Le ghetto crie, mais personne ne lui répond

Il n’est pas très élégant de se citer soi-même, tant pis, c’est pourtant ce que je vais faire, et longuement, tant me sont insupportables ces commentaires désolés que l’on entend et lit depuis ce matin, ces étonnements éplorés, surtout, et ces condamnations tellement vertueuses. Comment ne pas condamner la violence  ? Je ne supporte pas la moindre violence, depuis longtemps déjà, mais qu’a-t-on dit quand on a condamné la violence  ? Rien  ! Qu’a-t-on fait  ? Rien  !

On a regroupé les pauvres loin du centre-ville, pas par hasard ou distraction

Et l’on va continuer à faire semblant de s’étonner  : comment une chose pareille est-elle possible  ? Et l’on va produire des analyses sur le mode  : certes il faut réprimer ces actes inqualifiables mais il ne faut pas négliger la prévention, n’est-ce pas  ? Et il faut mettre en oeuvre, enfin, une politique de la ville, etc.

Ceci, donc, pour commencer (toutes citations de ”L’Ecole des riches, l’école des pauvres”, Syros, 2001)  :

 » N’a-t-on pas rassemblé, voici près d’un demi-siècle, les pauvres en un même lieu, cités, quartiers, blocs d’immeubles, logements insalubres, écoles, collèges, lycées  ? Et l’on voudrait qu’en ces lieux règne l’harmonie  ?   »

C’est bien ce que l’on a fait et l’on nous dit maintenant qu’il fallait bien, qu’ils étaient même heureux, ceux-là, à l’époque  ! Je le sais bien. Quand on venait d’un taudis, d’un bidonville, la cité était, pour ainsi dire, un luxe… à première vue. On ne tarda pas à déchanter. Il n’en reste pas moins que l’on ”regroupa” les pauvres loin du centre-ville, non par hasard ou distraction.

De sorte que les enfants de la cité se retrouvèrent entre eux dans la même école, dans le même collège et, parfois, pour certains, dans les mêmes lycées…professionnels (je sais, sauf exception). Et là  :

 » Ils se retrouvent dans un univers d’autant plus étrange qu’il est plus cossu, plus esthétiquement élaboré, plus minutieusement lustré, plus rigoureusement ordonnancé. Ils se retrouvent, de fait, dans un monde riche qui fait d’eux des pauvres.

 » Les voici alors face à l’alternative des deux modes inéluctables d’appropriation du monde  : s’y couler ou le réduire. S’ y intégrer et pour cela se changer soi-même pour ressembler à ce monde, pour ne plus être étranger dans ce monde. Ou le réduire, le transformer, le dégrader, le rendre pauvre. »

 » Ce qu’on veut, c’est que les élèves ne soient pas dans la rue »

Pour effacer l’alternative furent crées les ZEP (Zones d’éducation prioritaire) et l’on s’y engagea , bien des enseignants s’y engagèrent enthousiastes, mais bientôt déchantèrent. Voici le propos d’un enseignant figurant dans le rapport  » Le Collège de l’an 2000 » remis, à la fin des année 90, à Ségolène Royal, alors ministre en compagnie de Claude Allègre  :

 » On nous dit, on s’en fout complètement des programmes, vous faites ce que vous voulez, ce qu’on veut c’est la paix, c’est que les élèves ne soient pas dans la rue, et maintenant, débrouillez-vous. »

Je confirme. Au fil des ans il apparut de plus en plus clairement que les ZEP, dont l’objectif affirmé par Alain Savary (ministre de l’Education en 1982) était la lutte contre l’inégalité sociale, étaient devenues un instrument de pacification sociale.

Et nous allons à nouveau entendre, nous entendons déjà la ritournelle sur la minorité de meneurs, de délinquants, comme toujours, depuis le temps que l’on met des meneurs en prison génération après génération… Alors que  :

 » Echec scolaire, échec social se nourrissant l’un de l’autre et, preuve à l’appui de l’échec, cette multitude de jeunes éprouvant plus que jamais le sentiment confus de condamnation a priori par le simple fait hasardeux de la naissance.

