La cinquième enquête de l’inspecteur principal Chen Cao nous plonge dans le Shanghaï de ces dernières années. Roman policier, non, roman politique sur le pouvoir, la corruption immobilière et les traumatismes de la Révolution Culturelle.
« De soie et de sang » de Qiu Xiaolong (Editions Liana Levi 2007), traduit de l’original “Red mandarin dress”, nous entraîne à la suite d’un tueur en série qui traumatise la ville en étouffant de superbes créatures et en déposant les corps dans les endroits les plus fréquentés de Shanghaï, vêtus de la traditionnelle robe qipao de soie rouge.
Le qipao, robe d’origine Mandchoue, fort portée dans les années 30 et redevenue à la mode, symbolisait sous Mao la bourgeoisie décadente ; fendue sur la cuisse et fort ajustée, elle était bien éloignée de la veste bleu Mao qui n’avantageait guère les femmes de l’époque.
L’inspecteur Chen, au début du roman, est en congé pour suivre un cours de littérature et préparer une dissertation sur les « femmes fatales » dans les histoires d’amour chinoises. Cela va lui permettre d’enquêter sur les qipao, aidé par ses souvenirs des romans d’Ailing (Eileen Chang) une grande romancière du Shanghaï des années 40 et en rencontrant le professeur Shen. L’auteur bouscule un peu la chronologie car Shen Congwen est mort en 1988. Romancier, poète, malheureusement peu traduit, Shen bien éloigné du politiquement correct de l’époque, arrêta d’écrire après la Révolution et se consacra à l’archéologie pour devenir un expert reconnu de l’histoire du vêtement chinois.
La littérature met Chen Cao sur les traces du meurtrier. Notre inspecteur emprunte quelques traits à l‘auteur : Qiu est né à Shanghaï, ses parents et lui ont souffert de la Révolution culturelle, sa connaissance de l’anglais et son amour de la poésie, qu’il partage avec l’inspecteur Chen, l’ont conduit à Saint Louis (Missouri) pour un doctorat sur le poète T. S. Eliot, né dans cette ville. Les événements de la place Tiananmen en 1989 le poussent à rester aux Etats Unis. Devenu citoyen américain et professeur de littérature, son premier roman « Mort d’une héroïne rouge » en 2001 est un événement, couronné de plusieurs prix et considéré par le Wall Street Journal comme l’un des cinq meilleurs romans politiques de tous les temps ! Ses traductions de poèmes classiques pour ce roman le conduisent ultérieurement à publier un recueil de poèmes d’amour chinois puis de poèmes des dynasties Tang et Song. La nourriture, la gastronomie étant une occupation essentielle et pas seulement en Chine, ses romans nous font également saliver à la description des plats les plus étonnants des cuisines de Shanghaï et de Canton et ont même conduit l’auteur à écrire un livre sur le sujet.
L’inspecteur Chen a des caractéristiques propres, il est une étoile montante du parti communiste chinois, et son talent pour trouver les appuis nécessaires dans des enquêtes souvent politiquement « sensibles » lui permet de nous détailler les coulisses du parti, de la police et de la sécurité. Ses compromissions avec les affairistes plus ou moins liés au parti sont limitées par les fortes réminiscences confucéennes de son éducation.
Les traumatismes de la Révolution culturelle sont le thème central des romans de Qiu et d’ailleurs d’une grande part de la littérature chinoise des quarante dernières années. On a oublié, en Occident, les morts, les vies brisées, les millions d’étudiants envoyés dans des campagnes reculées pour être « rééduqués par les paysans pauvres » ; Yu l’assistant de Chen Cao et sa femme Peiqin en sont de bons exemples. On a oublié aussi le désert culturel de l’époque, célébré par quelques intellectuels occidentaux, les destructions de milliers de bâtiments et d’œuvres d’art, les “vieilleries”…
Plus originales sont les références à la psychanalyse, que la Chine s'est mise à découvrir ces dernières années. Le roman de Qiu fait ainsi du complexe d’Œdipe le cœur de l’intrigue policière.
Qiu nous montre également les mutations incroyables de la Chine d’aujourd’hui, les anciennes élites ouvrières peinant à survivre avec leurs retraites ou les indemnités d’expulsion de leur logement détruit pour construire un centre commercial…. On voit bien cette génération au pouvoir privée d’études par la Révolution culturelle et qui appréhende mal le monde moderne et les relations internationales. Comme le dit le meurtrier à la fin du roman : « existe–t-il une cour pour juger les crimes de la Révolution culturelle ? En existera-t-il jamais ?
► Qiu Xialong, De soie et de sang, Traduit de l’américain par Fanchita Gonzalez Batlle, ed. Liana Levi, 2007. 368 pages, 19€.














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Qiu Xiaolong est un écrivain qui, à mon sens, réussit une belle synthèse orient-occident.
Côté oriental par la retenue du ton et la pudeur des sentiments, sa très grande connaissance de Shanghai, de la poésie et de la cuisine chinoise, et côté occidental par la liberté des sujets traités (politiques, mœurs) où il n’hésite pas à montrer le « côté obscur » de la Chine.
Tout en respectant les codes du roman policier (meurtre, enquête, suspense) il décrit très bien les difficultés rencontrés par les personnages dans la Chine actuelle : adaptation aux changements économiques, adaptation aux changements des mœurs, mais aussi leurs difficultés face à l’immobilisme politique.
A ce sujet son personnage principal (l’inspecteur Chen) exprime un « raz le bol » de la politique telle qu’elle est encore pratiquée en Chine.
Quand on lit ses romans, on a l’impression que les chinois, après avoir été gavés de politique entre les années 50 et 80, ne veulent plus en entendre parler, en sont dégoûtés et n’y croient plus.
N’est ce qu’une impression laissée par un roman ou une certaine réalité ?
Synthèse est effectivement le mot qui convient.
L’inspecteur Chen est un personnage intéressant, il sait trop se servir de la politique pour son avantage personnel ou sa capacité à poursuivre des enquètes que d’autres voudraient lui voir arrêter mais il n’est pas cynique.Qiu souligne qu’il n’est certes pas son personnage favori, ce serait plutot
Peiqin, la femme de Yu.
La dépolitisation nait souvent de l’écart entre les principes affichés et la réalité quotidienne, la Chine n’a pas le monopole de ce phénomène….
Une lecture à recommander, vraiment.
Ce n’est pas indispensable, mais il vaut mieux, à mon sens, lire la serie des aventures des inspecteurs Chen et Yu dans l’ordre, car c’est plus savoureux encore.
Pour un lecteur qui ne connait pas la Chine, ça ouvre aussi un éclairage très amusant et, me semble-t-il pertinent pour appréhender le fonctionnement de la Chine post Mao.
Qu’en pense Pierre Haski qui a vécu la-bas comme correspondant ?
Je suis 100% d’accord. J’avais adoré la mort d’une héroine rouge, et je trouvais justement que le mode polar était formidablement bien adapté au traitement de la Chine actuelle. Le polar permet de faire cette plongée transversale de la société que Qiu Xiaolong nous offre à chaque fois.
Tout à fait d’accord avec les commentaires ci dessus. Je viens de lire du même auteur « Encres de Chine »
Qiu Xialong est vraiment doué pour nous « plonger » dans le contexte chinois, et particulièrement de Shanghaï.
Merci à Bertrand Mialaret . J’emporterai « de Soie et de Sang » pour le temps d’avion vers Shanghaï…