
Chaque jour, je reçois un e-mail de la Coordination des affaires humanitaires des Nations Unies à Goma, dans la province congolaise du Nord-Kivu, m'informant de l'état des combats et des populations déplacées dans cette région de l'Est du Congo. Ces e-mails ont commencé à devenir obsédants alors que je terminais la lecture du « Chant de la Mission », le dernier roman de John Le Carré.
Les e-mails de l'ONU, c'est-à-dire la réalité, me parlent des combats qui opposent l'armée congolaise aux partisans du général tutsi Laurent Kunda et aux maï-maï, faisant quelque 350 000 personnes déplacées dans la région. Le dernier communiqué fait état de combats « substantiels » dans le district de Masisi, d'un quartier de Goma encerclé et fouillé par l'armée qui a trouvé des armes et arrêté quatre personnes, etc.
Le livre de John Le Carré, une fiction donc, me parle de la même chose, revue et corrigée par un romancier, maître du roman d'espionnage au temps de la guerre froide, recyclé dans les conflits de l'après-guerre froide. Un monde dans lequel les guerres du Congo ne sont plus le sous-produit des affrontements Est-Ouest, mais des conflits aux raçines ethniques ancestrales, doublées des appétits que suscitent les richesses du sous-sol.
Dans « Le Chant de la mission », les services britanniques fomentent, sous prétexte d'amener la démocratie et la paix, une entente avec un chef maï-maï, un prophète charismatique, et un chef de guerre banyamulenge, dans le but, évidemment, de livrer les minerais du Kivu à un consortium occidental…
Le romancier est le seul à raconter une guerre oubliée
Cet aller-retour entre la réalité et la fiction est assez fascinant. Non pas tant parce que Le Carré a placé son roman dans un contexte bien réel -il l'a toujours fait. Mais parce qu'il est le seul, aujourd'hui, à tenter de donner un éclairage à une guerre africaine oubliée. Cherchez bien, vous ne trouverez pas d'analyse dans vos grands quotidiens, et encore moins à la télévision, sur ce qui se passe au Kivu et qui affecte la vie de centaines de milliers de personnes.
L'espace consacré dans les médias aux enjeux internationaux se réduit d'année en année, et pas seulement en France. En revanche, John Le Carré, en raison de sa notoriété et de son talent, sera lu par des milliers de lecteurs qui auront sa grille de lecture, certes discutable, de ce conflit.
Plus troublant encore, je me trouvais ce weekend à Ferrara, magnifique ville d'Emilie Romagne, en Italie, pour le premier festival international du magazine italien Internazionale. Une grande réussite avec des débats de grande qualité sur les enjeux internationaux, comme on rêverait d'en avoir aussi en France…
A l'un de ces débats, quatre intervenants, des romanciers de pays « du Sud » (cette formule est devenue un peu désuette, non ? ), ont défendu l'idée que le roman était devenu le lieu privilégié pour décrire la réalité sociale et politique de leurs pays, plutôt que des médias décrédibilisés. L'indienne Arundhati Roy, la Turque Elif Shahak, la Marocaine (installée aux Etats-Unis) Laila Lalami, et le Colombien Efraim Medina Reyes, ont exprimé, chacun à sa manière et dans son contexte, cette idée du romancier qui remplace le journaliste. Le « modérateur » du débat, le critique italien Goffredo Fofi, a lui aussi enfoncé le clou : « le roman permet d'entrer dans la complexité d'une manière que le journalisme ne permet plus aujourd'hui », a-t-il dit.
« Les villageois avaient besoin d'un conteur pour raconter leur détresse »
Arundhati Roy est évidemment la plus connue des quatre auteurs présents, et la plus représentative de cet engagement. Elle a expliqué à Ferrara que le Prix Booker qu'elle a reçu en Grande Bretagne en 1997 pour son célèbre « Dieu des petits riens » lui a assuré une telle « plate-forme » dans son pays qu'elle a pris la parole pour ne plus la quitter. Elle s'est retrouvée en première ligne pour défendre les populations déplacées par la construction d'un barrage géant : « Les villageois avaient besoin d'un conteur pour raconter leur détresse », a-t-elle dit.
