Coup de coeur 21/11/2007 à 09h57

L'écrivain chinois Mo Yan, les examens et la « Joie éternelle »

Bertrand Mialaret | Mychinesebooks.com

Mo Yan est sans doute l'un des plus importants écrivains chinois actuels, à coup sûr « nobélisable » . La publication de « La joie » nous permet d'entrer plus avant dans l'univers de l'auteur, bien proche de son héros, surnommé Yonglé, « Joie Eternelle » .

Fils de paysans pauvres du Shandong comme l'auteur, Yonglé rêve d'entrer à l'université .

 » Réfléchis un peu, quels sont les avantages d'être paysan ? …Pour peu que l'on construise une route, une salle de sport dans la province, une gare dans le district, que l'on fonde un établissement scolaire dans le canton, le paysan doit toujours payer…aussi sûrement que la laine pousse sur le dos des moutons ! Sa seule chance c'est de réussir l'examen, dont ses parents et ses proches profitent aussi » .

Ses échecs successifs l'isolent dans son village, son école, sa famille ; il surprend sa mère à mendier pour lui payer une chance supplémentaire, il décide alors de choisir une fin tragique et la joie éternelle... Nous sommes bien loin du thème classique des examens dans la littérature chinoise, le roman est plein de sève paysanne, de références prosaïques, de senteurs, d'animaux, de végétaux…

Nous sommes loin, aussi, des grandes sagas historiques de MoYan, pleines d'action, de bruit et de fureur ; ce roman est une confidence, une aventure individuelle mais traversé par les grands thèmes de la vie rurale : la violence des impôts, du planning familial et des stérilisations forcées, des nervis du chef du Comité du village… La corruption et l'insuffisance de l'alimentation électrique sont des thèmes moins importants que la géomancie et la position de la tombe de son père ; une orientation mal pensée explique peut être ses échecs.

Mo Yan a été traduit en France dès 1990 avec « Le clan du sorgho » (Actes Sud), un roman qui donna naissance au film de Zhang Yimou « Le sorgho rouge » qui connut un grand succès et obtint un Ours d'Or au festival de Berlin . Douze ouvrages ont suivi du fait des efforts d'éditeurs comme Le Seuil et Philippe Picquier ; le lecteur français est privilégié par rapport au monde anglophone !

Guan Moye a pris le nom de plume de Mo Yan (ce qui signifie « ne pas dire »), il est né en 1955 à Gaomi, dans une région du Shandong qui est une référence centrale dans son œuvre ; il y a vécu jusqu'à vingt ans. Il a souffert de la faim pendant la période du « Grand bond en avant » (1959-1961), est renvoyé de l'école pendant la Révolution Culturelle. Il parvient à s'engager dans l'armée, son examen à lui, comme pour un autre grand écrivain chinois Ha Jin, qui vit aux Etats Unis. L'armée lui permet d'aller à l'Université puis de commencer à écrire en 1981.

Torrent rabelaisien, grande puissance d'évocation et de création d'atmosphère, tels sont les qualités des grands romans de Mo Yan qui ne dédaignent pas le sordide ou la vulgarité. Parfois la composition est si complexe ( » Beaux seins ,belles fesses » ) que le traducteur américain, Howard Goldblatt pratiqua avec l'accord de l'auteur coupures et réorganisation de chapitres ! Mo Yan, qui est membre du parti communiste chinois, a toujours lutté pour son indépendance et ses démêlés avec la censure démontrent l'absurdité de celle –ci : « Le pays de l'alcool » , son roman le plus dévastateur sur la corruption des cadres n'a pas été interdit ! Après avoir obtenu un prix, « Beaux seins, belles fesses » a été interdit puis publié à nouveau sans coupures. A l'intérieur du système, ce colonel de l'armée populaire de libération, reste un homme libre.

► « La joie », traduit par Marie Laureillard. Editions Philippe Picquier, 16,50€.

► « Beaux seins, belles fesses », traduit par Noël et Liliane Dutrait. Editions du Seuil 2004.

► « Le pays de l'alcool », traduit par Noël et Liliane Dutrait. Editions du Seuil 2000.

