(De Belfast) Pour la première fois de son histoire, le Fianna Fail, parti du nationaliste Premier ministre irlandais, envisage de s’implanter en Irlande du Nord, en territoire britannique. Etape historique dans la perspective d’une (future) unification pacifique de l’île ou simple stratégie politique visant à déstabiliser le Sinn Fein et son leader, Gerry Adams ?
Point d’orgue d’une conférence réunissant l’ensemble des élus de son parti, Bertie Ahern déclarait mi-septembre :
Le Fianna Fail, mouvement républicain, cherchera dorénavant à s’implanter sur l’ensemble des 32 comtés de l’île. [...] Il est temps pour notre formation de jouer pleinement son rôle en Irlande.
Dans les jours qui suivirent cette annonce, les Soldats de la destinée (Fianna Fail, en gaélique) investissaient les universités nord-irlandaises et commençaient à recruter de nouveaux adhérents parmi la jeunesse nationaliste de la province (en grande partie des étudiants catholiques).
Mi-octobre, le parti a inauguré la commission chargée d’étudier la mise en œuvre de cette stratégie pan-irlandaise et d’en fixer le calendrier. Cette commission est présidée par le ministre des Affaires Etrangères irlandais, Dermot Ahern. A ses côtés siègent, entre autres symboles, les principaux acteurs irlandais du processus de paix ainsi qu’Eamon O Cuiv, le petit-fils d’Eamon de Valera, l’une des principales figures historiques du nationalisme irlandais, à la fois père-fondateur du parti et de la République d’Irlande.
Cette commission devrait poursuivre ses travaux jusqu’à Pâques 2008 et achever sa réflexion à la veille du dixième anniversaire de l’Accord du Vendredi Saint. Diplomate, elle a néanmoins déjà fait savoir que le Fianna Fail, au pouvoir à Dublin, n’aurait pas l’intention de siéger à la Chambre des Communes britannique, à Westminster.
Créé en 1926 au lendemain de la Partition de l’île, le Fianna Fail ne s’était encore jamais invité sur la scène politique nord-irlandaise et, jusqu’à ces dernières semaines, n’avait jamais envisagé de prendre part aux scrutins organisés dans la province britannique. Pour le Premier ministre irlandais, ce changement radical de stratégie est le reflet des bouleversements politiques spectaculaires dont l’île a été le témoin ces dix dernières années.
Il intervient suite à la relance historique du processus de paix nord-irlandais, à laquelle Bertie Ahern a pris une part active et qui a abouti, en mai, au rétablissement d’un gouvernement régional au nord de l’île, au sein duquel unionistes (favorables au maintien de l’Union avec la Grande-Bretagne) et républicains (favorables à l’unification de l’île) se partagent le pouvoir. Il intervient aussi quelques mois après que le Taoiseach, au pouvoir depuis dix ans, ait obtenu un troisième mandat consécutif à la tête du gouvernement irlandais.
Vue d’Irlande du Nord, la décision de Bertie ne fait toutefois pas l’unanimité. Particulièrement hostiles, certains membres de la communauté unioniste (communauté majoritaire en Irlande du Nord, en grande partie protestante) voient dans cette démarche l’expression traditionnelle de l’irrédentisme irlandais. Sir Reg Empey, leader de l’un des principaux partis unionistes de la province (UUP), a ainsi dénoncé l’entreprise, accusant le Premier ministre irlandais de vouloir inutilement porter atteinte au fragile statu quo auquel ont abouti des années de difficiles négociations.
Coup dur pour le processus de paix ou pour Gerry Adams ?
Le professeur John Coakley, politologue à l’University College de Dublin, se dit néanmoins confiant :
Je ne pense pas que l’arrivée du Fianna Fail en Irlande du Nord soit de nature à mettre en péril l’Accord du Vendredi Saint. Beaucoup d’unionistes l’interprètent probablement comme une provocation, mais en réalité, cette stratégie va avoir pour principal effet de fragmenter davantage l’électorat nationaliste de la province, au profit des partis unionistes. »
Première formation nationaliste de la province, le Sinn Fein s’est officiellement réjoui d’une démarche qui sert en apparence la cause de l’unité irlandaise. Officieusement, ses cadres admettent cependant que Bertie Ahern cherche, ni plus ni moins, à venir doubler Gerry Adams sur ses terres traditionnelles au nord de l’île, en le prenant de surcroît à son propre jeu.
Depuis le milieu des années 80, le Sinn Fein s’est en effet graduellement imposé parmi l’électorat nationaliste, en renforçant ses structures au Nord comme au Sud de l’île et en présentant ses candidats simultanément dans les deux Etats. Une démarche qui lui a longtemps permis de se décrire au Sud comme le seul vrai mouvement républicain, le seul poursuivant une authentique stratégie pan-irlandaise. Une démarche autrefois payante, aujourd’hui dépassée.
It’s the economy, stupid !
Selon John Coakley, le nationalisme pan-irlandais n’a jamais été aussi faible, dans la République . La classe politique reste certes formellement attachée à l’idéal républicain, mais dans une Irlande désormais prospère, aucun parti politique, pas même le Fianna Fail, ne recherche vigoureusement l’unification de l’île . Pour l’opinion publique, l’unité n’est plus une question essentielle » .
Conséquence : recueillant en moyenne 26% des suffrages au Nord, le Sinn Fein a essuyé son premier gros revers électoral au Sud lors des législatives de mai, se révélant incapable d’inquiéter Bertie Ahern, l’homme ayant présidé ces dix dernières années à l’envol de l’économie irlandaise.