Le cas de John Le Carré n'est pas similaire à celui d'Arudhati Roy, évidemment. L'indienne est devenue militante et porte-voix des sans-voix, tandis que le romancier britannique reste dans son art traditionnel. Mais tous deux apportent du sens à des situations complexes.
On peut être en désaccord avec leur grille d'analyse, mais il faut leur reconnaître une contribution au débat pubic que les médias ont de plus en plus de mal à faire. Les communiqués qui me parviennent de Goma avec la réalité du Kivu n'ont plus le même écho depuis que j'ai lu le roman qui m'explique le Kivu.
► Le Chant de la Mission de John Le Carré - éd. du Seuil - 347p.,21,80€.




















42
(Pour réagir, connectez-vous)
De
02H17 | 08/10/2007 |
Oui… Le Carré fut aussi le premier à parler de l'Ingouchie en tant que « guerre oubliée » (par rapport à la Tchétchénie, s'entend)dès 1995 dans son roman « Our Game » (excusez-moi d'avoir oublié le titre français).
Et il est aussi exact que partout dans le monde, les voix des romanciers s'élèvent pour nous donner un aperçu critique des sociétés (je pense ici à des Chinois comme Murong Xuecun ou Dai Lai). Leur point de vue peut sembler partial, il est avant tout « interne » : nous nous retrouvons au centre, dans une position où il est impossible de ne pas comprendre.
De
06H16 | 08/10/2007 |
Curiosité. Quelqu'un sait-il si cette maison a gauche existe toujours et qui l'habite ?
http://www.geocities.com/newsociety_2000/630700-n.jpg
PJCA
De pierrejcallard
www.nouvellesociete.org | 04H02 | 09/10/2007 |
Mon intérêt pour cette maison est qu'on y avait accueilli, en 1963, les survivants de la patrouille italienne de l'ONU-Congo qui avaient été attaquée, lors d'une escale technique à Kindu. L'épisode avait été brutal et les survivants étaient très ébranlés.. Evidemment, si on pense à la suite…c'était le bon temps.
PJCA
De
06H42 | 08/10/2007 |
Ne vous moquez-vous pas un peu du monde Mr P. Haski ?
Vous écrivez dans votre billet : « Cherchez bien, vous ne trouverez pas d'analyse dans vos grands quotidiens, [ ] sur ce qui se passe au Kivu [ ] et pas seulement en France. »
Surtout pas sur Rue89 ! Le jour même ou vous rêvassiez en Emilie Romagne, le Herald Tribune publiait (en une) un article de Jeffrey Gettleman http://www.iht.com/articles/2007/10/07/news/congo.php sur le déferlement des violences sexuelles dont sont victimes des dizaines de milliers de femmes au Congo (dans la province du Kivu précisément). Il y est fait mention d'un gang très stylé, « les Rastas », miliciens hutus en rupture de bans qui massacrent tout ce qui se trouve sur leur passage et en particulier la sauvagerie avec laquelle ils s'en prennent aux femmes. Ce n'est pas du roman.
Autre exemple : il n'a fait aucun écho sur votre site à l'article de Marie Jégo http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3214,36-962404,0.html ? xtor=RSS… sur la situation en Ingouchie et les massacres commis par les services spéciaux russes . Ce n'est pas non plus de la fiction non plus… et ces informations ne se trouvent pas dans la presse anglo-saxonne.
La recherche « Ingouchie » sur le site de Rue89 ne rapporte pas un seul résultat contre 370 pour la recherche Cécilia !
De Pierre Haski (auteur)
Rue89 | 07H39 | 08/10/2007 |
Je n'ai pas vraiment le sentiment de me « moquer du monde », cher Courageux anonyme de 7h42. Vous m'avez sorti l'exception qui confirme la règle : le New York Times (qui possède l'IHT) est l'un des très rares journaux mondiaux à avoir un réseau de correspondants et d'envoyés spéciaux de cette ampleur. Presque partout ailleurs, sur dix ans, c'est la peau de chagrin : en France, le Monde a de beaux restes, mais des trous béants dans sa carte du globe ; Libé a réduit la voilure internationale de plus de moitié en quelques années (rien que l'an dernier, les bureaux de Londres, Berlin, New York et Jérusalem ont été remplacés par des pigistes).