  • 3993 visites
  • 13 réactions
Vous devez être connecté pour commenter : or inscrivez-vous
  • Anonyme

    je suis une inconditionelle de Moyan et j'invite tous ceux qui fantasment sur la Chine ou se posent mille questions à le lire , c'est un délice plein d'humour et de réalisme. Pour avoir vécu longtemps en Chine, j'assure que cet écrivain vous en apprendra beaucoup plus que n'importe quel expert sinologue et autre spécialiste de la Chine sur sur ce pays. Aprrendre en s'amusant, ca vous dit quelque chose ?
    Pour attaquer, je vous conseille un petit texte qui n'est pas dans la liste : « Le maître a de plus en plus d'humour », que j'ai dévoré pliée en deux. C'est une histoire complètement loufoque mais tellement possible dans la Chine actuelle ! c'est vraiment un régal de lire cet homme.

    • Jana
      Jana
      bretonne en Normandie
      • Posté à 06h09 le 22/11/2007
      • Internaute
        bretonne en Normandie

      « Humour et réalisme »

      On ne peut mieux préciser l'encouragement à lire ses écrits...

  • Bertrand Mialaret
    Bertrand Mialaret
    Auteur(e) de l'article Mychinesebooks.com
    • Posté à 16h00 le 21/11/2007
    • Internaute
      Mychinesebooks.com

    Tout à fait d'accord ; la liste complete des oeuvres de Mo Yan traduites en français est sur Wikipédia.

  • Anonyme

    Lisez plutôt le désopilant « servir le peuple » de Yan Lianke ou son bouleversant « rêve du village des Ding ». En plus cet auteur ne fait allégence ni au parti ni à l'union des écrivains.

    • Pierre Haski
      Pierre Haski
      Cofondateur Rue89
      • Posté à 16h30 le 22/11/2007
        éditeur
      • Journaliste
        Cofondateur

      pourquoi plutôt ? Je dirais aussi...
      Par rapport au Parti, j'ai interviewé Mo Yan en 2004, et je lui ai demandé s'il était toujours membre du PCC, il m'a répondu « oui, mais je n'y crois plus ».
      Je lui ai demandé : « depuis quand ».
      Réponse : « depuis 1989 » (massacre de Tiananmen).
      Je lui ai encore demandé : « pourquoi y rester » ?
      Sa réponse : « parce que quitter le Parti c'est lui déclarer la guerre, et je n'ai pas envie de déclarer la guerre ».
      C'était enregistré et j'ai trouvé ça assez courageux, malgré tout, de dire ça dans la Chine d'aujourd'hui.

  • Anonyme

    « Plutôt » parce que je trouve le regard de Yan Lianke plus incisif sur la réalité chinoise que celui de Mo Yan. En plus en matière d'humour je le trouve infiniment plus drôle que le poussif « le maître a de plus en plus d'humour ». Question de goût...
    Quant à sa réponse à votre question, je ne la trouve pas particulièrement courageuse. Des tas de membres du parti le quittent sans se retrouver en guerre ouverte avec lui par ce seul fait. Adhérer n'est quand même pas une obligation (seule une minorité de chinois le font d'ailleurs, et par opportunisme le plus souvent).

  • Anonyme

    Superbe article, tout ce qui fait connaitre Mo Yan est bon. Depuis que Jia Pingwa a disparu en traduction, Mo Yan est certainement le plus grand écrivain chinois en Chine, Gao XingJiang écrivant à Paris. De Mo Yan, je conseillerai aussi Le Suplice du Santal, extraordinaire histoire métaphorique sur la fin de l'Empire Qin, l'art du bourreau comme quintescence de la civilisation chinoise. Magnifique, Bataille aurrait aimé ce livre, lui dont une photo d'un suplicié chinois fut à l'origine du Bleu du Ciel.
    Pour le Nobel à Mo Yan.
    V comme Vendetta

  • Anonyme

    « l'art du bourreau comme quintescence de la civilisation chinoise »... C'est donc pour ça que le Parti est toujours au pouvoir...

