TRIBUNE

Vingt ans de pouvoir de Ben Ali en Tunisie: le royaume de la peur

Libéré de prison le 24 juillet dernier, après plus de deux ans derrière les barreaux pour avoir dénoncé la torture, l’avocat et écrivain dissident tunisien Mohamed Abbou dresse le bilan de deux décennies de pouvoir du Président Ben Ali.

Ben Ali attend Sarkozy à Tunis le 11 juillet 2007 (Francois Mori/Reuters)

Comme il est affligeant de vivre dans une société dirigée par un Etat qui ne garantit ni les droits de la personne, ni sa dignité, ni sa liberté ; et qui mobilise ses institutions pour réprimer les citoyens, sans rendre compte de ses actes à personne.

Et comme il est pénible pour un intellectuel de constater que la majorité des enfants de son pays sont sous l’empire de la peur, préoccupés à assurer la subsistance de leur famille, en quête de sécurité personnelle et de salut individuel.

Comme il est triste de constater que l’opposition n’a pas réussi à mettre en échec le despotisme, malgré les sacrifices consentis.

Un Etat de non droit, un peuple sous l’emprise de la peur, une opposition faible ; voilà la moisson de vingt ans de mandat du deuxième président de la "République".

Un Etat qui viole le droit

L’Etat est nécessaire pour assurer la sécurité de la société, instaurer la justice à la place de la vengeance individuelle, édicter des lois et les faire respecter par des citoyens égaux en droits et en devoirs.

Dans notre pays, la Tunisie, il nous arrive souvent de revenir à cette définition comme référence dans notre vie quotidienne. Mais nous faisons face à des institutions qui fonctionnent plus ou moins normalement. Nous faisons face à un appareil sécuritaire qui poursuit par moments les criminels et les sanctionne ; et par moments agit comme un gang qui menace, frappe et torture, sans aucun respect des lois qu’il est censé appliquer. Cet appareil sécuritaire place au dessus des lois les puissants qui n’ont de compte à rendre à personne.

Ceux-là, il n’est pas permis de les critiquer, ni de les dénoncer, ni d’évoquer leur corruption sous peine d’être jeté en prison. Aucune attention n’est prêtée aux cris de secours venant de l’intérieur, ni aux déclarations de nos partenaires en Occident, qui sont parfois contradictoires avec leurs positions secrètes.

Ces mêmes institutions sont parfois utilisées pour persécuter les adversaires du pouvoir en place qui osent le critiquer. Leurs ressources sont coupées, ils sont affamés et ils sont humiliés de façon qu’ils n’oublieront jamais ; ils sont agressés dans la rue et leur enfants sont soumis à des harcèlements ; tout cela afin de garantir la pérennité du régime et que le pouvoir établisse son pouvoir absolu.

Un pouvoir qui appuie sa légitimité sur des élections qui se déroulent dans un climat de peur ; une minorité d’électeurs est contrainte de voter en sa faveur en mettant dans l’urne le bulletin rouge de façon ostentatoire. Pendant que les chefs de bureau de vote se chargent de voter pour les absents, et que certains partenaires occidentaux se chargent eux de faire reluire l’image de la Tunisie à l’étranger.

Un peuple tétanisé par la peur

Le régime tunisien dissémine la peur auprès des citoyens en vue d’assoir son pouvoir.

Lorsque j’ai osé dénoncer la réalité de la situation qui prévaut en Tunisie, j’ai transgressé l’interdit en dénonçant les scandales et en évoquant le sujet de la corruption. C’est alors que le régime a décidé de frapper les intérêts de ma famille et de la persécuter ; puis il m’a jeté en prison en cherchant à m’humilier.

Et malgré les nombreuses pressions, il a prolongé ma détention au maximum. Non pas parce que je dirigerais une association qui constituerait une menace pour le régime, ni même parce que je disputais au potentat son trône, couvert de sang et de larmes, mais seulement parce que je représentais désormais à ses yeux un modèle de contestation qui risquait de contaminer d’autres franges de la société.

Ceci n’est qu’un aperçu de la politique suivie par ce régime vingt ans durant. Une politique également suivie par l’ancien Président.