Concernant le Kivu, regardez bien les articles que vous sort Google : 99% sont des dépèches AFP avec les bilans des combats, des analyses originales et informées sont l'exception. Quant à votre recherche sur Rue89, je suis très flatté par votre exigence, mais savez vous que ce site n'a que cinq mois d'existence et, pour l'heure, des moyens financiers extrêmement limités. Non, nous n'avons pas encore de spécialiste du Kivu et de l'Ingouchie, hélas.
Nous construisons progressivement notre maison, et, de fait, l'Ingouchie nous est apparue moins pertinente d'entrée de jeu que Cécilia Sarkozy, allez savoir pourquoi ? Mais sachez que c'est notre ambition de développer notre couverture internationale, à la fois avec des correspondants, notre réseau est embryonnaire mais il est appelé à se développer, mais aussi avec des partenariats comme ceux que nous avons déjà conclus avec Slate.com aux Etats-Unis, ou le quotidien La Liberté en Suisse. D'autres, là encore, suivront. Donc loin de me « moquer du monde », j'ai le sentiment de faire exactement l'opposé.
à Pierre Haski
De
13H52 | 08/10/2007 |
Même si je ne suis pas toujours d'accord avec votre journal, j'apprécie que l'auteur prenne le temps de répondre ou d'intervenir publiquement dans les commentaires, pendant que Libé « vérouille » les débats en ne laissant subsister que des commentaires lénifiants.
De
18H16 | 08/10/2007 |
Idem…
Pas toujours d'accord avec Rue89 mais souvent les journalistes interviennent dans les commentaires de leurs propres articles et je trouve cela plutôt pas mal.
Le Monde, faut être abonné pour pouvoir aller sur le forum !
Libé c'est pas mal… (pas encore vu de sujet effacé)
Le Figaro malgré son excellente présentation…. aucun commentaire possible, aucun forum…..
à Pierre Haski
De
19H57 | 08/10/2007 |
Bonjour
C'est bien de redécouvrir Zola, et qu'un journaliste n'est pas qu'un compilateur de dépêches. John Le Carré est un ancien des services secrets, il sait de quoi il parle. Allez encore quelques efforts, vous êtes bientôt mûr pour revisiter le 11 septembre qui s'apparente à un nouvel incendie du Reichtag, les morts en plus.
à Pierre Haski
De
11H32 | 10/10/2007 |
Pour M. Haski et tout ceux qui souhaitent suivre les affaires de la RDC et des Grands lacs :
- congoindependant.com (le plus dense, avec récemment une longue interview de Nkunda en personne)
- le site du quotidien belge Le Soir
- le site de la MONUC
- radiookapi.net
- afriquecentrale.info
- cedric.uing.net
- lepotentiel.com
- jeuneafrique.com
Il y en a d'autres évidemment.
Par ailleurs, si Le Monde n'est pas toujours au top sur la RDC, leur Check List (newsletter matinale, pour les abonnés au monde.fr) signale régulièrement les articles intéressants du Soir ou du Potentiel sur les tensions congolaises.
De MèreEvé
témoin | 07H44 | 08/10/2007 |
Une pièce s'est jouée cet été au Tarmac de la Villette à Paris, Africare, mais hélas c'était l'été et pendant Avignon. Elle tourne encore en Belgique pour le festival Yambi ( www.yambi.be ) Dans cette pièce de Laurant Wanson 5 comédiens dont un ancien enfant-soldat portent la voix et dialoguent avec les vidéos de 150 témoins de cette guerre. Prostituées qui mangent grâce à ces soldats blancs sur place, enfants des rues, enfants-soldats, démobilisés, rescapés… racontent comment ils vivent cette guerre. Le plus poignant est cette image où l'on traine un corps carbonisé et qu'un chant dit que le cadavre qui est trainé là est un homme, celui qui l'a brûlé est un homme, celui qui le tire maintenant est aussi un homme… aussi étrange que cela puisse paraitre, cette pièce porte tout de même l'espoir dans la résilience, l'espoir du peuple congolais.