 » Car nés dans le béton délabré, de l’autre côté du périphérique, ce mur construit par leurs parents ou grands-parents et qui les sépare, les exclut aujourd’hui de l’abondance rutilante, ils ne se posent pas la question du pourquoi  : pourquoi moi, ici, ainsi  ?

 » Quel dieu, quelle justice, m’a fait naître ici et me condamne à y vivre ainsi, avec d’autres tels que moi, condamnés avant même d’être nés, quel dieu  ? Quelle justice  ?

Los negros trabajando junto al vapor.
Los arabes, vendiendo,
los franceses, paseando y descansando,
y el sol ardiendo.

En el puerto se acuesta
el mar. El aire tuesta las palmeras…
Yo grito  : Guadalupe  ! ,
pero nadie contesta. […]’

Nicolas Guillén,  » Guadalupe » , W.I.

(‘Les Noirs travaillant près du vapeur. Les Arabes, vendant, les Français, se promenant et se reposant, et le soleil brûlant.

Dans le port s’étale la mer. La douceur du vent berce les palmiers… Moi je crie  : Guadalupe  ! Mais personne ne répond.’)

 » Personne ne répond, en effet, au pourquoi de cette injustice primordiale, mais eux, les enfants du ghetto, ne se posent pas, pour la plupart, la question. Ils la vivent et, la vivant, y répondent en actes irraisonnés et déplorables. »

La dilution des ghettos, impératif de toute politique de la ville

Pourtant, on sait bien quelle devrait être l’impératif de toute honnête politique de la ville  :

 » La dilution des ghettos, progressive sans doute, mais suffisamment déterminée pour que le sens en soit perçu. Il semble bien cependant que prévaut encore le maintien du statu quo qui permet aux riches, rassemblés eux aussi sur leurs territoires, d’acheter leur insouciance et leur confort, puisque la loi le permet, puisqu’elle leur permet d’acheter le droit de n’avoir point sur leurs terres, sous leurs yeux, le spectacle désolant de la pauvreté (loi SRU du 21 novembre 2000).

 » Mais alors, de la même façon que nul n’est en mesure d’empêcher les morts de faim venus du Sud de franchir le détroit de Gibraltar au risque d’y sombrer, nul n’est en mesure de maîtriser les conséquences de la culture du ghetto qui tend à légitimer la violence et, en dernière instance, à générer l’insurrection incontrôlée et le pillage des terres gorgées de richesses. »

Insurrection  ! Ceci fut écrit voici bientôt dix ans. Et d’autres analyses, plus pertinentes les unes que les autres, furent produites par des observateurs et des chercheurs, n’ont pas cessé d’être produites, de sorte qu’il n’est plus possible aujourd’hui de jouer les interloqués ou les demeurés, de ressasser la répression et la prévention, la police de proximité ou d’approximation, les meneurs et les délinquants, il n’est plus temps car le temps presse, car il s’agit de la vie des gens.


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Ehim
23H14 28/11/2007
 
cletha
00H59 29/11/2007

Jamais

 
Hadès
06H07 29/11/2007

Jamais non plus

 
Nestor Romero | Ancien enseignant
17H54 28/11/2007

Cher CA de 12h24, vous tombez bien mal car figurez-vous que je suis l’un de ces fils de réfugiés qui, comme me racontait ma mère, ont passé les Pyrénées pataugeant dans la neige, en février 1939 après trois ans de guerre contre qui vous savez et se sont, en effet, retrouvés dans des camps (Vernet-les-bains pour mon père). Alors voyez-vous, cher CA, je n’ai eu à jouer aucun jeu de je ne sais quelle assimilation car la question ne se posait même pas. Si vous ne voyez pas la différence entre la situation actuelle et celle qui prévalait au lendemain de la guerre, je vous conseille, à mon tour, de lire les historiens qui travaillent sérieusement sur le sujet, Gérard Noiriel par exemple. Car, en effet les choses ne sont pas simples. Bien cordialement. N. 