    • Anonyme

      L'art du bourreau n'est pas l'art de tuer, mais l'art de garder en vie un corps supplicié des plus grandes souffrances. Lisez ce livre, vraiment, on est très loin des jolis discours sur ce grand pays. Le PCC a conquis le pouvoir, et l'a conservé jusqu'à nos jours, par sa maitrise des mots et des corps, par la terreur morale et physique, par sa manipulation des évenements et des situations concrètes. Le nombre de lettrés hachés par le pouvoir en Chine est ahurissant, pas seulement au 20 eme siècle. L'immense Lao She fut broyé par la Révo Cul, un Mo Yan aujourd'hui est reconnu en Chine comme dans les pays limitrophes de culture chinoise.
      V comme Vendetta

  • Anonyme

    Le fait d'être reconnu ne veut rien dire. Lao Shi aussi est reconnu mais lui a été broyé par le parti tandis que Mo Yan tient à y rester parce qu'il « n'a pas envie de lui déclarer la guerre ». Vous ne voyez pas une différence ?

    • Anonyme

      Qui connaissait en France Lao She avant son meurtre par les Gardes Rouges ? Qui l'avait lu ? Avait-il été traduit ? La découverte des écrivains chinois écrivant sous le règne de la dynastie rouge est récente, il n'y a pas si longtemps la plupart de nos léttrés ont été abrutis par la Poésie Mao. Un des livres de Pierre Rykmans (Simon Leys) parle de la tragedie de Lao She. Le Père laszlo Ladany, jésuite de Hong Kong, dont tous les « sinologues » ont pillé allègrement sa fameuse « China Watcher » a aussi relaté le calvaire de Lao She. D'ailleurs, le renouveau de l'édition sur la Chine vient de la fin des années 80. J'ai découvert moi même Mo Yan au Vietnam, en vietnamien, sous le nom de Mac Ngon, au début des années 90, et les titres de ses bouquins étaient différents de ceux qu'à choisi l'éditeur français. Pourquoi ? Je l'ignore. Il m'a fallu du temps pour comprendre que Mo Yan est Mac Ngon ne faisait qu'un. L'édition en Chine n'est pas si manichéenne, tout est gris, rien n'est abrut, censuré si mal-pensant, ou l'inverse. Mo Yan a du profiter de ce brouillard, et pourquoi ne pas avoir sa carte du PCC si cela permet d'écrire des chef-d'oeuvres ?
      V comme Vendetta

  • Anonyme

    Parce que s'il n'avait plus sa carte au PCC il n'écrirait plus de chef-d'oeuvres ?
    Je sais bien que l'édition en Chine n'est pas si manichéenne, qu'un livre pourra êttre publié au Hunan par exemple alors qu'il ne pourrait pas l'être à Pékin ou Shanghai. Mais c'est indépendant du fait que l'auteur ait ou non sa carte au parti.
    Non décidément, et indépendemment de la qualité de son écriture, je ne vois pas ce que Pierre Hasky trouve de courageux dans la réponse de Mo Yan à sa question. Quitterait il le parti qu'il serait encore publié en Chine et à l'étranger, et d'autant plus maintenant qu'il est reconnu dans le monde entier.

  • Anonyme

    Rare sont les chinois à avoir leur carte par conviction, beaucoup s'en servent comme protection dans leur activité, pour des relations etc. Si la carte de Mo Yan l'a protégé à ses débuts comme un leurre pour aveugler la profonde subversion de ses oeuvres, où est le probleme ? Sa réponse à Hasky est courageuse car leur entretien était enregistré, et tout ce qui a trait à Tien An Men est dangereux par définition. Il ne veux pas déclarer la guerre au PCC en rendant sa carte, peut etre parce qu'il sait que cette déclaration irait sur un échec certain. A quoi bon déclarer une guerre si on est sur de la perdre ? Pour faire plaisir à nos intellectuels français bien à l'abris derrière leur sureté morale ? Et puis Mo Yan est un écrivain, ses oeuvres (le pays de l'alcool, les scènes de cannibalisme sont éloquentes) sont aussi réfractaires à la dictature du prolétariat que les textes ou les actes d'un Wei Jingsheng ou d'un Gao Zhisheng : leur stratégie est la même, leur tactique est differente.
    V comme Vendetta