Dans la cadre de Yambi également, l'artiste Freddy Tsimba a fait don d'une statue au quartier congolais de Bruxelles, Matonge, elle est faite de douilles d'armes qu'il est allé ramasser dans l'est du pays. D'autres de ses œuvres sont exposées en ce moment au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris, en face de Beaubourg.
Tout ça pour dire que plutôt qu'un roman on peut aussi accéder à des expressions de Congolais qui parlent de leur chair, de leur peuple, de leur réalité.
De
09H33 | 08/10/2007 |
Bonjour,
je travaille pour EurAc, Réseau européen des ONGs pour l'Afrique centrale, et je peux dire que la RD Congo, ou encore le Burundi, que nous suivons aussi, sont des sujets qui intéressent peu, en France notamment. Je me souviens notamment la responsable « tribunes » du Monde, m'avoir répondu qu'il fallait que le Congo fasse l'actualité pour passer un texte dans ce journal. C'était en décembre 2006, je cherchais à faire passer un point de vue d'un spécialiste belge du monde des ONGs, sur les enjeux pour le président à peine élu, J. Kabila. Nous voulions publier ce texte pour le jour de son investiture, le 6 décembre 2006. Alors qu'elle surprise de me faire rétorquer « il faudrait que le Congo fasse l'actualité »…Ce même jour les tribunes du Monde ont concerné des figures de l'élite française et leur choix pour Bayrou….Cela dit, ni le Figaro, ni la Croix, ni Libé, n'ont montré un enthousiasme incroyable, alors que ce même texte était publié dans tous les grands journaux belges francophones et flamands…
voici un lien vers un des membres d'EurAc, International Rescue Committee, c'est eux qui ont fait l'estimation des 4 millions de morts pour la péridoe 98-06. Ce doc compare différentes crises récentes, tsunami, guerre au Kosovo, Congo, et le nombre de morts, l'aide internationale perçue, ainsi que le nombre d'articles de presse consacrés…Evidemment, il faut creuser un peu plus aussi, mais la comparaison par graphiques a le mérite de « parler ».
http://www.theirc.org/news/latest/inside-congo-an-unspeakable.html
Thibaud, à titre personnelle
(pour ceux qui veulent voir le site d'EurAc, analyses, informations, travail d'ong sur l'Afrique centrale)
www.eurac-network.org
De
10H14 | 08/10/2007 |
Pas lu le J. Le Carré. Mais comment font la plupart des romanciers pour ancrer leurs romans dans la réalité ? Ils compilent des articles de journalistes ! Le terme de « lieu commun » est alors particulièrement approprié. - le néo polar français s'est longtemps nourri de ça.
De Pierre Haski (auteur)
Rue89 | 11H30 | 08/10/2007 |
En l'occurence, John Le Carré remercie un membre de l'International Crisis Group de l'avoir guidé lors de son séjour au Congo oriental. Il n'a pas fait que recopier des « lieux communs ». Mais qu'on ne s'y méprenne pas, je ne suis pas en train d'accabler les journalistes, mais plutôt le retrécissement de l'espace et des moyens consacrés aux questions internationales dans les médias. Il existe des tas de journalistes qui connaissent et font parfaitement leur métier, ce n'est pas ça qui est en jeu. Mais j'aime beaucoup la phrase de ce critique italien sur le fait que le roman permet parfois -pas toujours évidemment- de rendre la complexité d'une manière que la presse ne fait quasiment plus - pas toujours, là encore, heureusement.
