Photojournalisme : « Trop de people, pas assez de rêve »
Paris photo 2007 ouvre ses portes dans un contexte de crise de vocation et de gros sous pour la profession.
« Nous sommes dans une période de grand questionnement. On se demande comment on va continuer à exercer notre métier. » Jean-Luc Luyssen, de l'agence Gamma, est inquiet, comme beaucoup de ses confrères. Le photojournalisme est confronté à une crise à la fois technologique, économique et à une quête de sens.
Sur chaque événement, un passant prend des photos et les diffuse. Magnum Photos, la coopérative fondée en 1947 autour d'Henri Cartier-Bresson et Robert Capa, conserve son aura et son succès, mais les grandes agences en « A » -Gamma, Sipa et Sygma- qui faisaient de Paris la capitale du photojournalisme dans les années 70, ont perdu la majorité de leurs effectifs et leur indépendance. Le reportage photo au long cours fait moins recette que la photo people.
Paradoxalement, le festival Visa pour l'image de Perpignan bat tous les records. Il a attiré plus de 3 millions de visiteurs depuis son ouverture, en 1989, en augmentation chaque année jusqu'aux 183287 entrées de la dernière édition, en septembre. « Les gens se pressent pour voir des photos dont tous les journaux me disent qu'elles n'intéressent personne », s'étonne son directeur, Jean-François Leroy. Ce qui le frappe le plus touche à l« 'écriture » photo :
« Cette année, 157 photographes m'ont proposé des séries sur les Don Quichotte du canal Saint-Martin. Que du portrait. »
Pour lui, cette évolution de la photo pose problème : « L'accumulation d'histoires individuelles ne me raconte aucune histoire collective. » Jean-Luc Luyssen, qui constate la même évolution, s'interroge : « On ne va pas tous se mettre à faire du portrait ? “
‘NIveau zéro de l'information’
Pour le photographe de Gamma, on assiste en ce moment à ‘une disparition du photojournalisme de terrain au profit d'une photo qui lisse. Pour moi, c'est le niveau zéro de l'information’. En cause, selon lui, ‘la philosophie du people qui arrive sur une autre partie du news, le politique’. La ‘philosophie du people’, c'est le contrôle de l'image par des attachés de presse ou par les objets des photos eux-mêmes. Quitte à accepter quelques retouches, et, du coup, que l'information cède le pas à la communication.
Chef du service photo de Télérama après avoir dirigé pendant dix ans celui de Libération, Laurent Abadjian a trouvé ‘dingues’ les dernières photos de Cécilia Sarkozy : ‘Ce n'est plus réél.’ ‘C'est du people contrôlé’, confirme Jean-François Leroy. ‘Je n'ai rien contre le people. Le problème, c'est quand toute l'actu devient people. Aujourd'hui, il y a trop de people, et pas assez de rêve.’
Autre ancien chef du service photo de Libération, Louis Mesplé (qui tient le blog ‘On est là pour voir’ sur Rue89) considère que les supports de presse sont responsables de cette dérive :
‘Il faut délier les photographes de leur support. Les premiers sont sur le terrain, alors que les seconds font du people car ils sont liés à l'idéologie du moment.’
Pour lui, c'est certain : ‘Ce n'est pas l'opinion qui dicte leur conduite aux médias, ce sont les médias qui forment l'opinion.’ Pour Laurent Abadjian, la baisse de la place accordée aux conflits explique en partie le recul du photojournalisme :
‘Les journaux parlent de moins en moins des conflits, car depuis la chute du mur de Berlin, ceux-ci engagent de moins en moins de débat d'idée. Aujourd'hui, il s'agit surtout de conflits régionaux que le public a du mal à comprendre, et qui renvoient à un sentiment d'impuissance. C'est difficile de prendre position, et le lecteur se sent exclu. Pour moi, c'est la raison la plus importante de la perte d'espace du photojournalisme dans la presse.’
