis 1994, l’avocat avance un taux de réponse pénale de 99%  :

"On s’énerve même parfois parce qu’on poursuit des petits délits qui ne sont pas jugés ailleurs. Un mec qui vole un disque en correctionnelle. Certes, le jeune sera jugé, mais les juges ne sont pas fous. L’expérience, impressionnante, les fait réflechir."

Le Spip, "un drôle de truc à nom d’écureuil"

Là-haut, dans l’ancien grenier du tribunal, trois travailleurs sociaux forment le Spip. "Un drôle de truc à nom d’écureuil", soupire Daniel Petit. Il ne s’agit pas que d’un bon mot. Daniel Petit travaille dans ces services pénitentiaires d’insertion et de probation (Spip, donc) depuis des années. Dépendant de l’administration pénitentiaire, ces services reçoivent peu de moyens. Leurs petits bureaux en témoignent  :

"Après la réforme de 1999 qui a installé les Spip, tous ont eu des locaux hors tribunaux. Sauf à Péronne  ! Nous sommes parmi les derniers à être logés dans un tribunal alors qu’on relève de l’administration pénitentiaire pas du judiciaire."

La mission qui lui est confiée est de prévenir la récidive. Entre un travail de terrain et la rédaction de rapport, Daniel Petit s’accroche et dit y croire, même s’il déplore de faire davantage de contrôle que d’insertion. Chaque condamné suivi l’est pour une période variant de dix-huit mois à trois ans. Avec 160 dossiers par travailleur social à Péronne, ils croulent sous le travail mais apprécient la proximité avec les juges et les condamnés. Avant d’arriver ici, Daniel Petit travaillait à Amiens  :

"On ne fonctionnait que par fax. Plus un tribunal est grand, moins on parle aux juges. Ici, on peut discuter."

La suppression du tribunal l’inquiète. Personne ne sait ce que va devenir ce Spip, ni dans quel local il sera affecté. Lui aussi revient sur les distances  :

"Il n’y a pas de trains. Entre certaines villes, il y a un car le matin, un car le soir. Quand on demande aux gars de venir parler vingt minutes… ça va leur prendre la journée… Ils risquent de ne plus venir. Or, il nous faut leur parler."

Devant le tribunal, une blonde quadragénaire et son compagnon à casquette de marin accompagnent un parent condamné. La femme se ronge les ongles en pestant  :

"Ici, il y a un peu de chaleur humaine. Arriver dans un tribunal, c’est être perdu mais alors dans un immense tribunal… c’est l’anonymat. Là-bas, c’est l’usine."

L’homme ne dit rien puis finit par grogner contre les types "là-haut", à Paris. Il s’emporte et reconnait amer  : "On les a élus. Maintenant, ils nous emmerdent…" Avant de rentrer au tribunal, l’homme rappelle que le tribunal a abrité les premiers pas de Rachida Dati. En 1999, la Garde des Sceaux y a effectué un stage. A sa nomination au gouvernement  : "On était fiers.” Aujourd’hui, ils se demandent si la Garde des sceaux n’a gardé qu’un bon souvenir de Péronne.

* Le prénom a été modifié.

La salle d'audience du tribunal de Péronne (Audrey Cerdan/Rue89).


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
kamelya
13H14 29/11/2007

APRES LA POLICE DE PROXIMITE…C’EST AU TOUR DE LA JUSTICE DE PROXIMITE…. PUIS DE LA SANTE DE PROXIMITE…Tout est mis en oeuvre pour travailler sur l’isolement et la fracture….Ou va-t-on? On nous dit économie et efficacité. Force est de constater que lorsque l’on a fait de l’économie sur l’humain ça n’a jamais payé!!!

 
capucine
13H16 29/11/2007

Cela me donne l’impression que l’être humain a de moins en moins d’importance.