De
10H51 | 08/10/2007 |
< Le romancier est le seul à raconter une guerre oubliée >
qui possède les infos, ne les passe pas, donne les priorités, qui oublie ? la presse, qui se trouve toujours mille excuses pour justifier ces « absences », pour ne pas être responsable : pas la place, pas le temps, le public n'est pas intéressé (sous entendu, donc on ne va rien vendre), trop long, trop cher…
De
11H11 | 08/10/2007 |
Bonjour, je suis professeur de journalisme à Sciences Po, et je cherche à contacter Pierre Haski pour l'inviter à un débat, merci de lui transmettre ce mail et de lui demander de m'appeler, cordialement, Thierry Dussard 06 07 75 14 82
--
De Hélène Crié-Wiesner
Ecrivain, spécialisée en environnem... | 12H12 | 08/10/2007 |
« le roman permet d'entrer dans la complexité d'une manière que le journalisme ne permet plus aujourd'hui »
Je me permets d'apporter mon grain de sel, car journaliste et romancière (et aussi lectrice avide Le Carré). Je me souviendrai toujours de ma stupéfaction, après la publication de ma première fiction, consacrée à un sujet très technique (le nucléaire), à un sujet que je couvrais pourtant pour Libération depuis des années sans la moindre censure : la concierge de mon immeuble m'a arrêtée dans la cour pour me demander des détails, curieuse de savoir « comment j'avais eu accès à tout ça », etc… (Elle aussi, d'ailleurs, pensait que j'avais compilé des articles de journaux pour « ancrer mon roman dans la réalité ».) Elle se fichait des journaux dans lesquels j'écrivais, ne se souvenait de rien de ce qu'elle entendait à la tété, mais elle lisait des romans.
L'expérience s'est renouvelée avec les romans suivants, consacrés à des sujets touchant à l'environnement : les lecteurs se sentaient cent fois plus concernés par ce qu'ils découvraient dans mes polars qu'après avoir lu les mêmes informations dans mes articles. Ils appréciaient d'avoir enfin accès au contexte, disaient-ils. Je n'en revenais pas ! En tant que journaliste, moi, j'avais un respect immense pour, euh… la vérité, et je me sentais coupable d'inventer ne fut-ce que des situations pour mettre celle-ci en scène. Et voilà que mes romans étaient cependant plus efficaces que mes articles pour évailler les lecteurs à ce que je considérais comme important !
Donc, vive le roman !
De
12H42 | 08/10/2007 |
Sans être aussi virulent que le Courageux anonyme de 7h42, je suis d'accord avec son analyse : la presse française ne s'intéresse pas à la RDC, mais à l'étranger c'est différent… Bien sûr ce ne sont souvent que des bribes d'infos, les intérêts respectifs des pays occidentaux, notamment, y sont trop importants…
Et Mr Haski, lorsque vous écrivez que les conflits en RDC sont « des conflits aux raçines ethniques ancestrales, doublées des appétits que suscitent les richesses du sous-sol. », êtes-vous certain de cela. Cette grille d'analyse « ethnique » a fait long feu, ce serait bien que certains journalistes qui ont voix aux chapitres, s'informent et ne sortent pas sans cesse de vieux clichés, sans doute faciles à faire passer, mais bon…
Cela frise la désinformation, ou le langage diplomatique…
http://reactions.unblog.fr
De Pierre Haski (auteur)
Rue89 | 13H00 | 08/10/2007 |
L'analyse globale sur la baisse de la place réservée à l'international ne s'applique hélas pas seulement à la France. J'avais vu des chiffres spectaculaires sur les Etats-Unis (hors Irak évidemment). Je n'ai pas fait un traité définitif sur l'information et le roman, mais cette coincidence entre le roman de Le Carré et les développements de la guerre au Kivu qui ne passent pas l'écran radar des médias (le New York Times fait vraiment exception, ne généralisons pas les médias américains à partir de cet exemple, sur lequel, par ailleurs, il y aurait fort dire) m'a frappé. Et je suis heureux de voir que ça suscite un débat !
à Pierre Haski
De
14H58 | 08/10/2007 |
Il n'y a pas Une mais Des presses. Il est donc un peu bizarre pour un connaisseur de parler, sur ce sujet, des Etats-Unis dans leur ensemble. La majorité (95%) des journaux EU sont des locaux qui ne se sont jamais intéressés au monde extérieur. Le peu qui reste tente de publier des papiers de politique intérieure qui ne déplairont ni à un camp ni à l'autre. On peut donc dire qu'une grosse dizaine aborde parfois des sujets « étrangers ».
