« Ils te font pisser, mais parfois ils n'analysent pas les flacons »
« J’allais faire des analyses de sang chaque mois pour contrôler mes niveaux auprès d’un médecin du sport. Il devait comprendre à leur évolution que je me chargeais, mais il essayait de corriger mes carences avec des produits autorisés sans ordonnance comme le fer ou le magnésium en ampoule injectable ou de la vitamine B12.
“Et puis je savais m’arrêter et ne toucher à rien pendant quelque temps pour reposer mon corps et ne pas banaliser les effets. Tous les deux mois, je me faisais une cure d’artichaut en gélules pour nettoyer l’intérieur. Très efficace.
‘J’ai vu deux gars mourir en course durant ma carrière amateur, dans les années 1990. Ils devaient souffrir d’une anomalie cardiaque ou alors ils s’étaient surchargés. Car normalement, notre corps est capable d’absorber des produits dopants dans des quantités raisonnables. On est des sportifs de haut niveau, on a un gros cœur. Après, on est aussi des adultes responsables. On sait ce qu’on fait, on connait les risques. Le problème, c’est les mecs qui revendent des produits à des juniors. C’est criminel. Moi j’ai jamais rien vendu à qui que ce soit.
Je n’ai jamais été contrôlé positif, pourtant j’ai pris des risques’
Je n’ai jamais été contrôlé positif. Pourtant j’ai pris des risques, notamment en gobant des amphétamines avant les critériums. Mais j’ai eu de la chance. Et puis tous les contrôles ne sont pas officiels. Certains sont bidons et ont pour seul but de faire flipper les coureurs en les poussant à avouer avant sur le thème ‘t’as pris quelque chose ? Allez vas-y, dis-le, on ne dira rien’. Cela m’est arrivé une fois. Je leur ai répondu : ‘Non, moi j’ai l’esprit tranquille’. Ensuite, ils te font pisser, mais parfois, ils n’analysent pas les flacons.
J’ai gagné quelques belles courses en élite. Et puis en 2002, j’ai pris une licence régionale. Un niveau où il est possible de bien marcher sans prendre grand chose parce qu’il n’y a rien à gagner. Je fais du vélo pour le plaisir, 200 km par semaine, pour me sentir bien. Et puis, j’ai divorcé, j’ai envie de refaire ma vie. Il n’y a rien d’excitant pour une femme à regarder son mari tourner tous les week-ends pendant des heures. A bientôt 40 ans, je n’ai de toute façon plus rien à espérer sur les grandes courses.
‘Chez les pros, c’est impossible de ne rien prendre’
‘Je ne crois pas que les meilleurs coureurs amateurs soient tous dopés. Il y a en certains qui ne doivent pas se charger. Mais ce sont alors vraiment des forces de la nature. Chez les pros, ce n’est plus possible de ne rien prendre. Les courses sont beaucoup plus longues, 250 km au lieu de 180 km maxi en 1ère catégorie.
Et il faut être capable de rouler à plus de 60 km/h pour sortir du peloton après plusieurs centaines de kilomètres d’effort à 50 km/h. Même ceux qui se chargent ne sont pas tous capable de faire ça. Alors les autres... Aujourd’hui dans le peloton amateur, le produit miracle c’est l’hormone de croissance. Totalement indécelable.
Le vélo de compétition c’est fini, du moins en France. Chez nous, on a trop tapé dessus. Et puis, il faut être honnête, si j’ai un gamin, je ne le mettrai pas dans le vélo. C’est un sport tellement dur. Tu peux pas tricher sur ta forme physique. Tu suis ou tu suis pas. Tu es ou tu n’es pas.’
► Lire aussi : Dope Story, l’histoire d’un dopé
Illustration : Serge Bloch
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in angulo
in angulo
Depuis deux jours, l’idée me taraudait : demander à Luc s’il a des enfants et s’il était prêt à les « lancer dans la carrière ».
La réponse est venue d’elle-même.
Mais tous les parents n’ont pas ce type de comportement, certains allant jusqu’à « charger“leur gosse dès les catégories ‘minime’ ou ‘cadet’.
La ‘projection’ que font des pères (tu deviendras le champion que j’aurais souhaité être, mon fils...) provoque des dégâts en chaîne dans bien des corps et bien des têtes.
J’ai connu un certain nombre de gamins phagocytés de la sorte, se pointant sur la ligne de départ la mine brouillée et l’estomac noué sous l’effet d’étranges mixtures concoctées par leur bon papa-ogre.
Excellents pères au demeurant, un peu couperosés peut-être, mais toujours aux ‘petits soins’ pour leur progéniture, et puis tellement débonnaires depuis l’autre côté de la barrière, glosant à l’infini sur les mérites comparés de leurs rejetons respectifs.
J’allais dire canassons.
Concernant l’artichaut, j’ignorais.
On en apprend de belles.
C’est marrant l’irruption d’un produit ‘naturel’ dans toute cette pharmacopée.
Peut-être à cause de la structure même du récit (par étapes),j’ai d’abord cru que Luc n’aimait pas vraiment le vélo et qu’il utilisait ce sport comme prétexte à une de conduite addictive.
Mais ça a l’air plus compliqué que ça.
Il semblerait, à lire cet épisode-ci, qu’il prenne plaisir, encore aujourd’hui, à la pratique de la bicyclette.
Il y a longtemps, du côté de chez moi, on disait d’un gars qui frime, ‘qu’il descend de vélo pour se regarder
pédaler’.
J’aurais envie de reprendre cette expression vis-à-vis de Luc, non pas du tout par rapport à la frime, mais par rapport au fait que la pratique cycliste semble chez lui un moyen de sortir de son corps pour se regarder du dehors.
Une sorte d’exploration de soi portée à son point ultime. ‘Jusqu’où peut-on aller trop loin avec un corps-machine’.
Il semble s’observer avec la froideur d’un entomologiste comme si son corps était un corps étranger dans lequel il fait bon enfoncer quelques aiguilles, un corps-baudruche qui se gonfle et se dégonfle au gré des expédients utilisés.
Et ce, toujours en étroite corrélation avec des événements qui réactivent son questionnement (la mort brutale de sa soeur : ‘pourquoi est-elle morte et pas moi’ ?)
On sent chez lui le désir de tout essayer, sachant mieux que personne qu’il y a un étiage à ne pas dépasser.
Luc est un trompe-la-mort qui ne s’ignore pas.
Une conduite plus proche, à mon avis, d’Henri Michaux que de Pedro Delgado.
Merci encore à Luc et Julien pour cet étonnant témoignage.
PS : J’oubliais : Bravo à Serge Bloch pour les illustrations.




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