Dans ces conditions, comment parler des conflits ou de l'actualité internationale ? ‘Soit par le prisme d'un people’ qui s'engage, soit en suivant un acteur ou une victime de l'actu”, continue le journaliste de Télérama. Il cite en exemple le travail d'Olivier Jobard (agence Sipa), qui a suivi le parcours d'un immigrant du Cameroun jusqu'en France. “Une vieille recette de Life, qui marche parce que le sujet a une colonne vertébrale.”
Publicité et marketing ont pris le pouvoir
Plus que la crise de sens ou la concurrence des amateurs -qui ont signé “les images les plus fortes du 11-Septembre” selon Laurent Abadjian-, le problème du photojournalisme est avant tout économique. Résultat, “la publicité et le marketing ont pris le pouvoir dans les rédactions”, estime Patrick Zachmann, membre de Magnum Photos depuis 1990. Laurent Abadjian raconte que lorsqu'un sujet sort un peu de la norme : “Les services marketing nous disent que ça risque de faire baisser les ventes. Le marché est fragile, le lecteur est volatile.”
“Une loi criminelle” sur les pigistes
L'application de la loi sur les pigistes a aussi fait des dégâts sur les agences de photojournalisme autrefois indépendantes : sur le produit de la vente d'une photo, la moitié de ce qui revient à l'agence part en charges sociales. “C'est une loi criminelle”, juge Göksin Sipahioglu, le fondateur de l'agence Sipa, qu'il a revendue en 2001 à l'industriel Pierre Fabre.
“Ce qui est pertinent pour les articles ne marche pas pour les photos, qui sont vendues plusieurs dizaines de fois.”
Selon lui, le coût élevé des reportages est le premier frein à l'essor du photojournalisme (voir la vidéo)
:
Aujourd'hui, le paysage du photojournalisme est donc dominé par les trois agences filaires -AP, AFP et Reuters-, qui produisent peu de grands reportages, et par Getty Images et Corbis (propriété de Bill Gates, qui a absorbé l'agence Sygma), qui font peu de news. Gamma appartient de son côté à Green Recovery, un groupe spécialisé dans la reprise d'entreprises en difficulté, qui rassemble aussi les agences Rapho ou Keystone sous le nom d'Eyedea.
La solution économique réside dans des structures les plus légères possibles. Dans les pas de Magnum, différents types de coopératives portent un photojournalisme exigeant, comme VII, créée par James Nachtwey, ou Noor (créée en septembre sous l'égide de Stanley Greene). Des collectifs comme Tendance Floue ou L'Oeil Public sont installés, et une fédération de pigistes comme Fedephoto fonctionne bien. Tous ont compris que le renouveau passe par des activités rémunératrices -comme la publicité ou le “corporate‘- pour financer les reportages. Mais aussi par une différenciation par rapport au ton photographique des grandes agences, de plus en plus standardisé.
► Salon Paris Photo, au Carrousel du Louvre, jusqu'au 18 novembre. Entrée 15 euros. Renseignements pratiques sur le site web.
► Vidéo : Audrey Cerdan (Rue89)
► Photo de Une : A la fashion week de New York (Lucas Jackson/Reuters)
► Merci à Patrick Zachmann (Magnum) pour la mise à disposition gracieuse de sa photo.
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auteur & photographe
auteur & photographe
Je viens de me prendre une belle claque, de celle qui retourne la tête, sur la partie traitant du portrait. Forcément, faisant principalement du portrait, je me sens concerné... et un peu con, sincèrement.
Comme quoi, à 3 : 56, on peut voir pas mal de ses habitudes (plus que convictions ici) balayées pertinemment en 5 lignes.
J'aurais souhaité tout de même y ajouter un bémol modeste : le portrait, c'est ce qu'il y a de plus simple à faire... lorsqu'il ne se passe rien.