Les meilleurs dans ce domaine restent les Britanniques.
selon un certain mot de Evans : « la presse britannique peine à faire des bénéfices, la presse américaine peine à faire du journalisme »
Ne parlons pas de la presse française qui cumule.
à Pierre Haski
De Maria Pia Mascaro
Journaliste | 15H47 | 08/10/2007 |
Le nerf de la guerre demeure l'argent. Envoyer un journaliste pendant des semaines au Kivu, comme vient de le faire le New York Times pour son enquête poignante sur les violences sexuelles contre les femmes dans cette région, coûte cher. De moins en moins de médias, rachetés pour un grand nombre d'entre eux par des compagnies dont le but n'est pas l'information mais au mieux le profit, au pire la mainmise sur l'information, sont prêts à dépenser l'argent nécessaire pour de longs reportages ou pour du journalisme d'investigation, lui-aussi en voie de disparition. Il y a certes le New York Times, journal encore indépendant, ou le New Yorker, voire la BBC, financée en grande partie par l'Etat. Mais pour combien de temps encore ? On vient de voir comment Murdoch a englouti le Wall Street Journal. Ce sont de fait ces « nouveaux » médias, ou plutôt les compagnies qui les ont rachetés, qui sont en passe tuer la profession de reporters et le journalisme avec eux.
à Maria Pia Mascaro
De
16H13 | 08/10/2007 |
les journalistes se sont suicidés tout seuls, en ne faisant pas leur travail, en s'acoquinant aux politiques et à la finance. Ils ont accepté tant d'ordres contraires à l'éthique et la déontologie qu'ils sont maintenant coincés.
seuls ceux qui ont refusé s'en sont sortis, ils mènent des enquêtes et écrivent des livres !
Où sont passés les pamphlétaires, les grands chroniqueurs, les « plumes » ?
Plus un seul ! Les autres sont devenus marchandises comme l'information.
De
19H20 | 08/10/2007 |
bien dit !
De
12H54 | 08/10/2007 |
On me dit dans l oreillette que BHL avait deja tout inventé avec son romanquête sur l affaire Pearl…
Pour dire que vivement que les journalistes defendent becs et ongles la place qui leur revient, on est tjrs a la merci d un BHL… Malheureusement pas que des Le Carré.
De Averoes
12H54 | 08/10/2007 |
À la lecture de l'article de P. Haski, et des réactions qu'il a suscitées, deux réactions. La première c'est que nous avons, encore une fois, la confirmation que notre époque souffre du « toujours plus vite » en matière d'information, surtout quand la réactivité et la primeur sont devenues des ressorts de la distinction journalistique (ce ne sont pas les seuls, je le concède, mais elles sont là). Je ne parlerai pas des pratiques professionnelles (au sens sociologique) qui font que l'actualité dans les grands médias « tourne » autour de quelques thématiques ou événements. Il suffit de voir comment se passe des conférences de rédaction, et je pense que, pour la plupart d'entre nous, nous nous sommes déjà « amusés » à deviner les titres des journaux du 13h ou du 20h (télés et radios confondues) à partir de la une des journaux… Loin de moi l'idée de jeter la pierre car les journalistes doivent aussi composer avec des contraintes de temps et de format. Mais je crois que la profession devrait se poser plus souvent la question de savoir « ce qui fait une hiérarchie » en matière d'actualité. Quels sont les événements à couvrir en priorité ? Pourquoi ? et surtout au nom de quel principe ?
Le roman peut être un support d'information. Mais attention aux effets de style et de sensation, sans parler des libertés que l'on prend avec la réalité, sous prétexte d'inspiration ou d'évocation. D'où le besoin de faire état des sources, autant que possible. Je sais, l'une des possibilités offertes par le roman est justement de s'affranchir, pour des raisons vitales parfois, du besoin de citer ses sources. Il ne s'agit pas d'un impératif en soi, mais plutôt de couper court à toutes sortes de critiques qui prennent la facilité de discréditer tel ou tel écrit au motif qu'il s'agit d'un roman.