C’est ce bilan économique impressionnant que le Fianna Fail mettra sans doute en avant en implantant sa puissante machine électorale en Irlande du Nord. Mais pour faire prospérer le Tigre celtique, Bertie Ahern a fait le choix d’une stricte politique libérale et d’un laisser-faire qui pourraient s’avérer beaucoup moins populaires au nord de l’île au sein d’un électorat nationaliste traditionnellement ancré à gauche.
Même les modérés du SDLP (sociaux-démocrates nord-irlandais, en perte de vitesse), desquels le Fianna Fail envisage pourtant de se rapprocher, restent sceptiques. Un de ses élus, Danny O’Connor, déclarait récemment :
Le Fianna Fail est sûrement très doué pour créer de la croissance économique, mais que fait-il pour réduire les inégalités ? Au Sud, il n’y a pas de NHS (National Health Service, l’équivalent britannique de la sécurité sociale, ndlr) et les SDF dorment dans la rue. C’est très bien si vous êtes le voisin de Bono, mais à Summerhill, les gamins continuent de se shooter à l’héroïne. La dernière chose dont le Nord a besoin, c’est de rendre les riches plus riches et les pauvres plus pauvres.













En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.
Toute démarche politique en Irlande doit avoir comme principe premier de consolider la Paix durement conquise.
Comment concevoir d’être politiquement bénéfique pour l’Irlande en marginalisant ceux qui ont combattu pour sa liberté ?
Surtout quand ces derniers portent un projet social pour leur peuple !
http://info-espress.over-blog.com/
Depuis quand adherer a une ideologie est hereditaire?
C’est interessant mais cela ne répond pas a mon interrogation. Dans le langage politique d’Irlande du Nord, « Republicain » est un terme désignant les gens proche de l’IRA. Le républicanisme n’est pas la seule option pour les catholiques du Nord, en l’occurence le nationalisme modéré comme celui du SDLP incarnait jusqu’a recemment le premier choix de la communauté catholique.
J’ajoute que j’habite East Belfast, comme plein de travailleurs immigrés, et qu’il n’y a pas de murs qui me séparent des autres communautés.
Bonsoir Thomas,
Pour répondre, je suis tentée de reformuler la question (depuis quand adhérer à une idéologie est héréditaire?). Moins qu’un simple combat d’idées (pour ou contre l’Union avec la Grande-Bretagne) ou qu’une lutte idéologique entre mouvements politiques, je définirais le conflit nord-irlandais (au XXe) comme étant avant tout un conflit identitaire, mettant face-à-face une communauté unioniste,toujours majoritaire, dont les membres se définissent comme Britanniques et veulent être reconnus comme tels, et une communauté nationaliste, dont les membres se définissent comme Irlandais et aspirent à vivre dans leur Etat-nation. D’ailleurs, l’avancée majeure de l’Accord du Vendredi Saint a été de reconnaître l’égale légitimité de ces deux identités et de leurs aspirations(antagonistes).
Alors, l’identité est-elle héréditaire? Pas forcément à 100%, mais on est toujours un peu le produit de son environnement socio-économico-culturel. Bien sûr, cela n’empêche ni le débat d’idées ni le fait, qu’au sein d’une communauté donnée, s’opposent divers partis politiques (Ex: Sinn Fein contre SDLP), voire divers projets de société. D’autre part, c’est vrai que l’on peut traverser Belfast d’Ouest en Est, ou du Nord au Sud, sans être jamais arrêté par un « peace wall » (selon le chemin emprunté). Mais il en reste encore une cinquantaine à travers l’Irlande du Nord, qui, à certains endroits sensibles, tiennent toujours les 2 communautés à distance l’une de l’autre. A Belfast, hors du centre ville, la démarcation entre quartiers protestants et catholiques reste très vive. A l’Est de la ville, il y a des drapeaux britanniques, les 3 couleurs de l’Union Jack sont souvent peintes sur les rebords des trottoirs, sur les lampadaires, sur les fresques murales et marquent (délimitent) le territoire. A l’ouest, dans les quartiers républicains,ce sont les drapeaux irlandais qui flottent au vent et le vert, orange et blanc dominent largement.
Bonjour Morgane,
Aaaahh, je viens de zigouiller une super longue réponse…
On est d’accord mais simplement, je me méfie du concept « d’identité ». C’est vague, c’est flou, et cela ne veut rien dire pour beaucoup de monde. Par exemple, si on regarde les stats, il n’y a qu’une courte majorité de catholiques d’Irlande du Nord qui veulent une Irlande unifiée (56%):
http://www.ark.ac.uk/nilt/2006/Political_Attitudes/NIRELAND.html#religio…
Du coup, je trouve extremement abusif de dire qu’il y a de plus en plus de républicains en Irlande du Nord. C’est faux. C’est justement parce que l’IRA a plus ou moins rendu les armes (voir le meurtre de Quinn, il y a deux semaines) que SF engrenge les victoires dans le Nord. D’ailleurs, si on faisait une analyse du discours de SF, on remarquerait que les shinners utilisent de moins en moins le mot « republicain ».
Il y aussi un max de gens qui en ont ras le bol d’etre catalogués en tant que prod/catho. Pas une surprise si de plus en plus de gens refusent de signer les formulaires administratifs qui demandent la religion et mettent a la place « jedi ».
Il y a des peace-walls, c’est triste, le sectarisme existe toujours, c’est vrai. Mais les drapeaux ne représentent que les gens qui les posent. Prenez upper-Ormeau, ou Ravenhill. Au niveau du Orange Hall, on trouve qques drapeaux, et puis vous avez le Errigle Inn et le Pavilion, pubs mixtes.