Je me remémore une anecdote rapportée par feu Mohamed Chakroun, alors qu’il était ministre dans le gouvernement Bourguiba et qu’il l’accompagnait pour inaugurer une caserne de la garde nationale qui venait d’être "tunisifiée". Il lui dit : "Il faudrait maintenant que le Tunisien aime la garde nationale après avoir craint la gendarmerie" ; et Bourguiba de rétorquer : "Il faudrait plutôt que sa peur du gendarme reste vivace."

Cette politique de la peur (comme instrument de gouvernement) est devenue une tradition et s’est renforcée et étendue sous le président actuel. Elle est même devenue une école avec ses techniques sophistiquées. Le pouvoir va jusqu’à diffuser ses faits d’armes en la matière pour que le citoyen comprenne bien qu’il est intransigeant et n’a aucune pitié pour ceux qui le défient.

La sanction ne se fait plus seulement par la voie de l’emprisonnement ou de la torture, mais elle englobe également les représailles collectives, en affamant les familles. De façon à ce que celui qui éprouve une disposition à sacrifier sa liberté, sa santé et sa vie pour une cause, comprenne bien qu’il expose également sa famille et ses enfants à la faim, à la terreur et à la désolation.

Le pouvoir a réussi admirablement dans cette politique et, jusqu’à présent, la majorité des citoyens tunisiens est terrorisée à l’idée de parler de politique.

Une opposition faible

La Tunisie a une spécificité qui la distingue des autres pays arabes : la société tunisienne est homogène ethniquement et religieusement. La majorité des croyants est sunnite. La Tunisie ne compte pas de minorité ayant besoin d’une protection particulière, ni de séquelles de tribalisme. Par conséquent, on ne trouve en Tunisie aucune des causes qui favorisent les conflits dans d’autres pays arabes.

Par ailleurs, les civilisations qui s’y sont succédées, ainsi que ses caractéristiques naturelles et géographiques, ont conféré à ses habitants un tempérament modéré et tolérant. Ajouté à cela, le pays connaît depuis cinquante ans une fréquentation de touristes importante, touristes auxquels se sont accoutumés les Tunisiens. Ces derniers bénéficient de surcroît d’un niveau d’éducation élevé, dû aux choix faits par la Tunisie au lendemain de l’indépendance.

Toutes ces atouts sont suffisants pour prédisposer la Tunisie à devenir une démocratie où prévaut un Etat de droit apte à assurer la dignité, la liberté et le progrès à tout citoyen, sans crainte de scissions ou de chaos.

L’opposition tunisienne est parfaitement consciente de ces données, mais elle n’arrive pas encore à trouver la voie pour devenir une vraie force politique. Oscillant entre la peur de la répression et ses divisions idéologiques –parfois entretenues par le pouvoir- elle a échoué jusqu’à présent à attirer vers elle un nombre significatif de citoyens en les libérant de la peur.

Affligeante réalité que celle-ci ; comme si notre rêve refusait de se réaliser.

Mais la conscience du caractère critique de la situation et les rapprochements qui commencent à se faire jour entre les différents courants politiques d’une part ; et certains indices allant dans le sens du rejet de ce régime d’autre part, font que nous ne renoncerons pas à notre rêve, quand bien même la répression se resserre et les voix qui sèment le doute et répandent l’abattement se font pressantes.

Notre détermination et notre discernement nous conduiront vers la voie de la victoire, et si nous n’y parvenions pas, notre confiance en nos enfants est entière.


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Arnaud Aubron | Rue89
14H52 07/11/2007

Le pinaillage est toujours payant: c’est corrigé ;-) Et puis nous ne sommes pas censés faire de fautes.

 
Succédané | Retraité
19H47 07/11/2007

Votre conclusion est juste, j’ai toujours été frappé par la ressemblance des journaux sous Ceaucescu avec la presse en Tunisie, c’est à dire omniprésence du Chef, ses faits et gestes relatés dans le menu détail mais sans jamais donner le contenu des rencontres ou des discussions lors des voyages à l’étranger. J’ajoute le même népotisme notamment avec leurs épouses.
Et Ceaucescu disposait quand même des plages de la mer noire

 
fratus
15H55 07/11/2007

Ce témoignage est vraiment intéressant et propose en effet un rappel de la situation.

Pour ce qui est de la France et la Tunisie, je ne sais pas trop quoi penser.