 
Bebert Cassandre
14H19 29/11/2007

La réforme de la carte judiciaire est un vieux serpent de mer. Elle était la réforme impossible. Monsieur Sarkozy aime la difficulté. Là où les autres avaient refusé de sauter l’obstacle il s’était fait un point d’honneur à réussir ce qui semblait impossible. Et il y réussira… Hélas… De grandes cités judiciaires pour une justice d’abatage. Une justice industrialisée… Rentabilisée… Un business comme un autre. Beaucoup y renonceront n’ayant plus, ni les moyens, ni le temps, ni l’espoir d’en attendre quelque chose. Ils resteront à la porte comme dans cette nouvelle de Kafka: « Devant la loi » dans le recueil de nouvelles « La muraille de Chine ».
« Devant la loi, il y a un gardien. Arrive un homme de la campagne que demande à entrer dans la loi. mais le gardien lui dit qu’il ne peut entrer maintenant. L’homme réfléchit et demande s’il aura plus tard la permission d’y entrer. « C’est possible, lui répond le gardien, mais pas maintenant. »
Des années plus tard…
« Mais que veux tu savoir? demande le gardien, tu es insatiable! »
Tout le monde aspire à la loi, dit l’homme, comment se fait-il que, durant ces nombreuses années, personne à part moi n’ait demandé à y entrer? » Le gardien comprend que l’homme est près de sa fin, et, afin de toucher son ouïe déclinante, il rugit: » Personne d’autre ne pouvait avoir accès ici, car c’est à toi seul qu’était destinée cette entrée. Je m’en vais maintenant, et la referme. »

 
ClaireChar
14H55 29/11/2007

Sans débattre sur le fond de la carte judiciaire sur lequel je n’ai aucun avis car je n’y connais vraiment rien, j’ai juste un commentaire sur l’article.
cela donne juste une impression de desuet, de « c’était mieux le temps du petit commerce »
Je juge pas du tout le fond encore une fois mais c’est juste que l’argument du « un immense tribunal c’est l’anonymat » je trouve pas ça bien convaincant
On dirait vraiment les gens qui critiquent les grandes surfaces et regrettent les petites épiceries de quartier…
Encore une fois je ne me porte pas sur le fond de la réforme mais juste sur l’illustration que donne cet article sur le problème qui je l’imagine est plus sérieux que savoir si on travaille dans un petit ou grand bureau et c’est à taille humaine ou pas.

 
Thorgal46 | Informaticien dans le Lot
15H16 29/11/2007

Une fois de plus, je ne comprends pas tout…
Pouvez vous me dire quelles sont les raisons officielles justifiant toutes ces fermetures de tribunaux annoncées ?
Il semble que la même chose soit prévue pour les tribunaux des Prudhommes qui gèrent les conflits dans le monde du travail.
J’ai vu le reportage d’Envoyé Spécial sur France2 concernant la Russie de Poutine.
C’est HORRIBLE !!
Quel rapport me direz vous avec les tribunaux qu’on ferme ? En Russie, pas de Justice, les médias sont hautement contrôlés, la corruption et la délation sont des vertus nationales !
J’ai vomis en repensant aux images (rarement) montrées de J. Chirac remettant la Légion d’Honneur à Poutine, un homme qui pratique l’assassinat de journalistes et l’internement en hopital psychiatrique de ses opposants !!!
Rien que pour ça, quand j’ai lu l’autre jour qu’il fallait laisser J. Chirac tranquille parce qu’il était vieux et fatigué, j’étais outré !
Ne trouvez vous rien d’étrange à ce que les deux pays qui produisent le plus de milliardaires en ce moment soient la Russie et la Chine ??? Plus on opprime les pauvres et plus les riches prolifèrent… Et là, retour à la case France !!

 
karghyl | informaticien, Paris
16H49 29/11/2007

La raison officielle ? Paraît-il diminuer les coûts, mais je ne vois pas trop comment…

A mon avis la vraie raison est de forcer à une justice d’abattage, condamner les gens à tour de bras (en parallèle de la dépénalisation du droit des affaires)? Quand on sait que les prisons sont déjà surpeuplées, c’est alimenter une poudrière.

Peut être qu’au final, c’est ça le but, faire tout péter partout, dans les prisons, dans les cités,… Sarko est pour la révolution en fait ! Ca lui permettrait d’avoir les pleins pouvoirs…

Et sinon, il n’y a pas que Poutine qui a reçu la légion d’honneur. Quand on voit que le chef de la censure chinoise y a eu droit aussi, je me demande s’il y a encore un quelconque honneur à recevoir ce hochet…

http://www.rsf.org/article.php3?id_article=21904
http://www.ambafrance-cn.org/spip.php?article2709&lang=fr

 
Madiran | (Business Analyst)
15H31 29/11/2007

Réformer la carte judiciaire….Soit !
Lorsqu’il s’agit de vous, messieurs du barreau la réforme vous devient intolérable et vous levez les bras au ciel ! Pourquoi donc ?

Messieurs les avocats, juges et huissiers…
Laissez donc le ministère faire son ouvrage, comme vous encouragiez d’autres ministères à faire leur propres réformes !!
Laissez donc Rachida faire son ouvrage !