Deuxième réaction : les combats dans le Nord-Kivu et le nombre effroyable de tueries et de massacres en Afrique. Bien que je partage l'opinion de Raymond Aron selon laquelle on ne peut pas exporter et imposer la démocratie, alors que celle-ci s'est développée selon des temporalités et des dynamiques historiques spécifiques en Europe, je pense que nos gouvernements sont, d'une certaine manière, complices de ce qui s'y passe. En effet, en Afrique, le pouvoir est perçu comme un moyen de s'enrichir. Les combats autour des ressources naturelles et les phénomènes de corruption trouvent ici leur principales raisons d'être, et cela, bien souvent aux dépens de la population civile. En jouant sur les rivalités locales, au nom d'une présence économique ou d'intérêts géopolitiques (après avoir fait le deuil des colonies), la plupart des gouvernements occidentaux ne font rien (ou très peu) pour arranger les choses.
Triste réalité…
De galactic_cluster
13H29 | 08/10/2007 |
En même temps , difficile de réduire les crises de la région des Grands Lacs (Rwanda, Burundi, Ouganda et République démocratique du Congo) depuis bientôt 20 ans , au roman de John Le Carré .
Le pillage des ressources naturelles et les réseaux de trafic d'or et de diamants ne sont que la gestion d'une économie de guerre lié a l'effondrement de l'économie de la RDC . Il ne faudrait pas confondre les causes et les conséquences …
De Averoes
13H38 | 08/10/2007 |
Juste un petit complément par rapport à ce que je viens de dire plus haut et qui illustre, je crois, la tendance à la cécité médiatique.
Hier soir, en regardant le journal de France 2 de 20h, j'ai vu que pas moins de 15-20 minutes étaient consacrées à la victoire de l'équipe de France de rugby face aux néo-zélandais. Un tel événement mérite-t-il de prendre autant de place dans une édition ? En voyant également la baisse tendancielle de la part réservée à l'international, ce qui donne au final un journal franco-français (je caricature à peine), j'en viens à penser que le contenu des éditions se construit à partir de ce qui est perçu ou pensé comme « devant intéresser les français » avec toutes les dérives et les arbitraires que cela peut provoquer. Et quand il s'agit de se « réjouir » (les guillements sont là pour rappeler que tout est relatif) des bonnes nouvelles du type victoire sportive, et bien on ne se prive pas.
De
16H21 | 08/10/2007 |
Apprendre et comprendre sont deux choses bien distinctes. Un article de journal a bien des handicaps :
- s'il est factuel, il ne raconte qu'un moment, est foncièrement partiel.
- si c'est une synthèse, il doit s'en tenir aux faits prouvables. Et dans les endroits où tuer pour cacher les choses est banal …
La liberté du romancier, c'est d'abord celle de la subjectivité, de l'improuvé ; au risque d'en abuser, et donc de mentir.
A 20ans, je n'ai compris la guerre d'Algérie que par les romans de Lartéguy : « Les Centurions », « Les Prétoriens » … Il était journaliste, correspondant du Monde. Dans un roman il pouvait parler de crimes de guerre, de torture, de désarroi des officiers …
Le roman permet de penser.
De
17H46 | 08/10/2007 |
Je viens de lire le livre de John Le Carré, auteur que j'aime bien. Son livre m'interressait particulièrement ayant de la famille partant pour deux ans à Bukavu. Effectivement on ne parle pas beaucoup des problèmes de cette région mais je tenais à vous signaler que le journal La Croix a publié deux articles (pleine page) le 5 septembre « A l'est de la RD-Congo la terreur régne à nouveau » et le 17 septembre « le Nord-Kivu congolais replonge dans la guerre ».D'ou l'utilité de lire plusieurs quotidiens ou autre.
De
17H57 | 08/10/2007 |
« Effectivement on ne parle pas beaucoup des problèmes de cette région »
http://fr.news.yahoo.com/afp/20071008/tts-rdcongo-violences-armee-insurg…
De
17H59 | 08/10/2007 |
« Effectivement on ne parle pas beaucoup des problèmes de cette région »
http://fr.news.yahoo.com/afp/20071008/tts-rdcongo-violences-armee-insurg…