En terme de responsabilité, oui bien sûr des liens doivent exister au niveau financiers entre les deux. Cependant, le peuple Tunisien et surtout ceux au pouvoir sont les principaux responsables de cet état de fait. Les premiers pour ne pas mener d’actions collectives et le second pour ne pas jouer son rôle vis à vis de son peuple.

Personnellement ce que je regrette c’est l’absence de choix réel possible à faire en tant que citoyen français sur la marche à suivre.

En effet, personnellement j’aurai tendance à souhaiter boycotter les produits tunisiens, le tourisme etc mais:
- jamais vu d’organisations proposant ce type d’actions ou se proposant de les regrouper,
- est ce que le fait de ne plus donner d’argent - devises à un pays est ce qui permet de le faire évoluer via une crise ou bien est ce que le libéralisme économique entraîne in fine (et dommage pour ceux qui souffrent en attendant) un libéralisme politique (au sens anglo-saxon)?

Alors que faire en tant qu’occidental?

Evidemment, notre pays, ou plutôt les intérêts de notre pays sont dans la stabilité. C’est elle qui permet a minima de faire du commerce donc c’est nécessaire. Pour ce qui est de la répression elle doit donc se faire de façon discrète et pas trop sanglante.

Mais que faire?

Personnellement, même si je sais que ce n’est pas la solution, (parce qu’il y en a pas de bonne) je ne vais pas dans le maghreb faire du tourisme (partout dans le monde d’ailleurs où c’est une ambiance plutôt policière même), je déplore les délocalisations faîtes pour des raisons éco en Tunisie (Call Center, habillements,…) mais je n’ai pas le sentiment non plus de faire le bon choix.

A noter également que j’éprouve le même sentiment vis à vis de la chine…. et de bien d’autres pays, la plupart j’ai envie de dire :(

A lire aussi sur le même thème:
http://www.bakchich.info/article1918.html

 
fratus
17H58 07/11/2007

Ok très bien.

Mais si je vous suis, c’est pas loin d’être « beaucoup de choses plutôt que des barbus » non?

Personnellement, je pense que s’il faut qu’un pays passe par l’étape « barbus » pour se dire que le libéralisme politique c’est moins pire et que c’est ce qu’il faut appliquer alors autant le faire.

De toute façon, à regarder les pays arabes en général, on image très bien comment ça se passe dans les régimes policiers nationalistes… ça pousse les extrêmes.

A mon sens il est des remparts qui ne valent pas mieux que ce qu’ils retiennent. D’autant qu’au contraire, les barbus seraient obligés de composer, non pas avec de pauvres personnes sans éducation et recul comme en afghanistant mais avec une population plus éduquée sachant ce qu’est l’occident, ses qualités et ses défauts.

 
Annissa75
19H31 07/11/2007

Avec tout le respect que je porte aux tunisiens ce qui se passe en Tunisie n’est pas nouveau et l’inertie des pays européens et internatinaux ne fait qu’accentuer ce qui s’y passe. cette conivence les rend complice de cette dictature. La Tunisie est « une vitrine magique ", un regime dictatorial qui sous couvert de lutte contre le terorisme se permet de bafouer de maniere horrible et honteuse les droits de l’Homme. Quand on lit un journal tunisien on se demande bien à quoi sert le journalisme si ce n’est pas à denoncer ce genre de chose mais il est vrai qu’il est tres dur voir même impossible pour un journal ou un simple citoyen d’oser s’en prendre à Ben Ali et sa famille. Les tunisiens vivant hors de ce pays devraient denoncer cela avec plus de rigueur. C’est avec satisfaction qu’on peut lire sur internet le journal algerien " Le Matin », certes interdit en Algerie mais qui ose tout de même s’exprimer de maniere parfois virulente contre le pouvoir. Puique les Etats-Unis sont les sauveurs du monde, alors pourquoi est-ce que Bush n’enfile pas sa cape pour aller retablir la democratie en Tunise ?? Le petrole n’y est pas aussi important qu’en Irak…

Un article interessant est publié sur le site courrier international à ce propos.
TUNISIE • Vivre sous l’œil des informateurs

 
JRCW
11H38 08/11/2007

Un régime qui enferme ses journalistes n’est pas un régime démocratique. Point barre.
Et si en sus ce régime est soutenu par la France je me demande ou est passée notre démocratie.
Cordialement vôtre