Partir sur le théâtre des opérations, là où l'on peut ramener de la photo plus profonde, plus porteuse de sens, plus « active » demande non seulement une volonté (qui fait défaut à la base à de nombreux photographes qui préfèrent la facilité du portrait en bas de chez eux) mais également des moyens (que tout le monde n'a pas). Pour ma part, si j'ai la volonté, les moyens me manquent actuellement cruellement.
Ce n'est pas une véritable excuse non plus, bien sûr.
De même que d'aller au-delà du portrait, dans un travail photographique de fond sur un sujet qui se trouve à portée géographique, demande un travail journalistique beaucoup plus important. Donc des moyens.
Assez parlé de mon jardin et de ma petite pierre personnelle ceci dit.
Le malaise, le problème auxquels se confrontent les professions de l'image d'actualité sont bien plus complexes évidemment.
Cet article en donne un très bon aperçu, notamment au travers de l'interview de Göksin Sipahioglu.
Un aspect de la réflexion m'a rappelé une plainte lue à plusieurs reprises dans les commentaires ici, à savoir la disparition du journalisme d'investigation.
C'est avant tout un problème économique.
D'un côté, la responsabilité aux « décideurs » éditoriaux et leur frilosité face à la dictature des chiffres et de l'humeur estimée du lectorat.
D'un autre, la responsabilité au lectorat... qui non seulement se tourne en priorité et en masse vers la presse people, mais également vers les sources d'informations gratuites (laissant de fait l'entier pouvoir financier entre les mains des annonceurs, des actionnaires, et des groupes financiers).
Un autre aspect est l'immédiateté obligatoire aujourd'hui de l'information.
D'expérience, en couvrant un évènement d'actualité que couvrent plusieurs photographes, si vous voulez avoir une chance de vendre votre photo, il faut qu'elle soit partie au plus tard 20 minutes après avoir été prise.
Plus de recul, tout à chaud, ne parlons même pas de qualité, de tri, de retouches de base...
Bien sûr les médias ont une part de responsabilité (un des aspects contre-productifs de la concurrence... le premier l'emporte). Mais le public aussi, qui après avoir vu des images immédiates d'un évènement veut passer à autre chose sous peine d'ennui.
Alors oui, tout le monde a une part de responsabilité.
- Rue89 a une part de responsabilité en offrant un accès gratuit à l'information, se privant ainsi de la seule entrée d'argent indépendante.
- J'ai une part de responsabilité en proposant gratuitement mes photos à ce site, court-circuitant ainsi le travail d'autres photographes.
- Vous, lecteurs, avez une part de responsabilité en « consommant » la presse (papier ou internet) gratuite.
Mais tout le monde a une bonne raison.
- Rue89 exploite un créneau qui permet de diffuser à grande échelle une information plus indépendante que celle des grands groupes.
- Je m'offre une vitrine dans l'espoir de percer ainsi dans un milieu plus que fermé.
- Vous faites des économies sans vous couper de l'information.
Chacun y voit donc un intérêt plus ou moins personnel, sans pour autant voir, ou sans vouloir prendre en considération, le prix final à payer.
Car dans un monde capitaliste (sans jugement sur cette notion) la gratuité n'existe pas. Elle est un leurre, une illusion... qui se paie toujours. Tôt ou tard. Par quelqu'un ou quelqu'un d'autre.
Ici, le prix est payé par les professionnels d'une part, qui se trouvent asphyxiés, et d'autre part par la « production » elle-même, qui voit son niveau qualitatif chuter dramatiquement. Ce qui revient en pleine tronche du public au bout du compte.
Mais si demain rue89 devenait payant (oh, pas forcément très cher), ce qui permettrait, entre autres, de payer les gens qui y contribuent, combien d'entre vous, lecteurs, seraient prêts à mettre la main à la poche et continuer à consulter quotidiennement ces pages ?
(en attendant, Paris-Photo aura mes 15 euros d'entrée vendredi, c'est un passage obligé et que je recommande à tous ceux d'entre vous que la photo intéresse un tant soit peu).




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