enquête

Les coulisses de la revue Politique internationale

« Les grands de ce monde s'expriment dans Politique internationale ». Sur la page d'accueil de son site, Jiang Zemin, George Bush Sr, Boris Eltsine, Angela Merkel, Evo Morales, Nelson Mandela ou le Dalaï-Lama disent tout le bien qu'ils pensent de la revue fondée en 1978 par Patrick Wajsman. Dans une vidéo de présentation, ce dernier se vante : « Nous avons publié à peu près tout le Gotha mondial. »

Depuis 1978, les entretiens fleuve avec les « grands de ce monde » sont la marque de fabrique de la revue. Des entretiens plutôt complaisants, si l'on en juge par la première phrase de l'introduction à l'une des interviews du dernier numéro : « Il y a les hommes, les femmes… et les divinités politiques. »

Le dieu en question est le sénateur Barack Obama. Un entretien « conduit par Alexis Debat », dont Rue89 a montré qu'il avait inventé certaines de ces interviews de « hautes personnalités », dont celle d'Obama.

Patrick Wajsman, un « go between » hors pair

Une revue friande de rencontres prestigieuses, un contributeur qui en propose à foison, et non des moindres… Est-ce une des explications de l'« affaire Debat », qui vient entacher la réputation de la revue ? Ce scandale a en tout cas de quoi gâcher le trentième anniversaire de « PI », que Patrick Wajsman s'apprête à célébrer. Agé de 60 ans, docteur en sciences politiques, le fondateur et directeur de la revue est connu pour son bureau entièrement tapissé de photos de lui en compagnie de leaders du monde entier. « Comme dans les restaurants italiens », remarque un visiteur.

Mais il est surtout réputé pour la qualité de son réseau relationnel. « C'est un go between hors pair, nanti d'un carnet d'adresses vraiment exceptionnel », raconte un bon connaisseur de la revue.

Une revue prisée des « cercles officiels », mais pas des universitaires

Editorialiste au Figaro pendant plus de vingt-cinq ans (jusqu'en 2003), Patrick Wajsman conseille des hommes politiques de droite : François Léotard lorsqu'il était ministre de la Défense, puis Nicolas Sarkozy pendant la dernière campagne. Il est actuellement « conseiller spécial pour les relations internationales » auprès du secrétaire général de l'UMP, son proche ami Patrick Devedjian. L'universitaire est conservateur, il ne s'en cache pas.

Dans les années 80, il soutenait sans sourciller la politique de l'administration Reagan. Une ligne qu'il a suivie au point d'être aujourd'hui rangé parmi les promoteurs français des thèses néo-conservatrices, aux côtés d'Alexandre Adler ou de feu Jean-François Revel. Certains contributeurs de la revue, comme le très controversé Amir Taheri, partagent les mêmes opinions.

Ce qui n'empêche pas Politique internationale de publier des entretiens avec des dirigeants classés à gauche, comme Hugo Chávez ou Evo Morales. Ou d'inviter des politiciens du même bord aux très confidentiels petits déjeuners qu'il organise dans les palaces parisiens. Vendredi, l'un d'eux se tenait à l'hôtel Prince-de-Galles, avec la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Valérie Pécresse.

En toute logique, Politique internationale est lue « dans les cercles très officiels », selon Guillaume Devin, professeur à Sciences Po, où il enseigne la sociologie des relations internationales. « Mais cette affaire laisse penser que ces cercles n'y attachent pas beaucoup d'importance. » Dans les milieux universitaires, la revue est moins bien considérée que sa concurrente Politique étrangère, éditée par l'Ifri, ou que Critique Internationale, publiée par le Ceri.

Les revues américaines comme Foreign Affairs ou Foreign Policy ont une audience sans commune mesure. « Pour moi, PI est un peu le Paris Match des relations internationales », poursuit Guillaume Devin.

« Avec des entretiens à l'eau tiède, qui ne disent pas grand chose. Entre chercheurs, on n'en parle pas comme d'une revue de la discipline. C'est bien pour les étudiants, ça permet d'assaisonner un exposé. »

Un prestigieux « comité des consultants », sans rôle éditorial

La principale raison de ce déficit de crédibilité dans les milieux universitaires est l'absence de comité éditorial. « Dans le petit monde académique, on distingue les revues à comité de rédaction et les autres », explique Guillaume Devin :

« Pour obtenir un poste de chercheur ou de maître de conférence, il est indispensable d'avoir publié dans une revue dotée d'un tel comité. Cela signifie qu'au moins deux spécialistes passent votre article au peigne fin. »

Politique internationale possède bien un « comité des consultants », où figurent notamment l'académicienne Hélène Carrère d'Encausse, Stanley Hoffmann (professeur à Harvard) ou Yves-Thibault de Silguy (président de Vinci, ex-commissaire européen). Mais ce comité n'a pas de rôle éditorial. Pour Guillaume Devin, « ce n'est pas une revue scientifique. C'est la revue d'un homme, un outil de promotion pour quelques cercles ».