 
paulcool
09H05 29/11/2007

J’ai moi même eu dans ma jeunesse voila une quarantaine d’années de tels enfants d’immigrés comme compagnons de jeu, et certains sont aujourd’hui à un niveau de réussite que je pourrais envier.. Ils ont juste ecoutés leur parents qui leur ont dit ‘on prend un autre bateau, faisons tout pour ne pas gacher le voyage..’ et ils sont arrives à bon port.. C’est tout de même mieux que de tenter de couler le navire, Et ce voyages, avec les moyens plus genereux, certains semblent vouloir en faire une croisiere et mener le bateau comme bon leur semble , Felicitations pour avoir pensé à emettre ce constat… attristant.

 
daniele
14H56 28/11/2007

encore un qui n’est pas sorti de son ghetto cérébral

 
machinchose
16H42 28/11/2007

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/societe/20071128.OBS7263/une_v…

comment voulez vous que les gens aient confiance ?

 
Nestor Romero | Ancien enseignant
18H14 28/11/2007

Cher CA de 15h44, merci de vos bons conseils mais j’avais anticipé. Vous trouverez, page 46 de mon livre, un bref historique du mot ghetto, sans compter qu’une promenade sur la place du Ghetto de Venise est, en effet, fort instructive, je vous la conseille si vous ne l’avez déjà faite. Quant au reste permettez-moi de vous renvoyer à ma réponse ci-dessus. Bien cordialement. N.

 
brogilo | in angulo
11H21 30/11/2007

Cher Thomas,

J’aimerais savoir si tu n’en as pas marre d’avoir la même merde de chien collée à ta godasse depuis en gros l’affaire du forum Badinguet/Foutriquet?

Il faut croire que la pertinence de tes posts en gêne plus d’un. Au début, je n’ai pas ramené ma fraise car cette soudaine locacité de la « Grande Muette » m’intriguait. Mais là, franchement, ça devient glauque. Voire pathologique.

En tout cas, ton post ci-dessus montre à quel point tu n’as pas réintégré psychologiquement la chambrée de ces messieurs et c’est tout ce qui compte.
Le rapprochement que tu fais avec les « choses vues » de V.H. est vraiment bien.

Brogilo,
un P3 qui dit bien des choses au major et ses poisson-pilotes.

 
Ponponbesogne
22H16 28/11/2007

Après tant de commentaires, que dire?
Tout le monde a en parti raison: incriminer la société à tout va n’est pas juste ; incriminer toutes les personnes vivant dans les banlieues « difficiles » ne l’est pas non plus.
Oui mais:
- les personnes qui insultent le président de la République ou le gouvernement ou dégradent tout ce qui représente l’autorité de l’Etat sans cesse ont le devoir de changer d’attitude.
- les policiers peureux de notre pays qui stigmatisent les populations de ces quartiers ont le devoir de réagir vite pour changer.
- les cités doivent pouvoir être rénovés sans être cassées et dégradées.
- quand à l’éducation nationale, on ne peut accepter que les profs se fassent frapper, insulter dans ces quartiers. Là est le lieu où aucune excuse n’est possible. Je précise pour assurer la crédibilité de ce que je dis que j’ai été collégien et lyçéen en « ZEP ».

M. Romero, ouvrez-vous un peu au lieu de regarder les problèmes d’un point de vue unique et subjectif.
Tout le monde doit faire des efforts et tout ira beaucoup mieux; et arrêter de se voiler la face, ça peut servir.

 
paulcool
09H28 29/11/2007

Oui, les gens pètent les plombs, et certains autour de moi, je l’avoue, je ne les reconnait plus, mais la faute a qui, a quoi ? l’évolution de la société ? (ou la régression?) .. Tout le monde en arrive je crois a un ras le bol, il y a comme un retournement de la croissance (de la pensée humaine).. certains brulent, d’autres crient et insultent sur tous les posts depuis quelque jours…IL faudrait calmer cela, et plutôt que de s’emmerd.. a chercher a vendre airbus ou des centrales nucléaires, faire entendre a chacun que c’est l’égalité dans la mer.. pour 95% des gens, il n’y a pas que des malheureux en banlieues , comme en quartiers pavillonnaires ou en ville, si l’on accepte de voir les choses comme elles le sont, il y a effectivement des disparités, mais pas de celles a créer une guerre civile… Mais pour parler de cela, il faudrait peut être de cesser de nous coller sous le nez les salaires des dirigeant, les arnaques de certains… Car le gamin de banlieue, quand il me croise allant a mon boulot, Il se peut qu’il fasse l’amalgame entre moi et nos dirigeant.. personne ne lui a jamais dit que j’étais dans la même mouise que lui, avec même parfois des passages par la case ‘chomage’…. Quand on parle de pouvoir d’achat des Français qui augmente, il croit que c’est le mien…. et ainsi de suite..

 
skalpa | actif et militant ?
12H39 29/11/2007

La réponse actuelle est répression, répression, répression…

A quand des états généraux de la banlieue? des banlieues?
Où tout le monde serait au même niveau: habitants, élus, acteurs économiques, sociaux, institutionnels, culturels, éducatifs,…?

Mais bon, ce n’est probablement pas la voie choisie….

Dommage….
Mais ce n’est pas pour autant qu’il ne faudra rien faire…
des initiatives existent mais pour l’instant pas de réel lien,
peut-être à nous de le faire?

http://kprodukt.blogspot.com

 
2 plus 2 font 5
16H51 29/11/2007

M. Romero, vous signez là un condensé de votre analyse, qui est sans doute pertinente et documentée.
Pourtant, après tant d’analyses faites, tant d’avertissements proférés, il semble que rien ne change.
J’ajouterai même qu’après cette dernière campagne électorale, au cours de laquelle on a pu constater de nombreuses inscription sur les listes électorales, et après ce résultat, les choses ne peuvent qu’avoir empiré.
N’est-il pas temps, pour les politiques comme pour tous les autres, de considérer qu’il s’agit là d’une équation humaine, et qu’il ne peut y avoir de réponse globale ?
Or, si la plupart des réprésentants des institutions (Police, Justice, Media) n’inspire que méfiance, voire profonde antipathie, j’observe que les maires de ces cités bénéficient encore souvent d’une image positive.
Et c’est peut-être là la clé du problème.
Au lieu de vouloir établir des mesures globales, pour des quartiers dont les besoins sont forcément particuliers, n’est-il pas préférable de confier plus de pouvoir aux maires, qui sont mieux informés et vivent au quotidien les liens entre la population et l’Ecole, les structures sociales, la Police, etc.

Notre pays peut s’ennorgueillir d’une Constitution fortement humaniste. Encore faut-il qu’elle soit respectée.
Il me semble alors qu’il faille permettre aux maires, par une loi ad hoc, de faire respecter cette Constitution, mais aux frais de l’Etat, car corriger un manquement à cette constitution ne pourrait être financé par une simple commune. Ainsi aurait-on, par exemple, une chance de voir progresser l’état du logement, des moyens de formation, des moyens de transport, de la sécurité, etc.
Il me semble également que le choix des missions quotidiennes de la police (nationale ou non) devrait faire l’objet de consultations dans les quartiers, orchestrées par les élus locaux, et toujours dans le respect de la Constitution. La Police apparaîtra ainsi de manière plus évidente comme un outil au service de la population.

Ce qu’on ne sait pas faire au niveau national, on aura plus de chance de le réaliser au plan local.
Des idées naîtront, et l’espoir avec.