Mais la revue accueille aussi des signatures très reconnues dans leur champ d'études, comme François Heisbourg, André Kaspi ou Pierre Milza, pour ne citer qu'eux. Et plusieurs contributeurs louent « le sérieux et le professionnalisme » de la rédactrice en chef, Anne Le Fur, qui tient le rôle d'un comité éditorial avec son équipe.

Des chiffres de diffusion fluctuants, mais une affaire très rentable

Le principal mystère autour de Politique internationale tient à sa diffusion et à son financement. Patrick Wajsman aurait annoncé à plusieurs interlocuteurs des chiffres comme 60 000 ou 100 000 exemplaires. En comparaison, Politique étrangère revendique 3 000 copies… « Mais PI est envoyée gratuitement à beaucoup de monde », selon l'une de ces personnes.

Et la revue de Wajsman -vendue 14 euros chaque trimestre- est friande de publicités, contrairement à ses concurrentes, qui s'en passent. Le dernier numéro affiche un ratio à faire pâlir de jalousie un magazine féminin : 100 pages de publicité (dont 80 en couleurs) sur un total de 432, pour des marques de luxe, des banques, des entreprises d'aéronautique. En 2005, Politique internationale déclarait un chiffre d'affaires de 1,8 million d'euros et des bénéfices de 153 000 euros.

Ceci permet à Patrick Wajsman, propriétaire du titre à travers une holding, de bien payer ses contributeurs : au minimum 1 000 euros pour un texte ou un entretien. Alors que la plupart des revues du secteur ne paient pas les auteurs.

 

A lire :
D'Arrêt sur images au Fig Mag, les retombées de l'affaire Debat
Examen de conscience pour les médias américains et français.

 

A lire :
L' » affaire » Alexis Debat
Les articles de Rue89 sur le mystificateur de Washington.

 

7 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de Courageux anonyme

De

14H40 | 26/09/2007 | Permalien

Y'a vraiment un gros problème sur le site en ce moment. Là, sur cette page, j'ai des onglets Voir, Editer, Suivi, etc, ainsi qu'une colonne de choix comme Créer un contenu, Gérer un contenu, etc.
OK, si je clique sur l'un de ces choix, ça me dit que je suis pas autorisé à aller plus loin, mais m'est avis que tout curieux qui a envie de fouiner ou de mettre le bazar y arriverait assez vite…
Faudrait ptêt faire quelque chose, là…

Otto Naumme (et non Arnaud Aubron comme on me le propose…)

Portrait de Augustin Scalbert

De Augustin Scalbert (auteur)

Rue89 | 14H54 | 26/09/2007 | Permalien

Nous sommes conscients de ce problème, que vous n'êtes pas le seul à nous signaler.

Sachez que nous y travaillons d'arrache-pied !

Portrait de Courageux anonyme

à Augustin Scalbert Portrait de Augustin Scalbert De

15H10 | 26/09/2007 | Permalien

Gaffe quand même de pas y laisser vos doigts !
Bon courage…

Otto Naumme

Portrait de Sainte-Blandine

De Sainte-Blandine

13H26 | 27/09/2007 | Permalien

Il parait que le NYT a dressé un portrait de Sarkozy pendant les sessions de l'ONU tel qu'aucun journaliste français n'aurait osé le faire et qui semble vraiment d'une réalité flagrante.

je ne puis trouver cet article mais vous pouvez-vous le retrouver ? j'apprecierai hautement.

Portrait de Courageux anonyme

De

14H02 | 06/10/2007 | Permalien

Il reste une question que l'on se pose inmanquablement à la lecture de votre article - mais vous devez probablement avoir la réponse : comment une revue d'un tirage a priori aussi confidentiel peut-elle ramasser autant de publicité ? A moins qu'ils ne la diffusent gratuitement… ? C'est un gratuit de luxe ?

Portrait de Courageux anonyme

De

04H58 | 14/10/2007 | Permalien

Dans une revue sérieuse, face à un scandale de cette nature, le rédacteur en chef publie des excuses et offre sa démission.

En France, la nouveauté et la rareté d'un tel geste contribuerait à rétablir la crédibilité de la revue.

Portrait de Courageux anonyme

De

19H45 | 15/10/2007 | Permalien

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